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III. — La « FOI » ET LES « OEUVRES

William James appuie, du reste, sur une conviction fondamentale de son esprit ses sympathies pour la Mind-cure. Il se rallie comme tous les mystiques, et surtout comme tous les fils spirituels de Luther, à la

rédemption morale par la foi : il fait fi du progrès moral par les œuvres : point de vue que nous allons préciser de notre mieux en lui empruntant tout d'abord ses propres paroles. — Pour une vaste catégorie d'esprits, explique-t-il avec une entière franchise (i), une amélioration ou même une transformation morale s'opère plus aisément si, au lieu de suivre les règles traditionnelles de la morale courante, ces gens font justement tout le contraire. La morale nous avertit par exemple de faire sans cesse effort sur nous-même : « Soyez vigilants jour et nuit, nous crie-t-elle par la voix des éducateurs et des sages : tenez en bride vos penchants aveugles ; que votre volonté soit comme un arc incessamment tendu! » — Or. poursuit James, les esprits dont nous venons de parler s'aperçoivent bientôt que tous leurs efforts n'aboutissent qu'à la défaite et à l'irritation contre eux-mêmes. Alors, pour sortir de cette impasse, ils tournent résolument le dos aux préceptes de la morale et se laissent aller désormais à l'impulsion des forces supérieures qui gouvernent notre destin. Ils se font parfaits quiétistes, ne songent plus aux conséquences de leurs actions, ne s'inquiètent plus de rien et s'aperçoivent alors avec stupeur que cette attitude nouvelle leur assure non seulement la paix intérieure, mais encore, dans bien des cas, les vertus mêmes auxquelles ils avaient cru renoncer pour toujours en l'adoptant! C'est ce que James appelle faire naufrage pour arriver au port, ou, si Ion préfère, mourir pour renaître à la vie véritable.

Il use d'une autre image encore plus instructive en vérité : celle d'un voyageur qui aurait fait une chute

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de nuit, en montagne, et qui se tiendrait longtemps cramponné à un arbuste, dans l'obscurité profonde, au-dessus de ce qu'il croit être un abîme sans fond. Ses souffrances morales et physiques sont indicibles, on le conçoit, jusqu'à ce que, lâchant, épuisé, l'appui dont il n'a pas eu la force de se servir pour se remettre d'aplomb, il tombe et... trouve le sol horizontal à quelques centimètres au-dessous de ses pieds f — Nous ne pouvons nous empêcher de faire observer ici, sans plus de retard, que l'aventure est rare autant que la comparaison ingénieuse. Que dirait-on du précepte ou même du conseil de iâiher l'nppui sans plus attendre, en pareille circonstance? — Quoi qu'il en soit, on verra mieux par notre argumentation ultérieure que les convertis dont James célèbre en cet endroit la perfection morale prétendue spontanée, étaient vraisemblablement sur le point de voir couronner de quelque succès leur effort antérieur à l'heure même où ils l'interrompirent, et qu'ils en recueillent les bénéfices après en avoir désespéré de bonne foi. Leurs vertus nouvelles, si vertus il y a, ne procèdent en tout cas que de la discipline antérieure imposée par leurs éducateurs et plus tard par eux-mêmes à leurs impulsions naturelles. Nous permettrons-nous d'insinuer en outre que, peut-être, leur abandon semi-extatique aux puissances supérieures qui gouvernent leur destin a pour premier résultat de les rendre beaucoup moins exigeants vis-à-vis d'eux-mêmes et que de pareils convertis sont parfois les seuls à être pleinement satisfaits des résultats sociaux qu'ils obtiennent par cette nonchalante méthode, leurs voisins n'étant pas toujours pleinement édifiés de leur attitude nouvelle?

Luther, un des plus puissants mystiques qu'ait

produits l'hétérodoxie chrétienne (1), a résumé dans une page bien connue sa confiance dans ces soudaines rédemptions par la foi. qu'il oppose, lui aussi, à lïnutile effort de l'amélioration par les œuvres : (• Si ce n'était, écrit-il, que Dieu m'est favorable parce que le sang de Christ l'apaise, mes bonnes œuvres ne me sauveraient pas quand il faudra déloger de cette pauvre vie. Ceux qui veulent être sauvés ne doivent pas s'appuyer sur leur propre justice. L'homme se croit volontiers juste et ne veut pas être pécheur, immonde, misérable et damné. Il faut annihiler enfin l'orgueil de l'homme, cette béte féroce. Il ne saisit pas la doctrine de la Grâce : il va chercher d'autres lois pour se tirer d'affaire. A l'avenir, dit-il. j'amenderai ma vie. Si tu ne fais tout le contraire, si tu ne renvoies aux cœurs endurcis, trop sûrs d'eux-mêmes, Moïse avec sa loi, c'en est fait de ton salut. Si par mes œuvres et mes mérites je pouvais venir à Christ et l'aimer dignement, quel besoin y avait-il qu'il fût livré pour moi? " Oui, dans la mystique chrétienne, poussé à sa logique extrême, le plus grand des sacrifices rituels, celui d'un Dieu sur le Calvaire ayant été jugé nécessaire par le ciel afin de réaliser ou de restaurer l'alliance entre l'homme et son Créateur, tout doit dépendre pour nous d'une alliance qu'il fallut payer de ce prix.

Cette doctrine qui se présente à nous sous un vêtement chrétien, James remarque à très juste titre que Luther l'a dû tirer de sa propre « expérience », de son }tropre tempérament émotif, mais que tous les protestants, ses disciples, n'étaient pas comme lui des âmes « douloureuses * et que la confiance en ce que

(1) Voir plus haut notre essai sur sa doctrine.

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leur maître appelait le t fumier de nos mérites » a donc bientôt reparu dans leur religion. On ne s'étonnera pas, après ce que nous avons recueilli de ses leçons, que le psychologue de Harvard en tienne pour Luther contre le protestantisme ecclésiastique de ses trop rationnels continuateurs. « Qiiand, dit-il, le moine de Wittenberg balaya virilement, d'un revers de main, le grand livre où l'Éternel était supposé inscrire le Doit et l'Avoir de chaque individu, il élargit l'horizon des âmes ! » Les vrais continuateurs de sa pensée auraient donc été non pas les prétendus luthériens si vite revenus au respect des mivres, mais plutôt les mystiques jansénistes avec Saint-Gyran et surtout les quiétistes avec Molinos, un « vrai génie religieux », en attendant Mme Guy on et son pupille spirituel, Fénélon.

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