IV. — Le caractère romantique du mysticisme DE James
Par les dispositions d'esprit que nous venons de mettre en relief, William James se rattache assez étroitement au mysticisme romantique, qui, repoussant la nécessaire collaboration de l'expérience sociale, c'est-à-dire de la Raison, à Tceuvre du progrès moral, proclama la bonté naturelle de l'homme — en cela si profondément différent du mysticisme chrétien véritable, appuyé sur la saine psychologie du péché originel et toujours orienté ou contenu par la ferme discipHne rationnelle qu'il doit à ses cadres ecclésiastiques. — Oui, la notion du péché originel (en si parfaite harmonie avec les actuelles propositions du transformisme sur les origines de Ihomme) a sans cesse
gardé les mystiques orthodoxes de ces conclusions orgueilleuses, qui procèdent nécessairement du mysticisme romantique ou néoromantique, celui de la bonté naturelle. En revanche, les promesses de Jésus-Christ les préservaient du pessimisme anémiant (]ui naît des mysticismes diaboliques de possession (ou de leurs substituts atténués) dans les psychismes usés.
Notre penseur américain ne dissimule guère au surplus que l'expérience « religieuse », dont il approuve les résultats « pragmatiques », est fort éloignée de la tradition chrétienne. Nous avons déjà vu que la mindcure. qui possède toutes ses sympathies, s'appuie sur une conviction entièrement opposée à celle de la psychologie chrétienne puisqu'elle place le vice de la nature humaine dans la crainte et dans la défiance de soi, au lieu de le situer dans Torgueil et dans la volonté insuffisamment raisomu'e et disciplinée du pouvoir, comme le fait la tradition ecclésiastique. Bien que les partisans de la mind-cure emploient souvent la terminologie chrétienne, écrit-il, on voit combien diffèrent entre elles l'idée que ces gens se font de la nature humaine et celle qui prévaut dans l'Église avec la notion du péché originel. James n'hésite pas à donner pour sa part une pleine adhésion à la psychologie optimiste de ces néoromantiques. Rousseau dans ses premiers Uvres, dit-il, Diderot, Bernardin de Saint- Pierre et les autres représentants du mouvement antichrétien au dix-huitième siècle appartiennent à ce type optimiste de pensée qui se développe si heureusement aujourd'hui dans le protestantisme nord-américain au détriment de l'ancien pessimisme chrétien. Or, la grande influence de ces écrivains français naquit avant tout de leur foi, vraiment contagieuse, à V absolue bonté de la na-
248 ESSAIS dp: critique impérialiste
ture quand on la laisse ayir sans entraves, et il est à souhaiter, ajoute aussitôt ce moraliste imprudent, — que n'ont éclairé ni ses études de sciences naturelles, ni un siècle et demi de morale romantique appliquée, — il est à souhaiter que chacun de nous ait un ami de ce genre qui ne sait penser aucun nud de l'homme ni de Dieu !
En Amérique, Walt Withman, un disciple anarchiste de Rousseau, serait le type m(}me de ce conseiller si désirable à chacun de nous, selon l'avis de James, qui considère le progrès du t lit.éralisme » au sein des Églises réformées comme une victoire de l'optimisme psychologique (qu'il patronne) contre la vieille théologie pessimiste « qui rôtissait les damnés aux brasiers de Tenferl » Beaucoup de prédicateurs se gardent aujourd'hui, ajoute-t-il, d'insister sur le remords du péché, qu'ils laissent volontiers dans l'ombre ; ils ne parlent plus des peines éternelles, sinon parfois pour en nier l'existence. Ils soulignent la dignité de la nature humaine plutôt que sa malignité native. — Eh ! l'Eglise aussi souligne à l'occasion la dignité de l'homme racheté par le sang du Christ, mais elle y ajoute les correctifs nécessaires. Et le « libéralisme » cher à James nous paraîtrait fort acceptable si la vraie nature humaine, égoïste et impériaUste par essence, ne devait abuser bientôt de la pleine liberté qui lui est oiTerte de la sorte. Tous les hommes ressemblent en effet à cet ami du professeur James qui affirmait tout naïvement : Dieu a peur de moi t un matin qu'il semblait vouloir « avaler le monde », comme ce néronien de Baudelaire, dans l'expansion de son énergie conquérante, — réaction certes contre ces héréditaires suggestions d'humilité chrétienne que le psychologue de Harvard voudrait voir expulsée de tout esprit moderne,
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mais réaction dangereuse et anarchique dont notre âge a déjà goûté çà et là quelques fruits amers.
Une psychologie si intrépidement romantique se couronne naturellement d'une morale de même caractère qui en est comme la conséquence naturelle. C'est ainsi que James adhère sans nulle appréhension à ce mysticisme passionnel jadis prêché par Sand dans Jacques ou dcins Léoni et qui fait de la passion physique, trop souvent aveugle et antisociale en ses réactions, non plus la voix du Tentateur, à la mode chrétienne, mais la voix de Dieu lui-même dans le cœur humain. « Comparez donc, nous dit-il, un homme doué par la nature d'une grande passion, un grand amoureux, un grand batailleur ou un grand apôtre avec Ihomme qui reste candidat perpétuel à ces tj'pes de caractère. Vous sentirez toute la différence qui sépare l'action volontaire et consciente, toujours hésitante et superficielle, de l'action instinctive, toujours sûre et profonde. » Vous constaterez que l'homme de conscience et de volonté travaille. vainement à surmonter les inhibitions d'ordre social, les prudentes lâchetés qui Tarrêtent dans l'expansion de sa personnalité dominatrice, tandis que le passionné les a, d'un seul geste, écartées de sa voie triomphale.
Oui, poursuit notre enthousiaste, devant cet élément pour ainsi dire explosif qui est l'émotion passionnelle, s'évanouit la triste et lâche cohorte des inhibitions coutumières. Nos instincts les plus purs chantent comme des oiseaux. L'homme qui commence à vivre d'une vie mystique voit fondre et disparaître au feu de son enthousiasme les inhibitions d'ordre inférieur, convenances mondaines, désir de passer avant les autres, soupçons mesquins. Il devient invulnérable aux miasmes qui montent des régions marécageuses de sa
nature animale! Et cet hymne à l'ivresse mystique se poursuit quelque temps sur ce ton. — Nous objecterons qu'un observateur de sang-froid^ doué de quelque expérience historique, jugerait que ce facile développement de poète est fait de contre-vérités psychologiques accumulées par lui comme à plaisir. Si nos instincts les plus purs chantent comme des oiseaux dans la transe mystique, les impurs, qui sont les primordiaux après tout, se mettent bien souvent de la partie pour couvrir la faible voix de leurs trop jeunes rivaux. Si le mystique (non préparé par une sévère discipline consciente antérieure) écarte les inbibitions d'oidre « inférieur », il écarte encore plus volontiers celles de nature morale et d'institution préservatrice, qui sont beaucoup plus gênantes que les autres en vérité. Avec les convenances « mondaines », il bousculera très facilement les convenances « sociales » qui se confondent si souvent avec les premières, et,bienloinde s'atténuer chez lui, ledésirdepasseravant les autres deviendra tout au contraire la préoccupation la plus âpre du favorisé de Valliance divine, de quelque voile qu'il se serve d'ailleurs pour dissimuler aux yeux d'autrui son elï'ort en ce sens. — En un mot, les affirmations flatteuses que nous venons de reproduire ne sont applicables jusqu'à un certain point qu'au mysticisme le plus soigneusement préparé par un long travail conscient et volontaire de l'individu dans le sens social — ce qui est le cas du mysticisme chrétien dans ses plus hautes manifestations, comme nous le dirons. Et telle est l'illusion fondamentale de James sur les racines, la nature et le résultat le plus ordinaire de l'expérience mystique dans l'âme humaine.
Très romantique aussi nous apparaît son extrême
individualisme religieux (i). sa méfiance à l'égard de toute tradition, de toute discipline ecclésiastique. Le caractère individuel de l'expérience mystique n'en peut être retranché, dit-il, sans qae le caractère « religieux » de cette expérience ne disparaisse du même coup. Une religion a d'ailleurs be.-oin du piquant de la nouveauté pour recruter des adeptes nombreux. La mind-cure elle-même perdrait ses vertus de prosélytisme si elle s'organisait le mtjins du monde et prétendait revêtir un caractère officiel. L'esprit « politique » envahit en effet toute Eglise et c'est pourquoi birii des hommes entendent par le mot d'Éghse « un si horrible mélange d'hypocrisie, de fanatisme et de superstition » qu'ils en viennent à tenir la religion elle-même pour une pure abomination. Dès qu'une religion s'immobilise en orthodoxie, elle perd à tout jamais son intériorité : ses fidèles ne vivent plus que de tradition et lapident les prophètes initiateurs. Une Église « établie ». quelque puissent être les vertus suscitées par son enseignement chez ses adeptes, aura le tort de condamner sans pitié les idées nouvelles : on pourra compter sur son bras chaque fois qu'il s'agira d'écraser dans l'œuf toute vie religieuse spontanée, d'étouffer l'inspiration originale et mystérieuse qui l'anima jadis elle-même aux jours de son héroïsme et de sa pureté première. — Nous dirons qu'à notre avis ces mesures de coercition sont souvent de véritables nécessités d'hygiène sociale.
Il arrive pourtant quelquefois, concède James, qu'une telle institution réussisse à exploiter, dans l'in-
(1) Tout ceci n'est guère en etïet que le christianisme romantique d"un Lamennais ou d'une George Sand, celui des Paroles d^un croyant ou de Mlle la Quintinie.
térêt de sa tradition ou de sa hiérarchie sacerdotale, les fre'missements spontanés de l'esprit religieux, qui viennent animer ses membres privilégiés. La manière dont l'Église romaine s'est comportée, après hésitation plus ou moins longue, à l'égard de réformateurs hardis ou de saints authentiques, ofl're, dit-il, des exemples frappants de cette politique défensive, qui absorbe et canonise l'hérétique pour mieux annihiler son hérésie, tout en tirant gloire et profit de ses surnaturelles faveurs! Interprétations fort discutables encore. Nous répondrons tout à l'heure que l'Église a droit d'exercer largement de pareilles reprises, — si tant est que ce soit là sa coutume, — en raison du soutien qu'elle a fourni à ses fils mystiques contre le désordre moral et social dans lequel ils étaient menacés de sombrer.
Encore le professeur de Harvard, si favorable aux 4 frémissements » de l'esprit religieux individuel, n'avoue-t-il pas volontiers ces frémissements chez les mystiques sanctionnés par l'Église romaine. Il dédaigne sainte Thérèse d'Avila * toujours préoccupée d'ellemême » , avec son humilité « stéréotypée » et sa dextérité à exploiter les faveurs du Christ au profit de sa communauté. Saint Louis de Gonzague lui apparaît €omme « immensément insignifiant > et de la bienheureuse Alacoque, révélatrice du Sacré-Cœur, il prétend qu'on dut renoncer à l'employer dans son couvent, fût-ce à l'infirmerie ou à la cuisine, en raison de létat de stupeur où la laissaient pour longtemps ses visions. En outre, tous les mystiques qui ont précédé Jean- Jacques lui paraissent manquer du désir de la justice sociale, servir un Dieu de favoritisme et de partialité! Comme si les mystiques de la bonté naturelle, que
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nous a fournis le romantisme social, ne se donnaient pas aussi pour les privile'giés de l'alliance divine, quaod on sait écarter leur phrase'ologie sophistique 1
— Le mysticisme comme impérialisme subconscient.
C'est en effet, à notre avis, le grand défaut de James, analyste du mysticisme, que sa trop fréquente méconnaissance des tendances absorbantes, conquérantes, t impérialistes > en un mot, dont cet état d'àme est toujours la source. Notre philosophe distingue plus d'un élément constitutif dans ce qu'il nomme expérience mystique ou religieuse : sentiment de crainte, sentiment de dépendance, sentiment de l'infini. Il nV voit pas ce qui nous y parait essentiel, à savoir la Volonté de puissance, l'effort pour exploiter une surnaturelle alliance au cours de la lutte vitale. Ou tout au moins il ne l'y reconnaît pas explicitement, nettement, consciemment, car nous allons dire qu'il est, en fait, un psychologue trop averti pour navoir pas aperçu plus d'une fois, malgré lui, cet ingrédient essentiel dans les mystiques objets de son étude. — fût-ce d'ailleurs sous l'impulsion de quelques analystes, tels que Leubaou Bender. qui. moins entraînés par une excessive sympathie pour le mysticisme, ne sont point détournés comme lui de l'observation exacte et de Tinterprétation résolue des faits.
< Une religion, a-t-il écrit quelque part (1 . porte toujours, au moins dans sa première phase, l'empreinte
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des besoins profonds qui a^ipirent par elle à se satisfaire. Les prophètes, les voyants, les dévots qui fondent un culte nouveau, ne proclament pas un Dieu qui leur soit indifférent : c'est un Dieu dont ils peuvent se servir, comme dit le professeur Leuba, qui... les protège contre le diable, ou qui extermine leurs ennemis. » En deux mots, s'ils choisissent ce Dieu et non pas tel autre, c'est en raison des bénéfices qu'ils espèrent tirer de sa collaboration. Les divinités que nous approuvons sont celles dont nous avons besoin, dont nous pouvons nous servir. Puis, revenant aux Églises dont nous avons déjà dit qu'il condamne l'esprit t politique » parce que cette politique-là est nécessairement théocratique et même impérialiste, ainsi qu'il l'écrit en toutes lettres, il ajoute encore : « Avouons qu'il n'y a pas de péché auquel l'âme sainte soit plus exposée à succomber que celui-là. David ne fait pas de ditTérence entre ses propres ennemis et ceux de Jéhovah. Catherine de Sienne désire la croisade contre les Turcs. Luther laisse torturer les chefs des Anabaptistes. Gromwell loue le Seigneur de ce qu'il livre ses ennemis entre ses mains pour leur exécution. » Il faut donc de toute nécessité reconnaître que l'expérience mystique t semble faire avec la politique un assez bon ménage » .
Si pourtant, conclut James, nous sommes contraints d'inscrire ainsi le fanatisme au passif des âmes religieuses, c'est seulement lorsque leur niveau intellectuel est si peu élevé qu'un Dieu despote les satisfasse entièrement! — Eh quoi, répondrons-nous, Luther et Gromwell étaient-ils donc d'un si médiocre niveau intellectuel à vos yeux de chrétien réformé? Hélas! l'élévation du niveau intellectuel ne fait trop souvent qu'aftiner la formule de l'alliance divine exclusive dans la pensée
du mystique et que motiver plus subtilement son recours à la coopération de l'idole. Mais quand il en est autrement (ce qui arrive quelquefois en effet), quand le mystique ne met plus trop brutalement son Dieu au service de ses rancunes et de ses passions conquérantes^, comment expliquez- vous donc cette élévation du niveau intellectuel (qui devient la sauvegarde morale de Tinspiré) sinon par l'expérience consciente accumulée de l'espèce et par la discipline sociale ou ecclésiastique longuement acceptée et pratiquée par ce favorisé de Textase.
Enfin, dans la conclusion de son livre sur l'Expérience religieuse, James écrit que le pivot de la vie religieuse doit être cherché dans l'intérêt passionné que Yindiui^Mprendà sa &Q?>iméQ personnelle et que la religion est donc. en un sens, un monument de Véi^oisrne humain, aveu qui nous parait replacer enfin à leur véritable rang de secondaires et de dérivées les impulsions altruistes qu'il s'efi'orce trop souvent de nous donner comme les fruits originels et immédiats de l'expérience mystique. A ce propos, il cite encore une fois (1) son compatriote Leuba, certainement doué d'une plus réelle clairvoyance que lui-même en ces matières. On ne doit pas dire, a écrit ce dernier psychologue, que l'on connaît Dieu ou qu'on le comprend, mais, plus exactement, que l'on s'en sert, tantôt comme d'un nourricier, tantôt comme d'un ami, tantôt comme d'un objet d'amour — nous dirons en un mot, pour notre part, comme d'un allié dans la lutte vitale.
« Si Dieu nous est vraiment utile, poursuit Leuba, approuvé sur ce point par le pragmatisme de James, la
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conscience religieuse n'en demande pas davantage, car le but de la religion, en dernière analyse, n'est pas Dieu, mais la vie, une vie plus larfje, plus riche^ plus satisfaisante. » — La religion, écrit de son côté W. Benderfl),, également cité par James, consiste dans cet instinct de conservation, — et nous ajouterions pour notre part dans cet instinct d'expansion en vue de mieux assurer la conservation — grâce auquel l'homme, « pour mieux triompher des forces ennemies qui l'enserrent, fait hardiment appel aux puissances supérieures qui ordonnent et gouvernent le monde. quand ses propres forces sont éiniisces ^ .En d'autres termes, l'attrait principal du mysticisme est de satisfaire en nous, par voie irrationnelle, la volonté utilitaire de puissance. Nous montrerons bientôt comment la discipline chrétienne a merveilleusement canalisé et moralisé dans son élan une impulsion si profondément « égoïste » en effet dans ses origines.
Mais insistons d'abord sur les nombreuses observations d'expérience mystique qui nous sont fournies par James lui-même à lappui de son interprétation insuffisamment critique de celte expérience. Nous trouverons en effet dans la plupart d'entre elles l'occasion de mieux souligner ce caractère impérialiste, auquel il est si loin de faire une assez large place en son analyse. Écoutons, par exemple, ces très curieuses confidences d'un savant qui subit, par une exception assez rare, une évolution mystique nettement rétrograde au cours de son existence, car il connut dans sa jeunesse toutes les émotions de l'extase, se sentit ensuite de moins en moins favorisé à ce point de vue, pour tom-
(1) Wesen der Reîùjion. Bonn, 1888.
ber dëfinivement dans la sécheresse de l'âme après la cinquantaine. « Dans tous mes ennuis, expose ce savant (1), notamment dans les conflits domestiques ou professionnels, lorsqu'une affaire me tourmentait, je me rends compte maintenant que je trouvais secours auprès de cet Être, principe de l'univers. Il était de mon coté ou j'e'tais du sien, comme on voudra, dans chaque difficulté particulière qui venait m'assaillir. Il me réconfortait et semblait susciter en moi une vitalité nouvelle. 11 me tirait toujours d'embarras... J'ai maintenant cinquante ans et j'ai entièrement perdu le pouvoir d'entrer en communication avec lui. Je dois reconnaître que ma vie a perdu en ceci un grand soutien, qu'elle est devenue quelque chose de morne et d'indifférent. C'était mon Dieu à moi, individuel, instinctivement saisi, sur qui je comptais pour me donner une sympathie plus qu humaine. Je l'ai perdu, mais je ne sais pas comment! »
Voici encore un certain pasteur de Bristol, grand philanthrope, qui eut une vie « extraordinairement active et féconde (2) » en œuvres de toutes sortes, pour lesquelles il recueillit et dépensa environ trente-cinq millions de francs durant sa carrière sacerdotale. Or, James signale et déplore /V^roif^ssé; de son horizon intellectuel parce que son Dieu était, comme il le disait souvent, « son associé », une sorte de pasteur surnaturel qui s'intéressait tout spécialement aux pieux commerçants de Bristol et aux autres fidèles de la même paroisse, conception toute pratique en effet et certes égoïste des rapports qui unissent l'homme à la Divinité.
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Notre psychologue la compare fort congn^ment à la fruste religion des premiers hommes. Mais, lui feronsnous remarquer, si la religion des hommes du présent est parfois moins étroite que celle du pasteur de Bristol et diffère de l'ancienne autrement que par les apparences, c'est que l'Humanité supérieure a su opérer, dans l'intervalle, une éducation morale efficace de ces impulsions suhconscientes qui formaient a peu près toute la religion de nos lointains ancêtres et qui sont beaucoup trop encouragées, en tout temps, par l'expérience mystique dépourvue du correctif conscient, expérimental et rationnel, ainsi que nous le dirons mieux tout à l'heure.
Un autre pasteur, missionnaire aux Nouvelles- Hébrides, est cité naïvement par James comme un exemple de la puissance qui réside dans cette nonrésistance au mal par la violence dont la religion intérieure enseigne, d'après lui, la pratique à ses adeptes. Ce missionnaire, ayant essuyé de la part des sauvages une salve de javelots mal dirigés qui ne blessèrent ni lui-m(^me ni ses compagnons européens, leur dit avec solennité, à la suite de cet épisode : « Voilà comme Jéhovah me protège. H m'a donné tous vos javelots. Jadis, je vous les aurais relancés pour vous tuer, etc.. » Les païens étaient tout à fait abasourdis, continue James : on voyait qu'ils considéraient ce chrétien comme protégé par un être invisible! — Eht oui, certes! ce fut cette constatation d'une puissance mystique apparente, c'est-à-dire d'une alliance divine acquise à l'étranger, et non pas du tout leur admiration pour la mansuétude chrétienne ultérieurement affichée par le nouveau-venu, qui lui soumit aussitôt les sauvages. H faudrait bien mal connaître
l'homme primitif et les nécessités de son existence précaire, si constamment défensive, pour rester dans l'hésitation sur ce point.
Bien frappante aussi, dans la précision de ses détails, est l'hallucination narcotique de cette femme, « fort intelligente y dit James, qui, soumise à l'ivresse de l'éther en vue d'une opération chirurgicale, connut par expérience cette révélation anesthésique dont il a été question plus haut. Elle crut voir Dieu passer comme une roue de feu sur son corps et se servir à ce moment de ce corps, en lui infligeant une atroce souffrance, pour infléchir la précédente direction de sa course éternelle : « Au réveil, poursuit la patiente, mon premier mouvement fut de dire avec des larmes : Domine, non sum digna, car j'avais atteint une élévation dont je n'étais pas digne. Je me rendis compte qu'en cette demi-heure d'anesthésie, j'avais servi Dieu d'une manière plus efficace et plus pure(\) que jamais auparavant ou que je ne pourrais même souhaiter de le faire. Pai^ mon moyen, il accomplit alors ou révéla quelque chose, je ne sais quoi, je ne sais à qui, en réalisant à cet effet toute la souffrance dont j'étais capable {i)\ » Messianisme romantico-chrétien par réminiscence du Calvaire qu'une si vaniteuse interprétation d'un moment de souftrance! N'y a-t-il pas, dans cette traduction mégalomane de certaines sensations, d'ailleurs purement organiques et artificiellement provoquées, un extraordinaire sursaut de l'orgueil mj'stique, empressé d'affirmer à tout prix et à tout propos Valliance suprême?
Examinons maintenant de plus près, et sur les cita-
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tions fournies par James lui-même, le raisonnement de ces praticiens de la Mind-cure, dont il approuvait tout à l'heure si re'solument l'attitude morale. — La cause primordiale de toute maladie, c'est, à leur avis, le sentiment d'être séparé de cette énergie suprême que nous appelons Dieu : au contraire, la maladie ne saurait avoir de prise sur celui qui sent à chaque instant passer en lui le souffle divin. Comment pourrais-je souiïrir, se dit-il, moi qui suis une parcelle consciente de la divinité? « Dieu étant plus grand que tout,.s't7 ^'5/ avec nous qui sera contre nous (i )? » Voilà une formule
(1) James réprouve avec horreur la thèse de Calvin sur la prédestinalion, thèse qui prête à Dieu la cruauté de daruner dès le berceau la plupart de ses créatures. Mais il devrait remarquer que les mystiques (à part les mystiques de possession peut-être) nc^ réservent jamais pareille infortune qu'à leurs ennemis. Les calvinistes vo\ aient dans la Prédestination une doctrine « lumiueuse, douce et agréable », pour la raison bien simple qu'elle leur garantissait à eux le salut, quoi qu'ils fissent 1 « La confiance de notre salut, écrit leur^ maître, est fondée en Clirist et repose sur les promesses de l'Évangile. Il nous a été donné de croire en Christ. A'o/rc élection, fondée au bon plaisir de Dieu, n'est sujette à aucun assaut de Satan, ni- à aucun changement «jui puisse survenir en nous de par l'infirmité de notre chair. >• — C'est bien là l'absolution avant le péché ou, encore, c'est le salut par la foi de Luther, conception où l'acte de foi initial et décisif devient lui-même involontaire et totalement dépourvu de cet odieux prédicat du « mérite » humain.
Citons encore Nicole combattant les quiétistes dans ses Visionnaires : « Lorsque, dit-il, les fanatiques s'appliquent à se considérer eux-mêmes, comme leur imayi)iation (subconscience) est alors conduite par V amour-propre, ces gens-là se destinent d'ordinaire dans leurs visions des emplois relevés et s'imaginent que Dieu veut faire de grandes choses par eu.\... Il n'y a rien qui doive nous être plus suspect de cupidité (ou volonté de puissance) que tout ce qui se fait sans réflexion, sans préméditation, sans régie, car la cupidité est d'ordinaire plus prompte, phis vire, plus agissante que la charité I... Ces gens se regardent comme les organes du Saint-Esprit, ne s'apercevant pas qu'il n'y a rien qui flatte plus l'orgueil humain que cette pensée d'être éclairé et conduit par Dieu en toutes choses. » Voilà qui est admirablement vu, à la lumière de la forte expérience psychologique du christianisme. Et ces avertissements du
révélatrice quant au sentiment d'alliance défensive et, sans nul doute, oiîensive au besoin, que savent pratiquer ces virtuoses de la demi-extase.
Résumons nos considérations dans une formule concise. William James définit l'expérience mystique ou religieuse comme l'état où le moi ne fait plus qu'un avec un Moi plus grand d'où lui vient la délivrance (1). — Nous dirions pour notre part que l'expérience mystique ou religieuse est l'état où le }Joi s'attribue l'alliance d'un moi plus grand d'où lui vient la puissance. — Les définitions suivantes ont encore été proposées : sortir de soi, briser la pesante individualité pour s'évanouir dans une réalité plus vaste qu'on appellera Dieu, Principe ou Univers. Périphrases qui nous paraissent, elles aussi, un interprétation tardive et civilisée des mobiles et conclusions de tout élan mystique, dont l'objet sera mieux rendu par les mots que voici : absorber en soi plus de réalité, plus de puissance et s'assurer à cet efl'et l'alliance d'un Dieu fort.
sage Nicole auraient pu être mis à profit par quelques-uns de ses coreligionnaires de Port-Royal, que le mysticisme janséniste, semi-luthérien, portait à d'analogues excès d'orgueil. Un savant fort distirij^ut'. à qui nous empruntons cette dernière citation et à qui nous allons demander bien davantage. M. H. Delacroix, dans ses Grands Mystiques chrétiens (Alcan. 1908) n'a pas netteuîent signalé le trait impérialiste dans la jtsychologie du mysticisme, mais il a discerné cependant l'esprit de conquête, le besoin d'expansion, l'autorité « réformatrice, envahissante et contraignante » que déployèrent à l'envi les âmes extatiques dont il étudie les précieuses confidences. (1) Page 428.