‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 23 sur 25 · VI. — Les facultés conscientes sont · texte numérisé non relu

VI. — Les facultés conscientes sont

LES ÉDDCATRICES DE l'iMPERIALISME MYSTIQUE.

Si James n'a pas assez nettement discerné lim-

périalisme subconscient ou extrarationnel qui est le

caractère du mysticisme à nos yeux, c'est que, trop

confiant dans les vertus sociales de tout mysticisme

— comme il convient à un adepte du salut par la foi,

— il a constamment négligé de faire sa part au rôle éducateur de nos facultés conscientes dans les résultats vraiment moraux du mysticisme. Ces facultés se sont, avec le temps, montrées capables de canaliser, d'assainir et de transformer si nùlement Tactivité mystique de l'esprit que non seulement elles en exploitent au profit de Tordre social, mais encore elles en dissimulent totalement aux regards superficiels ou prévenus r impérialisme essentiel. N'est-ce pas en effet V altruisme qui apparaît à maint analyste contemporain comme le fruit naturel et spontané du mysticisme alors quà considérer de plus près cet altruisme, on reconnaîtra bientôt avec nous qu'il est une superfétation imposée du dehors au mystique.

Le rôle éducateur des facultés conscientes dans l'àme des mystiques de bonne tenue sociale a été admirablement mis en lumière, il y a quelques années, par M. H. Delacroix dans un livre auquel nous avons déjà fait quelques emprunts : les Grands Mystiques chrétiens. Cet analyste impartial y démontre que le mystique chrétien peut bien débuter, sur sa voie vertigineuse, par l'expérience « fruste » de l'extase où le subconscient seul entre en jeu, mais qu'il lui sub-

stitue bientôt d'ordinaire un état plus lucide, où la conscience permanente du divin ne suspend nullement Vactivité raisonnêe du sujet , oùla pensée précise et l'action \olontaire gardent leurs droits vis-à-vis des vagues et capricieuses suggestions qui naissent de la contemplation pure aussi bien que du rêve onirique. Insister à propos des grands mystiques chrétiens sur la période ou sur les manifestations de l'extase simple, poursuit alors M. Delacroix, ce serait méconnaître leur originalité si féconde. Au mysticisme intermittent et pour ainsi dire automatique qui a pu marquer leur début dans la vie spirituelle, ils ont bientôt fait de substituer, en effet, un mysticisme continu et homogène, pro^ré'.^si/ et systématique, qui les conduit enfin à ce qu'on peut appeler la théopathie. ou possession continue et jusqu'à un certain point raisonnêe de Dieu.

Quel sera en effet l'agent de cette systématisation progressive de lextase, si ce n'est l'activité consciente du Moi qui, en soutenant les inspirations ou mouvements extatiques par Tinfluence continue de la dogmatique et de la morale chrétiennes, préserve dès lors la subconscience de l' agitation et de la divagation gui lui sont propres? Oui, la subconscience du mystique chrétien a été préalablement disciplinée par les habitudes morales de la conscience claire. C'est pourquoi elle interpréta dès lors ses visions et révélations sous le contrôle de ce qu'il y a de plus raisonnable dans la personnalité humaine, continue M. Delacroix. Une habitude morale est-elle, en effet, autre chose qu'une détermination préalable, imposée à l'activité subconsciente par la volonté consciente '^ En conséquence, les habitudes morales du mystique chrétien, habitudes créées en lui par des années de vie religieuse disciplinée et réfléchie, continuent de fournir

lois et règles à son activité subconsciente, même quand celle-ci s'afTranchit de façon plus ou moins durable du contnMe immédiat de la réflexion et de la volonté, ainsi qu'il arrive dans la transe extatique ou semi-extatique.

Qu'on envisage par exemple le mysticisme, véritablement classique, de sainte Thérèse d'Avila. Tandis que se déroule en elle, écrit M. Delacroix, l'évolution interne qui y réalise le Dieu confus de l'extase, le Dieu vierge de toute forme, on voit se préciser parallèlement dans son esprit le Dieu objectif, le Dieu qui parle et qu'on reconnaît, le Dieu-Personne, le Dieu de l'Ecriture, qui, affirmé et modelé par l'immense autorité de la tradition ecclésiastique, corrige sans cesse de sa précision quasi historique Tindistincte intimité divine. Par les données du dogme et de la morale se trouve ainsi amendée, dans le sens convenable à l'ordre social, la conception du Dieu interne et individuel, de l'cdlié sans motif et sans conditions, qui s'est souvent révélé fort dangereux pour ses clients puisqu'il a plus d'une fois entraîné les mystiques chrétiens eux-rnemes hors du christianisme et })arfois hors de toute humanité.

Ainsi armés par leur formation consciente antérieure, le plus souvent continuée après leur début dans la vie mystique sous la pression de la discipline ecclésiastique, les mystiques chrétiens ne s'égarent plus comme ces rêveurs de l'Inde qui aspirent à la négation absolue de la portion consciente du iMoi par le fakirisme. Ils recherchent sans doute, sous l'impulsion de leur tempérament extatique, le Dieu absolu, le Dieu ineffable qui ne se manifeste pas dans un état clair et distinct. Mais ils savent, par la tradition de leur Église, que ce Dieu esi\e créateur de la vie, Vordonnateiir -provideniiel, le maître incontesté de l'action sociale dans le monde.

L'oraison chrétienne avec ses normes strictes et l'ascétisme chrétien, cet exercice infatigable des vertus difficiles, ont de concert élevé leur àme vers un Dieu qui est un juge strict, et ils la maintiennent ensuite devant ce Dieu dans un rapport bien défini de créature à créateur, de pécheresse à toute-puissance équitable autant que miséricordieuse, de nature déchue à f/râce qui justifie.

Certes, la contemplation extatique proprement dite, en supprimant par intervalles un rapport si précisément défini, ne laisse plus dans l'âme qu'un état confus, et il semble que, même chez les mystiques chrétiens, il y ait dans cet état de transe une aversion de tout ce qui est formulé, une ambition de l'infini ou de l'indéfini qui dépasse tous les dogmes^ toutes les pratiques religieuses. Certes encore Texpérience mystique déchaîne toujours, pour parler avec M. Delacroix, un fond d'émotivité.b^/y^^rèé', une exaltation indisciplinée du Moi. Le mystique chrétien n'échappe pas sans peine à l'outrecuidance née du sentiment de Talliance supraterrestre et source de maint conflit avec l'autorité dogmatique, conflits que dénouaparfoisla sécession hérétique. — Mais les mystiques fidèles à la discipline parviennent à réconcilier enfin leurs intuitions les plus informes avec les notions chrétiennes et à expérimenter dans l'extase le Dieu bien défini de leur Église. Les idées ou images chrétiennes dont ils se servent nécessairement au réveil pour formuler devant leur pensée consciente les résultats de leurs investigations extatiques, les maintiennent dans la voie traditionnelle par les résonances cérébrales inévitables que ces images suscitent, en même temps que leurs états profonds s'encadrent par avance, comme nous l'avons dit, dans une vie

chrétienne et clans une activité chrétienne, qui contribuent à les pénétrer de finalité consciente.

Si malgré tout, chez ces patients modeleurs de leur être moral, le Subconscient, amené par l'extase au premier plan de la scène psychique, conserve quelquesunes de ces velléités absurdes ou incohérentes qu'il manifeste si ouvertement dans le rêve, ils savent éliminer utilement de si basses suggestions en les rapportant aussitôt à TEsprit JMaUn, qui seul, à leur avis, est capable de leur imposer, à leur corps défendant, des inspirations ridicules, laides, immorales ou bizarres. Ce sont là les « épreuves » ou les « peines » spirituelles, qui se montrent pour ainsi dire inséparables de l'expérience mystique devenue habituelle, mais qui sont impitoyablement éliminées de la systématisation divine, œuvre de la haute vie mystique, et se voient dès lors considérées comme transitoires, accidentelles, négligeables, — au moins par les âmes robustes et capables de gouverner leur extatisme constitutionnel. — Au contraire, chez les mystiques moins pourvus d'énergie vitale, ces tentations pourront tourner à la systématisation démoniaque de possession (non de pacte) et au bas mysticisme satanique de Loudun ou de la sorcellerie pathologique en général.

En résumé, nous conclurons avec M. Delacroix que les mystiques chrétiens, ces grands conquérants d'âmes, se conquirent avant de dominer autrui, car ils disciplinent en eux le machinal et l'organique, domptent les excès ou les égarements de leur impulsivité native, éliminent ou utilisent la surabondance de leur agitation émotionnelle, imposent, en un mot, un plan rationnel à leur activité subconsciente avant de lui accorder quelque autonomie. Lame mystique dispose d'une

richesse d'intuition qui va parfois jusqu'au délire, mais la capacité d'adaptation à la vie sociale, grâce à l'intervention tacite de rnitelligence claire, distingue les constructions mystiques gouvernées et pourvues de finalité utile des systématisations incomplètes, qui demeurent plus ou moins délirantes. Le mystique chrétien ne s'en remet à sa subconscience qu'après l'avoir façonnée par Tascétisme préalable, par une longue xiorti fixation de la nature mauvaise, et, malgré toute la liberté qu'il consent à lui laisser par la suite, il la surveille et la dirige encore. Car son esprit, imbu dune tradition, rompu aune discipline, sait d'avance 1 1 ) quelles démarches lui sont permises et quelles autres lui demeurent strictement interdites. La motion divine devient par là, chez les mystiques orthodoxes, une suite d' impulsions raisonnables, écrit M. Delacroix, cette motion ne s'étant établie que par une victoire sur la systématisation adverse et la possession divine ayant toujours triomphé, nous l'avons dit, d'un essai de possession démoniaque. — Elle continue d'ailleurs de tenir en respect certains états inférieurs, une sorte d'automatisme de déchet, que le mystique regarde à présent, du haut de sa familiarité divine, comme étranger à son Moi véritable. Après ces conclusions, que M. Delacroix appuie sur une solide et minutieuse étude historique de certains mystiques heureusement choisis, comment ne pas constater l'imprudence dun James, qui s'en va médire naï-

(1)M. Henry Bordeaux, le romancier psychologue, analysant la conversion d'un jeune érudit contemporain, Maurice Faucon, écrivait dan? le Supplément du. F/garo (30 décembre 1911) : ■ Comme il arrive dans la plupart des illuminatiom mystiques, cette crise fut précédée de longues années obscures, années de bonne volonté qui servent à préparer le terrain et dont les lentes semailles germent en un instant. » Excellente définition du prétendu salut par la foi!

2t58 ESSAIS DK CRITIQUE IMPÉRIALISTE

vement des « œuvres » et de la préparation morale consciente, pour exaller, sans reconnaître leur véritable source, les résultats in-anmatiques d'un mysticisme sinon catholique, du moins biblique, évangélique et chrétien, auquel s'apphquent par conséquent la plupart des remarques précédentes? Si, en elîet, le mysticisme protestant, invoqué le plus souvent par James, n'a pas connu partout la vigilance d'une hiérarchie sacerdotale fortement constituée, du moins subit-il la surveillance d'opinion qui est exercée sur lui par ses coreligionnaires, de façon souvent fort stricte, comme on le sait; et^ pour le surplus, il parcourt à l'école de l'Écriture et des Pères à peu près tout le cycle de préparation consciente dont nous venons de préciser les étapes. Ni l'oraison en effet, ni l'ascétisme, conçu comme une discipline de la volonté, ne lui sont, après tout, étrangers.

Aussi bien lanimosité des mystiques instinctifs contre les « œuvres » repose-t-elle le plus souvent sur une confusion de leur part entre les pratiques rituelles, parfois machinales ou vides de sens en effet, et les résolutions ou actes de réforme personnelle progressive ou d'altruisme réfléchi, qui sont la véritable voie du progrès moral et social à notre avis. Ce qu'il est vrai de dire, et ce que la discipline chrétienne réalisa fréquemment de manière à tromper des observateurs trop superficiels, c'est qu'après une longue préparation consciente de la personnalité par les œuxtres, — préparation effectuée sous le contrôle d'une tradition et d'une morale imposées du dehors, — l'émancipation mystique de l'àme, c'est-à-dire l'abandon à la subconscience ainsi façonnée préalablement, peut produire des fruits excellents. Et là est le véritable bienfait de la

religion^ mais d'une religion traditionnelle, appuyée sur une longue expérience des hommes et non pas d'une religion strictement individuelle, comme celle que James reconnaît seule digne de ce nom. Il importe, en un mot. de ne pas mettre la charrue avant les bœufs, selon l'expression populaire, et de bien discerner la part prépondérante des œuvres dans ces finals résultats de la foi il ).

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