CHAPITRE PREMIER l'impérialisme est le ressort essentiel
DE l'être. — IMPÉRIALISME DE RACE
§ 1". — U.NE CONSULTATION SUR l'i M P É R I A L I S M K FRANÇAIS.
M. J. Harmand, ambassadeur honoraire, fut longtemps notre très autorise' représentant officiel en Extrême-Orient. Son livre intitulé Domination et Colonisation (1) nous parle plus d'une fois en propres termes des procédés ou organes de l'impérialisme français^ et cette étiquette, plus significative, aurait pu se lire sur la couverture de l'ouvrage. Quoi qu'il en soit du titre que l'auteur a cru devoir choisir, la saine psychologie qui inspire ces pages se fonde sur toute une vie d'observation perspicace et d'activité pratique; elle aboutit
(1) Paris. Flainmarion, 1911.
aux plus utiles suggestions, et l'on a sans cesse, en si bonne compagnie, la sensation de baigner dans une atmosphère de vérité morale, — impression singulièrement rare, étrangement reposante et fortifiante à notre époque de mysticisme social excessif.
M. Harmand nous rappelle avant tout quels sont les mobiles essentiels de la colonisation européenne dans le monde et de cette domination quasi universelle, qui semble pour quelque temps acquise aux grandes nations de race blanche. Il convient d'en chercher avec lui la source première dans une certaine tendance à l'expansion vitale, qui se révèle partout dans la nature et se montre même si intimement liée au phénomène de l'être, ajoute-t-il, qu'il est permis d'y reconnaître une des manifestations essentielles de la vie. Une fois engagé dans le lien social, l'homme obéit encore à la même tendance lorsqu'il cherche à développer en tous sens l'action de son groupe sur le monde extérieur. En outre, la faculté qu'il possède d'élaborer ses expériences plus rapidement, plus parfaitement que les autres êtres lui procure insensiblement ce privilège que nous appelons la raison, la faculté capable de prévoir le lendemain. Dès lors, ses groupements d'origine diverse n'ont pas tardé à concevoir, puis à vérifier par l'expérience consciente qu'en devenant plus vastes ils deviennent plus forts et que plus ils seront grands et forts, plus ils auront de chances pour durer, pour persévérer dans l'être. L'effort d'expansion devient désormais chez ces groupes une assurance prise en
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vue de lavenir par le désir de la conservation.
Après les tribus barbares groupe'es par les liens du sang, les grands États cimentés par la force continuent de vouloir sauvegarder avant tout les biens qu'ils possèdent, les supériorités qu'ils ont péniblement acquises à travers les âges, et, pour défendre ces avantages contre les convoitises de leurs rivaux, ils estiment que le procédé le plus efficace consiste à s'incorporer partons les moyens les forces adverses. De là l'expansion active, volontaire, rationnelle, fruit de l'expérience réfléchie de l'espèce, expansion qui, à la Razza ou au Raid, fait succéder bientôt la conquête proprement dite, l'exploitation méthodique des peuples conquis. Le tribut et l'esclavage furent les premières formes utilitaires de cette expansion plus réfléchie.
Certes, à mesure que la lutte pour l'expansion met aux prises des individus plus conscients, c'est-à-dire mieux pourvus d'expérience vitale, et des communautés plus intelligentes, plus riches, ou plus moralisées, les conflits pour la domination s'adoucissent dans des proportions sensibles et prennent un aspect moins odieux. Le brutal instinct d'expansion, écrit M. Harmand, s'affine à la longue, de telle sorte qu'il peut atteindre à la noblesse la plus haute, embrasser les convictions les plus généreuses, réaliser les formes morales les plus élevées. Le patriotisme désintéressé, le sacrifice de soi-même y plongent en réalité leurs racines. Plus ouvertement agressif chez les forts, plus artificieux chez les faibles, le besoin d'expansion devient le courage, l'honneur, l'amour de la gloire, la sagesse, la prudence, le sens politique. C'est le mérite desHobbes, des La Rochefoucault, des Helvétius, hier encore de Nietzsche, que d'avoir mis ces origines psy-
chologiques en lumière. Mais quelles que soient les apparences sous lesquelles elle se dissimule, la force, principe de tout droit, continue de former autour de nous l'assise solide de la vie aussi bien que par le passé.
A cette interprétation si clairvoyante (parce que si sainement historique) de 1'» impérialisme » essentiel de l'être, puis de la conquête organisatrice et enfin de la colonisation dominatrice qui en est la forme contemporaine, M. lïarmand nous rappelle qu'une autre interprétation fut préférée néanmoins par ce grand mouvement dimpérialisme de classe qu'on nomme la Démocratie contemporaine, mouvement qui s'appuya depuis un siècle et demi sur le mysticisme romantique et sur les prédications de Rousseau, le prophète de la religion nouvelle. La Révolution française, imbue de romantisme social et déjà de socialisme romantique, considéra donc les sujets coloniaux de la monarchie française, nègres ou mulâtres, comme des frères trop longtemps opprimés et méconnus. Ne proclamait-elle pas Végalité des hommes de toute race dans la bonté ou tout au moins dans la raison prétendues naturelles, c'est-à-dire concédées par Dieu dès l'origine à sa créature de prédilection ?
Ce rationalisme plus marqué dans la seconde génération encyclopédique, déjà romantisée par l'influence de Rousseau, cette doctrine favorite de la Révolution française qui tenta d'en mettre les principes en pratique, est, à notre avis, tout autre chose qu'une conception vraiment rationnelle du monde et de la vie. Ce fut
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une foi nettement mystique dans la raison considérée comme une lumière divine départie à tout homme dès sa venue dans ce monde, lumière plus pure (parce que plus près de sa source) dans Thomme sauvage et dans l'homme du peuple sans culture, plus offusquée déjà dans les classes dirigeantes par le développement de la civilisation. Et cette' foi-là flattait grandement l'effort impérialiste des classes populaires vers le pouvoir, puisqu'elle leur réservait le privilège de Talliance divine, ce qui est la prétention essentielle de tout mysticisme dès qu'il aborde la sphère de l'action.
En réalité, les partisans de la raison naturelle se laissaient tromper par les résultats de l'hérédité psychique : si nous naissons avec une surprenante aptitude à la raison, c'est grâce au travail mental préalable de nos pères, élaborateurs patients de leur expérience vitale. La raison, dont la rapide possibilité reste, sans doute, le privilège éminent de l'espèce humaine, est surtout expérience vitale lentement accumulée dans la mémoire, puis élaborée par les facultés conscientes, pour être plus tard transformée partiellement en instinct par l'habitude et par l'hérédité. Elle est donc, avant tout, une « tradition *. tradition respectable et néanmoins rectifiable à chaque instant, au cours des âges, par les leçons de l'expérience nouvelle. C'est sous cette forme qu'il convient d'opposer la conception r-ationnelle à la conception rationaliste du monde qui fut celle du dix-huitième siècle finissant : et la confusion, trop fréquente aujourd'hui, de ces deux épithètes prépare à ceux qui ne savent pas l'éviter les illusions psychologiques et morales les plus regrettables, à notre avis.
Après cet avertissement nécessaire, on concevra
mieux que Végalilé dans la raison prétendue t naturelle » soit devenue le mystique mot d'ordre de l'impérialisme démocratique à l'époque révolutionnaire et que, dès lors, la politique coloniale de la Révolution ait été surtout, comme l'écrit M. llarmand, un prétexte à rhétorique pompeuse et à déclamations superflues. Fuis les assemblées parlementaires de la seconde et de la troisième République française reprirent trop souvent sur ce point les traditions de la première, parce que, d'une part, elles restaient ignorantes du progrès des sciences historiques ou biologiques, parce que, d'autre part, elles obéissaient à la crainte de paraître réactionnaires. Elles subirent donc sans résistance l'impulsion de certains habiles, qui, « de leur négromanie professionnelle, surent se faire une renommée de saints laïques! » C'est pourquoi, conclut M. llarmand, nous avons bien pu nous refaire, au prix du sang des braves et de l'argent des contribuables, un empire colonial d'imposante étendue, mais non pas le soustraire aux illusions de ce mysticisme social issu de Jean-Jacques, mysticisme qui demeure la pierre d'achoppement de nos entreprises extérieures.
Le principe sain qui doit inspirer toute entreprise coloniale dominatrice — ainsi désignée par M. llarmand par opposition avec la colonisation simple, qui place le colon européen en face d'un sol vierge, ou préalablement vidé par lui de ses précédents occupants, — sera Vutilité réciproque des deux races, mises en durable contact et, pour ainsi dire, en symbiose par le fait de