‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 6 sur 25 · L'IMPÉRIALISME · texte numérisé non relu

L'IMPÉRIALISME

la conquête. Car Tauteiir de Domination et Colonisation ne se laisse pas effrayer par la suspicion, d'origine romantique, qui s'attache à la doctrine utilitaire en politique et en morale. Au terme précis d'utilitarisme, on préfère quelquefois autour de nous celui de réalisme, qui dit au fond la même chose mais n'a pas subi l'assaut des adeptes du mysticisme esthétique ou social. 11 existe pourtant un utilitarisme de la plus noble essence, qui ne s'interdit aucune aspiration élevée, et Stuart Mill, par exemple, en a formulé très généreusement les principes. Loin de se laisser guider par un égoïsme myope et vulgaire, écrit de son côté M. Harmand, la politique coloniale utilitaire, soucieuse des responsabilités morales qu'imposent la conquête et la tutelle des peuples mineurs, condamne, au contraire, de façon péremptoire le parasitisme colonial trop souvent pratiqué jusqu'ici par l'État métropolitain, à l'abri d'hypocrites formules. Elle aspire à réformer des abus, dont nos sujets d'outre-mer ont longtemps souffert.

Certes, le jour où le peuple conquis, noir ou jaune, serait assimilé à la nation conquérante par son progrès cultural jusqu'à ne plus se distinguer de ses dominateurs que par son aspect physique, il n'y aurait plus ni contrainte à exercer, ni domination à maintenir. Mais c'est là, poursuit notre guide, ce qu'il est impossible d'espérer ou même de concevoir à bref délai dans les conditions où s'opèrent présentement les entreprises qui font l'objet de son étude. Notre administration coloniale restera bien longtemps, par la force même des choses, un régime aristocratique et même, par quelques côtés, féodal. L'Européen, par cela seul qu'il est étranger et conquérant, se constitue en corps privilégié pour encadrer la masse conquise et monopoliser

les fonctions directrices dans cette société composite. Il y exerce un gouvernement patriarcal, un pouvoir qui ne saurait s'enfermer dans les bornes d'une légalité trop étroite, ni par suite concéder aux sujets la liberté politique. Inscrire sur les actes publics et sur les monuments coloniaux la devise républicaine, Liberté, Égalité, Fraternité, passe encore; mais vouloir transporter sans délai en pareil milieu les institutions démocratiques est une aberration et un non-sens, les sujets ne pouvant être assimilés à des citoyens, au sens propre de ce dernier mot.

On sait que cette « assimilation », sans base psychologique sérieuse, a été pourtant plus d'une fois à Tordre du jour dans nos cercles dirigeants. Si, en elTet, la revendication de l'égalité est presque toujours, au début, une revendication « impérialiste », un ellort d'agrandissement, car on ne la tourne guère que contre des supérieurs, — chacun souhaitant d'accroître et non de diminuer son pouvoir, — pourtant l'obsession des mots d'ordre qui conduisirent à la victoire et le souci de ne pas trop visiblement se démentir entraînent quelquefois certains égaUtaires de la veille à le demeurer plus qu'il ne leur serait profitable le lendemain. Légalité aux colonies, c'est la diminution, la mise en péril du démocrate européen : ce serait son châtiment par Tabsurde, sil ne s'était hâté, en fait, de se contredire sur ce point sans vergogne.

Il est vrai que la politique d'assimilation ne s'appuie plus sur la foi dans l'égalité de tous les hommes. L'af-

L'IMPERIALISME 9

firmation semblerait désormais trop caricaturale sous cette forme tranchante. On se contente d'admettre leur très rapide perfectionnement possible et d'agir en conséquence. Mais M. Harmand, appuyé sur son expérience doutre-mer, répudie cette seconde affirmation aussi bien que la première, l'observation et la science ayant suffisamment démontré, dit-il, à quiconque ne se paye pas de mots l'inanité, la stérilité et les dangers d'une pareille chimère. Il préconise, pour sa part, une politique d'association, qui s'impose de plus en plus dans la pratique au surplus, et dont le protectorat est dès à présent le mode le plus fréquemment employé. C'est en * protecteurs >, en effet, qu'il nous sied le mieux d'agir à l'égard de nos nouveaux sujets, notre conquête se légitimant à nos yeux par la conviction de notre supériorité non pas seulement militaire, mécanique ou économique, mais surtout par le sentiment de notre supériorité morale. Cette dernière se fonde sur une expérience plus vaste et mieux élaborée de la nature humaine, ainsi que de l'organisation qui convient aux vastes groupements sociaux pour développer leur maximum de puissance réalisable. De là, et non pas d'ailleurs, insiste M. Harmand avec pleine raison, procèdent notre dignité et notre droit à la tutelle des races mineures. Devant un utilitarisme aux larges perspectives, la conquête ne se justifie que par le bien dont elle peut devenir la source au profit des peuples vaincus, tout en développant la puissance des peuples vainqueurs.

Examinons de plus près cette association, que nous tenterons de définir en quelques mots à la suite de notre guide. Le conquérant européen y apportera, pour sa part, l'ordre, la prévoyance et la sécurité au sein

d'une agglomération humaine, qui. tout en aspirant ardemment dans chacun de ses membres à ces biens fondamentaux, sans lesquels aucune communauté ne peut prospérer, ne s'est pourtant pas montrée capable de les réaliser par ses propres institutions. L'État civilisé, qui met la main sur cette communauté retardataire, lui communiquera donc, outre la paix publique et particuHère, la puissance mécanique, l'argent, le crédit, la science, l'hygiène, l'instruction technique. De son côté, l'indigène fournira ses bras, éon tempérament adapté au climat par une longue sélection locale et les ressources naturelles encore inexploitées de son territoire. Par la combinaison de ces apports respectifs, la politique d'asxocintion, tout en répudiant les espoirs utopiques de Vaxsimilation prochaine, rendra la colonisation dominatrice plus productive que par le passé d'ittilités réciproques^ au bénéfice des deux participants du contrat.

Car une telle politique apparaît bien appuyée, elle aussi, sur un véritable contrat social, bien qu'elle ne le soit nullement sur un contrat égnlitnire. le seul que Rousseau ait voulu envisager dans son utopie stoïcienne de si ample conséquence, — le seul aussi queProudhon et Marx aient considéré comme possible dans leur rêverie mystique, tant bien que mal fardée de prétentions scientifiques. Le contrat égalitaire conduirait, en effet, à cette politique de presque immédiate assimilation, dont nous avons dit les dangers. Mais M. Harmand nous fait très justement observer en cet

L'IMPERIALISME H

endroit de sa déduction que. jamais, dans aucun ordre de conventions ou d'affaires, un contrat n'a supposé l'égalité des participants. Tout au contraire, il a pour but de constater et de traduire en termes précis l'inégalité des apports, afin de garantir ensuite la juste rémunération de services inégaux, expression de facultés ou de puissances inégales. La justice, c'est l'égalité, disait naïvement Proudhon. Elle est le plus souvent tout le contraire et ne se confond avec Tégalité que dans un cas-limite, très rarement réalisé par la nature. Un contrat d'inégalité parce qu'il est un contrat de justice, telle est la solution sociale que nous devons proposer ou plutôt imposer à nos sujets coloniaux de race jaune ou noire. Si, quelque jour, ils nous rejoignent sur la large voie de la culture et de la puissance, ils se chargeront bien d'en modifier à leur profit les articles.

Aussi M. Harmand, — en ceci d'accord avec lord Cromer, l'organisateur de l'impérialisme anglais sur le sol africain dj, — considère-t-il comme une erreur capitale de la politique anglaise dans l'Inde ses tentatives d' t assimilation » et, en particulier, la promesse de l'égalité civique qui fut faite aux indigènes dès 1834, puis renouvelée en 1850, 1858 et 1877, — imprudence qui n'est pas loin d'égaler, ajoute-t-il. les contresens politiques les plus fâcheux de nos révolutionnaires français. — Un écrivain d'outre-Manche, dont la haute autorité est fréquemment invoquée par lui, sir John Strachey, accuse, à ce propos, ses compatriotes des mêmes concessions au mysticisme social, dont nous

(1) Lord Cromer pensait comme Wellington : « Si jamais nous perdons l'Inde, ce sera le Parlement qui nous la fera perdre. »

avons dit la persistance chez les nôtres : t En Angleterre, écrit ce publiciste, on rencontre toujours comme ailleurs des esprits disposes à souscrire avec tranquillité aux aberrations politiques les plus singulières, pourvu que le sentiment y tienne la place du bon sens. » Cette disposition paraît s'accentuer aujourd'hui chez nos voisins britanniques, comme on le sait, et l'avenir en mettra les résultats en évidence. Mais du moins ont-ils encore de longues étapes à parcourir pour nous rejoindre sur la voie de l'illusion sentimentale (illusion intéressée d'ailleurs ainsi que nous l'avons dit», tant nous avons pris sur eux les devants.

Nous ne saurions malheureusement commenter, dans le cadre restreint de cette étude, les suggestions ingénieuses ou profondes que M. llarmand appuie sur de si fermes prémisses psychologiques et morales. Le ministère métropolitain des colonies, leur représentation parlementaire, leur gouvernement supérieur, leur administration locale, leur régime scolaire, fiscal ou douanier sont successivement l'objet de son examen éclairé. Nous nous contenterons d'avoir dégagé de notre mieux l'appareil théorique et comme la philosophie de sa substantielle consultation impérialiste. Aussi bien nous a-t-il parfois laissé entendre avec bienveillance que nos travaux personnels sur l'impérialisme psychologique n'avaient pas été sans l'appuyer dans l'interprétation de sa vaste expérience, sans l'assister dans l'élaboration de ses vues d'ensemble sur nos dominations d'outre-mer. Son livre vient à l'heure propice : il exercera grande influence à coup sûr, et nous souhaitons qu'il devienne le manuel, le vademecum non seulement de nos administrateurs colo-

L'IMPERIALISME 43

niaux, mais encore de nos élus du suffrage universel, qui, trop souvent munis pour tout viatique de ce seul sacrement laïque, donnent du centre l'impulsion directrice aux complexes rouages de notre entreprise impériale.

§ 2. — Un pionnier de l'impérialisme français.

On sait assez que M. Pierre MillC;, humoriste applaudi et parfois véritable poète en prose, est, en outre, un éminent psychologue. Gorki le citait hier parmi les rares écrivains français dont il se plaît à feuilleter les ouvrages. Quelques mois plus tôt, un critique tel que M. André Chevrillon lui apjportait le tribut d'une peu banale approbation. Dans une partie importante de son œuvre, qui en est la partie coloniale, M. Mille nous est apparu quelquefois comme le Kipling de la France, son Barnavaux correspondant fort exactement aux Soldiers Three du grand romancier anglais. U est à coup sûr le penseur qui a le plus patiemment exploré, l'artiste qui a le plus heureusement exprimé les nuances particulières de notre impérialisme français. Le volume qu'il intitula Louise et Barnavaux {\ ) véxxmi quelques subtiles et pittoresques méditations philosophiques, entretiens supposés de l'auteur avec un certain soldat colonial qui fut déjà le héros de Barnavaux et quelgues femmes. — Figure au plus haut point vivante que celle de ce conquérant par vocation et par métier qui a rompu avec les instincts trop souvent casaniers de notre race. Non seulement Barnavaux ne regrette pas de vivre loin du sol natal, mais il souhaite de mourir loin de la France, au milieu de ces races inférieures qu'il aura contribué à discipliner de son bras. Il incarne, au dernier rang de la hiérarchie sociale, l'impérialiste de souche gauloise : type composite, fait d'indiscipline

(1) Calmann-Lévy, 1912.

L'IMPERIALISME 15

intellectuelle totale et de suffisante discipline pratique, de nihilisme moral et de chevalerie instinctive : résidu surprenant, souvent même attachant, des ide'es ou des sentiments profonds qui ont fait la puissante unité française. Si nous ajoutons qu'aux récits et aphorismes de Barnavaux, son porte-parole entrelace ses propres souvenirs et ses conclusions sur la vie moderne, on connaîtra les éléments du mélange savoureux dont nous tentons de donner quelque avant-goût.

Barnavaux, conquérant colonial, est devenu presque un féodal de tempérament et de mœurs. Si la France lui apparaît désormais comme « un pays où on ne peut pas vivre »^ c'est qu'il est interdit d y avoir la main leste et le coup de bâton facile; c'est que, dira-t-il avec dédain, dans un pays où il n'y a que des blancs, on n'est pas servi! Il méprise l'humble vie de ses compatriotes depuis que, sous des cieux nouveaux, il a goûté la puissance. Facile métamorphose au surplus, puisqu'il retrouve à peu près le même orgueil de race chez la gentille ouvrière faubourienne dont il a fait sa compagne, pendant qu'il tient, pour quelques mois, garnison à Paris entre deux embarquements. Louise partage en effet avec son ami Barnavaux la conviction intime, nai've et tout à fait irraisonnée qu'elle est « du même rang que n'importe qui en France et d'un rang supérieur à tous les étrangers ». Et M. Mille indique fort bien à ce propos qu'étant un peuple fort avancé sur la voie de la culture, nous sommes en train de devenir,

SOUS prétexte de démocratie, un peuple d'aristocrates, de quaiante millions d'aristocrates.

Chez Barnavaux, en effet, cet orgueil serait facilement explicable, puisqu'il a passé sa vie à dominer, puisqu'il a été un b/nnc aux colonies, et même un blanc armé et casqué, donc une espèce de chevalier. Mais Louise, la petite Parisienne, ne trahit pas un moindre sentiment de sa valeur. A cette Université populaire où elle fit la connaissance du soldat colonial, pendant que des anarchistes bour,i.^eois leur prodiguaient à tous deux l'enseignement humanitaire, elle venait tout simplement collectionner des titres de noblesse. — Que cela est bien vu ! — Elle y a non point précisément découvert, mais du moins développé et motivé en elle-même cette idée avantageuse, jadis celle des seuls gentilshommes, aujourd'hui celle de tous les Français, que TÉtat, le gouvernement, lui doit quelque chose en raison de sa qualité f

A Barnavaux. de telles persuasions ont dès longtemps inspiré une intéressante philosophie de l'inégalité des races, toute pareille à celle du comte de Gobineau, cet aristocrate fougueux qui a connu parmi nous une certaine renommée posthume (1) et qui croyait descendre, en ligne mâle et directe, d'Odin, le dieu des vieux Germains conquérants. Si le colonial rencontre par exemple son confident ordinaire, M. Mille, en compagnie d'un Chinois lettré, diplômé de nos écoles supérieures et reçu dans les salons parisiens officiels, aussitôt il émettra cette opinion qu'il est idiot de traiter ce Chinois comme un Européen. Mais il ne s'étonne guère, au sur-

(1) Voir sur Gobineau l'esquisse qui suit le présent essai dans ce volume.

L'IMPERIALISME 47

plus, d'une semblable aberration : « Tant qu'on n'aura pas. soupire-t-il, fait tirer un congé à tous les Français dans les colonies, ils n'auront idée de rien !» Et il s'empresse de raconter, à Tappuide son dire, la savoureuse histoire d'un autre Chinois qui avait été adopté, lui aussi, pour un temps, par le Paris de la politique et de la diplomatie. Celui-là, retournant dans sa patrie et débarquant à Saigon, muni des lettres de recommandation les plus authentiques, n'en fut pas moins, par suite d'un malentendu, brutahsé, déshabillé et mensuré selon les règlements locaux sur l'immigration jaune. Après quoi, rentré dans son pays, il y fut encore fustigé publiquement selon la loi, pour avoir laissé insulter son caractère de mandarin par les blancs de l'Indo-Chine. Et Barnavaux, décidément féroce sur ce point par orgueil de race, d'applaudir à cette double mésaventure, parce que, dit-il, même en Extrême-Orient, même en Chine, un Chinois ne doit pas être traité comme un blanc. C'est la sagesse et la politique qui ne le veulent pas : « Vous autres, vous ne savez rien, conclut-il, vous ne savez rien! » — Critique excellente de l'égalitarisme prématuré, qui sortit du mysticisme romantique et de ses applications révolutionnaires, comme nous l'avons indiqué précédemment, et qui e^t venu si souvent compromettre nos intérêts en pays lointain depuis la fm du dix-huitième siècle.

Quant à l'alliance physique avec les races inférieures, quant au métissage, Barnavaux a recueilli également sur ce point quelques observations personnelles, qui l'ont conduit à de fort précises conclusions. Un nègre n'est pas un homme comme moi, déclare-t-il péremptoirement : c'est des histoires de philosophes ce qu'on en dit en France là-dessus et, par conséquent, des

18 ESSAIS Ï)K CRITIQUE IM l^ É RI A L I ST E

blagues, rien que des blagues. La vérité est que, depuis des milliers d'années, les blancs ont marché dans un sens qui n'était pas celui des noirs. On rapproche donc, quand on fait des métis, ce qui est désormais séparé par un abîme et c'est une grave erreur; et les Américains ont raison de punir ceux qui font l'erreur en mettant leur postérité à lindex, par le même motif qu'on a raison de punir les soldats qui se trompent, même sans mauvaise volonté, car c'est afin qu'il n'arrive jias malheur à Vannée. — Oui, l'armée I Et l'armée, c'est ici la race blanche, très justement envisagée comme une organisation militaire, aujourd'hui victorieuse dans la lutte vitale, mais qui ne saurait trop prudemment a«;surer les lendemains d'une victoire toujours précaire, menacée quelle est dans sa prépondérance actuelle par les masses jaunes et noires que recèlent les continents asiatiques et africains.

La leçon de Barnavaux sur ce point sera aussitôt illustrée, de njrme que les précédentes, par un agréable récit. On y voit figurer un mulâtre, issu d'une famille noble de Saintonge par son père, titré, adoré des femmes pour la beauté ambiguë qu'il tient de son incohérente ascendance; puis, soudain, au cours d'un rendez-vous d'amour, dévoilant devant un infime incident la brute qui sommeille sous le masque du gentilhomme : « Je n'aurais jamais cru qu'une face humaine pût devenir aussi subitement semblable à une gueule, » prononce Barnavaux, témoin fortuit de cette monstrueuse transformation du demi-noir sous rinfluence d'un brusque réveil ancestral!

L'IMPERIALISME 19

Et pourtant, de ces races dont il sait si bien les tares, Barnavaux — psychologue rationnel parce qu'il est psychologue d'expérience pratique — sait aussi discerner les mérites et même les supériorités éventuelles, qui se résument à ses yeux dans une discipline morale et sociale plus stricte que ne l'est désormais la nôtre. Aux heures où il se voit contraint de modifier si radicalement ses convictions impérialistes les plus habituelles, il devient sombre et paraît s'inquiéter de l'avenir. 11 entrevoit les possibles lendemains des destructions romantiques et comprend vaguement les périls qui naissent de Tindividualisme extrême, acharné à dénigrer systématiquement l'expérience sociale accumulée de Tespèce ou raison.

C'est dabord la discipline conjugale, si imprudemment sapée paimi nous depuis Jean-Jacques, qui se dresse devant ses yeux comme un fantôme imposant, auprès des sépultures grandioses des empereurs d'Annam, pareilles à des villes funéraires. Là s'en vont vivre jusqu^à leur dernier jour les innombrables veuves de ces potentats trépassés, continuant de préparer la nourriture de l'époux, d'entretenir ses vêtements, de prodiguer les soins les plus minutieux à son ombre toujours despotique. Devant un si frappant spectacle, Barnavaux donne un instant carrière à sa méditation inquiète et conclut, en secouant la tête, que i des pays où les femmes sont comme ça, ils durent. C'est nous qui jasfreions, f aice que... pôice qi-e élus rt .^ô^cn plus ce qui est bien pour durer î A ce moment-là, ils

auront leur revanche. Ils n'ont qu'à attendre, allez! » Oui certes, mais attendront-ils? La question est là, car il est singulièrement contagieux, cet individualisme ou ce mysticisme passionnel du romantisme, qui, élevant la passion antisoriale à la dignité' de suggestion divine, a lentement sapé parmi nous la séculaire institution conjugale, seule garante de l'hérédité dans la ligne paternelle cependant et base de la famille européenne ou chrétienne. Or, cette famille-là, base ellemême de l'éducation des enfants, c'est-à-dire deladaptation sociale des hommes du lendemain, avait donné à nos races l'empire du globe. Barnavaux doute de la durée de cet empire, quand il en voit miner les assises.

Empruntons-lui encore une intéressante analyse des facteurs psychologiques de ce grand fait social, Yhérotsme. qu'il a rencontré plus d'une fois sur son chemin au cours de son aventureuse carrière. L'héroïsme, qui va jusqu'au sacrifice à peu près assuré de la vie, est un argument fort ancien contre la morale de l'utilité, même la plus raffinée, la plus soucieuse des répercussions à longue échéance de l'acte qu'elle approuve ou condamne. Comment, en elTet. expliquer par l'intérêt (même le mieux entendu) de l'individu le sacrifice du support mrme de tout calcul intéressé, le sacritîce de la vie du héros? Schopenhauer citait volontiers, à l'appui de sa morale mystique, Arnold de Winckelried. ce Suisse qui se jeta sur les piques ennemies en recommandant sa femme et ses enfants à ses confédérés et donna la victoire aux siens. Le chevaher d'Assas agit chez nous à peu près de même. Et, sans doute, de tel.-^ sacrifices s'expliquent le plus souvent par des convictions d'origine mystique sur les compensa-

L'IMPERIALISTE 2i

lions, les rémunérations deTau-delà. Mais encore a-t-on vu l'héroïsme se donner carrière sans s'appuyer sur de telles croyances. Barnavaux est de l'école utilitaire : il est d'avis qu'on peut l'expliquer par l'intérêt dans tous les cas. « Des héros — ainsi les défmit-il dans son savoureux langage — c'est comme ça qu'on dit quand quelqu'un fait quelque chose qui lui nuit, qui vous sert et qu'on ne comprend pas pourquoi. » Pour sa part, il croit avoir compris ce pourquoi.

Ce fut à la suite de certaine aventure soudanaise. Là, des nègres particuUèrement experts en navigation fluviale, les Somonos, l'ont un jour sauvé dans une tornade soudaine qui emmenait déjà à la dérive la barque où il était, pour un instant, resté seul. Et ils Tont bien sauvé au péril de leur vie, puisque l'un d'entre eux trouva la mort dans ce sauvetage. Quand il a voulu les faire récompenser de leur conduite, il a reconnu avec surprise qu'ils se jugeaient plutôt punissables et ne désiraient de lui que le silence. C'était, en effet, pour avoir enfreint une consigne de détail qu'ils s'étaient trouvés un instant éloignés tous ensemble, à l'heure du péril, du bateau et du blanc confiés à leur sauvegarde. De cette faute-là, même s'ils ne l'avaient pas réparée sur Theure au prix de la vie d'un des leurs, les conséquences eussent été pour eux sans gravité, au total, car ils pouvaient faire le silence sur les conditions où le blanc aurait péri ou, au besoin, invoquer le cas de force majeure, la conspiration des éléments, pour se mettre à couvert. Ils n'y avaient même pas songé néanmoins : ils avaient agi comme s'il y allait de leur tête, en donnant ainsi Vimpression de /'héroïsme à Barnavaux, qui savait que leur tête n'était pas enjeu dans la question et n'avait pas compté sur leur dé vouement jusqu'à ce point.

Voilà donc ce que c'est que l'héroïsme, conclut notre colonial. « On ne le fait pas exprès : on pense, sur le moment, qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. On n'est pas son maître. Il y a l'ordre : il y a les punitions disciplinaires. Cela fait une habitude de tous les jours qui empêche de penser à soi. » — Ainsi, un automatisme acquis grâce à une longue adaptation en vue d'un devoir précis, — ce devoir ayant été lui-iuf^me inculqué à la raison par le moyen de sanctions plus ou moins bénignes avant de descendre dans la sphère subconsciente de l'esprit, — telle serait la source du sacrifice de soi dans les circonstances les plus graves? — Quoi qu'il en soit de cette explication, il faut reconnaître que l'aptitude à un automatisme de tendance sociale, si elle est familière encore aux noirs et aux jaunes dans certains cas, a grandement diminué chez nous par l'encombrement croissant de notre pensée consciente et par le développement de la sécurité sociale qui relâche les habitudes défensives. Il nous en reste pourtant quelque chose. Certaines disciplines religieuses et morales favorisent chez nous la durée. La raison conseille de mettre un soin jaloux à conserver ces disciplines.

Nous recueillerons une dernière et précieuse leçon psychologique de M. Mille, qui ne figure pas cependant dans le volume dont nous avons feuilleté quelques pages, mais dans le Temps du 16 mai 1912. Au surplus, l'aventure pourrait avoir Barnavaux pour témoin et pour garant puisqu'elle est un souvenir du

Page 1