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séjour en Extrême-Orient de son brillant interprète. — M. Mille nous conte donc qu'il a connu certain jour, sur la frontière sino-tonkinoise, une sorte d'extase^ dont il n'oubliera jamais lïntensité soudaine. Cavalier peu exercé (s'il faut l'en croire), il avait néanmoins enlevé son cheval pour lui faire franchir un petit mur dans la campagne. Avant cet effort inusité, il avait eu, dit-il. une sensation de resserrement dans la poitrine, de gonflement du cœur agité. Aussitôt après son succès hippique et après la secousse matérielle qui en résulta pour toute sa personne, il éprouva soudain une joie inexprimable, débordante, sans rapport avec sa cause, si bien que le paysage qui l'entourait à ce moment se fixa, comme par la photographie, dans sa mémoire.
Ces 1 minutes d'intensité » qui jalonnent la vie des tempéraments émotifs et des organisations artistes, M. Mille les compare très exactement à l'opération de la grâce chrétienne, puis il en commente le caractère psychologique de la façon la plus instructive à notre avis. Il conclut en effet — comme nous nous efforçons depuis longtemps de l'établir par l'histoire des idées morales, — que le mysticisme produit le plus souvent un effort pour agrandir le cercle de notre puissance (par l'hypothèse d'une alliance divine), qu'il est en un mot un impérialisme d'origine subconsciente. Dans ces minutes-là, explique notre narrateur, on a le sentiment d'une énergie, d'un pouvoir sans limites et aussi un besoin d'aimer, de se donner, de s'aliéner,, mais au fond pour absorber tous ceux à qui on se donne! Instants solennels, insiste-t-il, où l'on ne se disperse plus dans les choses, où ce sont au contraire les choses, Vunivers entier qui s'absorbent en nous! — Eh oui, certes, un effort pour « avaler le monde >, comme
disait Baudelaire, tel est le corollaire le plus fréquent de l'expérience mystique. On nous excusera d'avoir un instant perdu de vue Barnavaux pour recueillir directement cette leçon précieuse sur les lèvres de son ami.
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§3. — ux enrôlé de l ' i m p é r i a l ism e germaniste. Gobineau et l'Allemagne.
>'otre compatriote le comte de Gobineau, dont TAIlemagne fait un grand penseur et un grand écrivain, a joui parmi nous d'une véritable actualité posthume, voici quelques années déjà (1;. Son nom est aujourd'hui moins souvent prononcé en France^ et nous avons toujours prévu, pour notre part, que ce paradoxal philosophe de Ihistoire intéresserait surtout dans notre pays les gourmets de psychologie rare, les plus subtils explorateurs de lame romantique. — En revanche, on parle plus que jamais de lui au delà du Rhin! Pour TAUemagne en effet, Gobineau fut et demeure faède inspiré du germanisme conquérant : mérite inoubliable aux yeux de nos voisins de TEst, vertu éminente qui les porte à goûter ceux-là même des écrits du comte où n'est nullement abordée la question des races et à poursuivre, sans se lasser, le commentaire ou l'apologie de ses ouvrages.
Le docteur Ludwig Schemann^ le mieux qualifié des gobinistes allemands, a plus d'une fois exposé à ses compatriotes, avec un enthousiasme communicatif, les raisons qui doivent leur faire considérer lécrivain français comme un des leurs, comme un véritable germain in partibus infidelium! En outre, il a consacré à l'œuvre capitale du diplomate historien (l'Essai sur
(1) Voir le premier volume de notre Philosophie de Vimpérialisme, intitulé Le comte de Gobineau et Varyanisme historique. (Paris. Pion. 1903 . Il fut suivi de nombreux travaux sur le même thème, parmi lesquels il faut distmguer les conférences de M. Robert Dreytus (Calmann-Lévy).
V inégalité des races humaines), un travail considérable (1) qui renferme des pages fort intéressantes. Nous emprunterons à cette dernière publication, fort riche en documentsinédits, les renseignements nouveaux qu'elle nous apporte sur l'étrange fortune d'un livre aujourd'hui célèbre.
Avant tout on y aperçoit clairement que le pangermanisme de Gobineau fut d'abord purement rétrospectif, ce qui n'est nullement surprenant d'ailleurs puisque cette vue historique se précisa dans son esprit à l'heure où l'Allemagne semblait réduite à la plus complète impuissance politique et militaire en Europe, c'està-dire au lendemain de 1848. Dans V Essai sur l'inégalité des races, la préoccupation de l'auteur, — un romantique accompli par le tempérament, — est à vrai dire toute personnelle en son fond. Il faut voir dans cette vaste synthèse la profession de foi mystique d'un de ces messies, alliés de Dieu par privilège, comme le mysticisme romantique en a fait tant éclore. Le comte se croit de la plus antique noblesse et la nuance, violemment réactionnaire, de ses opinions vient de s'accentuer encore^ vers 1848. par le fait des inquiétudes qu'il a connues sous la seconde république française. Il pense donc des Germains à peu près comme Boulainvilliers en jugeait vers 4 720. 11 se considère^ lui aussi, comme le descendant en ligne directe et masculine des Francs ou des Normands de la conquête barbare, et il attribue sans hésiter à la race de ses prétendus ancêtres la domination de droit divin sur le globe. Simple détour de sa pensée au surplus pour se persuader qu'une société moins décomposée que celle qui
(l) Gobineaus Rassenwerk. — Stuttgart. Fromann, 1910.
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l'entoure par la démocratie délétère ferait de lui-même et de ses frères de caste les gouvernants par droit divin de la chose publique. Ne lit-on pas dans son poème inédit de Manfrédine, rédigé vers 1850, que les Germains
montrant la chevelure blonde Que portaient leurs aïeux dans tous les coins du monde, Paraissent pour régner ..
Ce qui n'est pas Germain est créé pour servir !
Au général Prokesch-Osten. un de ses plus tidèles correspondants de cette époque, il exposait peu après son état d'âme en ces termes : « Au fond, la situation de mon esprit est telle : une haine de la démocratie et de son arme, la révolution, que je satisfais en montrant sous leurs traits véritables révolution et démocratie, en disant d'où elles naissent de l'adultération du sang germain par la mésalliance) et où elles vont (à la déchéance entière de l'humanité par le métissage). > Phrase qui résume bien les conclusions si profondément pessimistes en effet de son Essai : le sang aryen ou germain, seul ^Taiment noble, seul destiné à réaliser ici-bas l'ordre social et à exercer l'empire, ayant été trop souvent contaminé par le mélange avec les races jaunes ou noires, l'avenir certain, irrémédiable de l'humanité, c'est sa prochaine et totale déchéance. L'esprit démocratique n'est que le symptôme le plus évident de cette déchéance. Rien d'un pangermanisme d'avenir en tout cela, comme il est trop facile de le voir !
Le protecteur pohtique et l'ami dévoué de Gobineau, Tocqueville, ne put accepter ces affirmations excessives. Dans quelques très belles lettres, qui ont été
récemment publiées d), il opposait au noir pessimisme de V Essai sur l'inégalité des races les arguments du bon sens et les enseignements mieux compris de l'histoire. Il reprochait à l'auteur ce qu'il appellait son fatalisme, son matérialisme et m»}me, par une heureuse métaphore, son jansénisme social.
Si, en elïet, les jansénistes, ces mystiques chrétiens émancipés de la discipline romaine, exagéraient le dogme de la chute et de la malédiction originelle — quitte à s'exempter adroitement quant à eux de ses conséquences, ce qui est le fait de tous les mystiques, alliés supposés de la divinité, — Gobineau, ce mystique de la race, juge l'humanité blanche aflectée dans ses générations présentes et futures d'une tare originelle, qui est l'allusion du sang noir ou jaune en ses veines : tare dont il saura fort bien se prétendre indemne, en compagnie de quelques privilégiés de son choix!
« Je suis sûr, objecte Tocqueville avec esprit, quand il a terminé la lecture de VEssai, je suis sûr que Jules César, s'il avait eu le temps, aurait volontiers fait un livre pour prouver que les sauvages (celto-germains) qu'il rencontrait dans la (irande-Bretngne n'étaient pas de la même race que les Uomains, et (jue. tandis que ces derniers étaient destinés par nature à dominer le monde^ les autres l'étaient à végéter dans un coin :
Tn regere imperio populos, romane, mémento!
dit notre vieille connaissance Virgile! »
Et, pourtant, la plupart des commentaires de Tocqueville, ce, pénétrant esprit qui avait lu VEssai avec
(1) Egalement par les soins du docteur Schemann. chez Plon-Nourrit.
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l'attention de l'estime et de ramitié, nous démontrent à quel point le germanisme de Gobineau passait inaperçu près de ses premiers lecteurs français. Seul, son noir pessimisme d'avenir e'tait véritablement remarqué et condamné par eux, comme il était naturel d'ailleurs aux jours victorieux de Sébastopol ou de Magenta. Il accablait en etfet de son dédain aristocratique les métis qui peuplent, à ses yeux, lAllemagne contemporaine aussi bien que les autres nations de l'Europe. Et comme, d'autre part, on redoutait peu chez nous les ambitions allemandes après l'avortement du Parlement de Francfort en 1849, on ne songeait guère à voir dans l'auteur de V Essai un auxiliaire, même involontaire, de ces ambitions. On ne lui reprochait qu'une amertume véritablement maladive et un aveugle esprit de réaction.
Lisons, par exemple, ces hgnes où, dans un éclair de divination surprenante, Tocqueville entrevoit les futures destinées de l'Essai : <i Je crois, écrit-il, que la chance de votre livre est de retenir en France par l'étranger, surtout par l'Allemagne. Les Allemands, qui, seuls en Europe, ont la particularité de se passionner pour ce qu'ils regardent comme une vérité abstraite, sans s'occuper des conséquences pratiques, les Allemands peuvent vous fournir un auditoire véritablement favorable, dont les opinions auront tôt ou tard du retentissement en France ! » Ainsi Tocqueville croit au succès de l'Essai en Allemagne, mais à un succès dans la sphère de l'abstraction, à un succès qui supposera l'humilité du lecteur et son indifférence pour les conséquences pratiques de l'œuvre! Tant les conclusions de cette œuvre lui semblent peu favorables aux ambitions d'un peuple quelconque entre les peuples modernes !
Renan, de son côté, écrivait à Gobineau vers la même
date que « la France croit très peu à la race, précisément parce que le fait de la race s'est presque effacé de son sein ». Remarque fort juste et qui explique pourquoi le mysticisme romantique n'a pas produit en France une branche spécialibée dans l'impérialisme de race, comme la tendance en apparaît si nettement dès les origines du romantisme allemand avec Klopstock et llerder, pour ne jamais disparaître chez nos voisins par la suite. Notre romantisme n'a guère cultivé que le mysticisme esthétique et le mysticisme social; presque seul Gobineau représente parmi nous le mysticisme avoué de la race : il a donc été négligé dans son pays et recueilli là où ses auditeurs pouvaient utiliser, alin de s'agrandir en personne, les promesses de ses révélations particulières, — ce qui est le sort de tous les mystiques illustres.
Renan d'ailleurs, non plus que Tocqueville, ne fait aucune objection au pangermanisme théorique qui se dissimule sous l'étiquette « aryenne » dans les pages de VEssai. H ne semble même pas en remarquer la présence. En revanche, les intéressésle discernaient dès lors et se préparaient à le mettre sans grand délai au service de leur Volonté de puissance. Voyez plutôt l'accueil qui est réservé au livre de Gobineau par les États-Unis dès le lendemain de sa publication, en 1853. Un jeune Suisse, du nom de llotz, établi au delà de l'Atlantique, dans l'Alabama, s'empresse d'ofl'rir à ses concitoyens une traduction de l'œuvre ou, plutôt, une interprétation, dont il explique les tendances à l'auteur en ces termes révélateurs : « L'esclavage est une question vitale pour notre pays... Or, votre œuvre me semble admirablement propre à la diffusion de cette vérité : la différence essentielle et ineffaçable des
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races... Quant à votre idée capitale d'une dégénérescence future de la race humaine dans son ensemble, elle aurait ôté au livre toute chance de succès parmi nous : j'ai fait l'expérience de la commenter devant un cercle d'amis intimes, tous gens de forte culture, et j'ai été effrayé de leur attitude réprobatrice. J'en ai donc effacé toute trace dans ma version anglaise de l'ouvrage ! »
Ain>i, précédant de près de quarante années l'Allemagne dans l'interprétation que ce pays allait donner de la thèse gobinienne, l'Amérique du Nord acceptait bien la supériorité de la race aryenne dans le passé, mais à la condition de lui laisser sans restriction le même privilège dans l'avenir. Et Gobineau, à cette époque fort sincère dans sa conviction tout opposée, écrivait ironiquement à Prokesch-Osten : « Les anti-abolitionnistes sont devenus amoureux de mon livre et veulent en faire une machine de guerre contre les négrophiles. Laissons-les dire. J'admire les jeux de la destinée, mais j'ai peur que mon quatrième volume ne me brouille avec Brother Jonathan... N'admirez-vous pas nos amis les Américains, qui croient que je les encourage à assommer leurs nègres, qui me portent aux nues pour cela, mais qui ne veulent pas traduire la partie du livre qui les concerne! »
Peu d'années s'écoulent, et voici venir les événements de 1866, puis ceux de 1870, enfin la naissance de la troisième République française. Gobineau, rejeté plus que jamais dans l'opposition intellectuelle ibien qu'il accepte de servir le nouveau gouvernement tout d'abords va de plus en plus laisser dire ceux qui interprètent son Essai comme la glorification du Germain, sans correctif d'aucune sorte. C'est bien cela qu'y lisent, dès 1880; l'entourage de Richard Wagner et le maître
musicien lui-m^me. En 1882, la célèbre amie de Liszt, la princesse de Wittgenstein, écrivait an comte que son livre conclut à une sorted'anéantissemeiitpro2:ressif des facultés humaines, qui rappelle beaucoup trop la triste fm du monde attendue par les bouddhistes, la « Kalpa » . Or, poursuit la princesse « le bouddhisme est la religion des jaunes... et vous, un Aryan par excellence, vous allez déboucher dans une sorte deNirwana humanitaire? Ah! cher fils des dieux, des héros, d'une vaillante noblesse, il faut se relever de cette coutradiction-/à ! 11 vous serait facile de l'éviter vous-nn^me, comme un jour on y échappera après vous, en vous empruntant beaucoup de choses et en concluant autrement! »
On ne saurait mieux prévoir, et, pour conclure nousmême, nous emprunterons encore une curieuse anecdote au volume de M. Schemann. si riche en su.ue^estions de tout ordre. Au mois de mars 1872, Mme de Gobineau reçut de son mari, devenu un sculpteur passionné sur ses vieux jours, les hf^nes suivantes : a Hier, j'ai vu .Albert Sorel toute la journée. Il trouve ma Victoire magnifique : seulement, il dit que c'est une Walkyrie et qu'elle n"a rien d'anticpie. Comme c'est exact, j'ai changé le nom de Victoire en celui de Walkyrie et je suis fort content. » Avec la doctrine du comte, nos voisins d'outre-Rhin se sont trop souvent donné la liberté qu il s'accorda lui-même avec sa statue. Du soupir d'un antiquaire, absorbé dans de mélancoliques rêveries rétrospectives, ils ont fait soudain un cri de ralUement et de combat jeté à travers l'esj>ace par la Walkyrie, la divinité du germanisme conquérant!