LB PROCÈS DU SUBCONSCIENT CONTRE LE CONSCIENT
1". — Conscient et subconscient
DANS l'invention GÉNIALE.
On sait que le psychologue anglais Myers étudia, il y a un quart de siècle, et baptisa du nom de subconscientes ou subliminales certaines opérations de l'esprit qui se déroulent au-dessous du seuil de notre conscience claire, mais qui, dans des conditions favorables, peuvent franchir inopinément ce seuil, apportant alors à l'intelligence consciente des résultats qu'elle ne se souvenait pas d'avoir élaborés par elle-même. Bien des penseurs à toute époque, mais plus récemment Fechner, Schopenhauer et surtout Hartmann avaient exploré déjà ce domaine quils appelaient celui de l'Inconscient.
Il semble constant que l'activité subconsciente de l'esprit humain tient un rôle dans le phénomène de l'invention. Presque tous les inventeurs en effet, qu'ils soient artistes, hommes de science, ou simples techniciens, gardent souvent l'impression que l'essentiel de leur découverte a surgi soudain dans leur pensée consciente sans qu'ils aient le souvenir d'une collaboration
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directe de leur part à ce progrès décisif sur la voie de leur recherche. Ils traduisent alors par le mot d' t inspiration » un processus dont ils ne sauraient rendre un compte exact. Les mathématiciens et les physiciens surtout, Gauss, Helmholtz, Berthelot, Henri Poincaré (dont il sera question dans ces pages), ont ainsi résolu, au moment mi^me où ils s'y attendaient le moins, des problèmes longuement médités sans résultat apparent à leur table de travail. La solution leur arrivait au cours dune promenade de délassement, au milieu d'une conversation banale, ou même en montant dans un omnibus, comme le racontait le dernier des savants que nous venons de citer. Et l'artiste connaît plus fréquemment encore les mêmes bonnes fortunes, ainsi que le vieux Corneille l'exprimait déjà, dans une heureuse formule, lorsqu'il écrivait de ses vers tragiques :
Et ce feu, qui sans nous pousse les plus heureux, Ne nous révèle pas tout ce qu'il fait pour eux.
Mais les habitudes mystiques de l'esprit humain, — habitudes imprimées par l'hérédité dans notre constitution psychique pour avoir été si longtemps celles de nos pères, — engagent certains esprits à traduire trop hâtivement le mot d'inspiration par celui de révélation, de conversation directe avec l'au-delà, de communication personnelle et immédiate d'un dieu. C'était l'avis de Myers, plus encore celui de William James, qui n'hésitait pas, pour sa part, à faire du Subconscient un organe de communication entre l'âme individuelle et le principe métaphysique du monde. Avec un sourire, James se proclamait, du reste, en ceci « grossièrement surnaturaliste », c'est-à-dire partisan du miracle et des interventions providentielles en faveur de Vindi-
vidu, par opposition aux surnaturalistes plus raffinés qui n'acceptent l'action de la Providence que par l'intermédiaire des lois relativement fixes et stables de l'Univers. — On sait que Myers et James, jusqu'au bout grossièrement mystiques, ont été les adeptes d'un spiritisme assez anthropomorpbique et que le second promit même à quelques amis de revenir communiquer avec eux après sa mort, si cela lui était possible. — Nous étudierons plus loin, dans ce volume, le mysticisme de James et, à ce propos, les différentes conceptions qui ont actuellement cours dans la science psychologique au sujet du subliminal. Nous prétendons simplement méditer ici sur quelques données nouvelles du problème de l'invention géniale. En effet, peu avant sa mort prématurée et à jamais regrettable, Henri Poincaré, cet inventeur assurément génial dans le domaine mathématique, avait livré au public certains souvenirs fort intéressants sur la genèse de ses découvertes, en même temps qu'il autorisait un spécialiste éminent de la psychologie théorique, le docteur Toulouse, à étudier méthodiquement fallure de son activité mentale. Nous avons déjà parlé du premier de ces documents (1). Nous étudierons surtout ici le second (2).
Le docteur Toulouse s'est fait dès longtemps une spécialité de l'observation des inventeurs en tous
(1) Dans notre Introduction à la Philosophie de l'impérialisme. Alcan, 1911.
(2) Henri Poincaré. Etude médico-psychologique. Flammarion. 1910.
genres. On n'a pas oublié son minutieux examen d'Emile Zola, en qui, à sa grande surprise, il dut reconnaître un talent de nature avant tout consciente et volontaire, une activité intellectuelle parvenue, au prix d'un effort patient, à la maîtrise entière de ses proce'dés créateurs. A la suite de cette première étude, il se crut donc en droit de restreindre grandement la part du Subconscient dans l'invention artistique.
Mais il porta, peu après, son investigation sur Henri Poincaré, qui, par pur dévouement aux intérêts de la science, se prêta, lui aussi, à un examen nécessairement indiscret et fastidieux, quel que soit le tact de l'observateur. Et, dès lors, M. Toulou.^e se vit amené, nous dit-il, à une conception assez largement modifiée de l'invention géniale. A côté de l'activité nettement volontaire et clairement consciente, qui lui apparaissait jusque-là comme le type même de l'opération mentale supérieure, il crut discerner une autre forme d'activité inventive, plus spontanée, moins consciente et qui, peut-être inférieure à la précédente au point de vue des réalisations pratiques, lui sembla plus favorable à la recherche spéculative de la vérité. Il se vit placé cette fois devant le génie-aptitude, devant le « don » tel qu'on le rencontrait au plus haut point chez Henri Poincaré, pour qui l'abandon à l'automatisme semblait devenu un véritable procédé de recherche.
M. Toulouse ne paraît toutefois nullement disposé à fournir une interprétation « grossièrement » surnaturaliste de l'invention géniale subconsciente. Il définit ce procédé de recherche comme un mode de pensée automatique, obéissant librement à ses tendances, sans avoir à subir un contrôle trop serré du fait de la discipline volontaire et du sentiment de certitude; ou encore
comme une intervention delà vie spontanée, qui libère le jeu des associations personnelles et primaires. Il conclut toutefois, en homme de science : « C'est ce jeu d'association avec choix, qui est pour nous actuellement l'irréductible et aussi l'insaisissable, que nous devons attaquer, ^ par la recherche méthodique, sans préjuger des résultats que nous obtiendrons. Et ceci est le langage même de la prudence.
Si M. Toulouse a ainsi modifié ses convictions antérieures, c'est qu'il s'est trouvé grandement surpris par le caractère subconscient que revêtait fréquemment l'activité investigatrice chez Henri Poincaré. Les résultats de sa minutieuse enquête établissent toutefois que, chez ce grand mathématicien, le Subconscient avait été longuement préparé à la fois par l'hérédité psychique et par une stricte discipline consciente dans la jeunesse à rendre à l'inventeur les services qui lui furent demandés par celui-ci dans l'âge viril. Le savant lorrain comptait dans son ascendance ou dans sa parenté proche tout un groupe d'hommes et de femmes, les uns distingués, les autres éminents. Son cousin germain^ M. Raymond Poincaré, l'éminent avocat et le clairvoyant homme d'État, ne s'asseyait-il pas à ses côtés dans un des fauteuils de l'Académie française, tandis que son neveu, le fils du philosophe illustre qui est M. Emile Boutroux, marche sur ses traces dans la voie de l'invention mathématique? Il était donc de ces privilégiés qui, nés d'ancêtres à la forte culture, apportent sans doute en naissance, dans leur héritage mental, des facultés qui sont plus parcimonieusement mesurées au commun des hommes.
Ce « don » qui frappa M. Toulouse était ainsi chez H. Poincaré mieux préparé que chez tout autre. Il fut de plus développé, adapté à son objet d'élection, la spéculation mathématique, par toute une jeunesse de travail soutenu. Henri Poincaré fut en effet un élève appliqué, qui moissonna palmes et lauriers scolaires, puis entra le première l'École polytechnique dont l'examen réclame une préparation méthodique. Sa capacité de calcul arithmétique fut précoce, et il l'exerça jusqu'au bout avec une facilité singulière, puisqu'il pouvait soutenir une conversation variée tandis qu'il réalisait de tête une multiplication à plusieurs chiffres. Mais cette facilité n'avait rien chez lui d'infaillible et laissait place à des erreurs fortuites. C'était une aptitude native peu à peu développée par l'exercice.
La mémoire, enfin, était de nature logique et réfléchie : elle mettait en jeu, dans une large mesure, les processus intellectuels supérieurs et conscients. Elle supposait une large culture, une assimilation rapide et sûre des concepts abstraits, une constante et méthodique analyse des faits à fixer. Sans cesse, écrit M. Toulouse, son esprit modifiait, simplifiait, corrigeait, organisait les données de ses sensations, et ce travail de classification infatigable était un des caractères de son activité intellectuelle. Il lui était difficile de retenir des faits, même très habituels, quand ils n'étaient pas organisables, on pourrait dire inte/lectualisables. Avec l'air distrait et absent qui lui était ordinaire, insiste son investigateur, il paraissait n'avoir pas encore
compris ce qu'on lui demandait alors qu'en sa pense'e le travail d'organisation se poursuivait déjà de manière efficace et lucide.
De telles habitudes de l'esprit trahissent, à notre avis, un don génial inné, sans nul doute, et une qualité toute personnelle des associations subconscientes, qualité dont le fruit visible à tous les yeux est l'œuvre scientifique imposante de Henri Poincaré. Mais il ne ressort pas moins clairement des observations de M. Toulouse que cette puissance d'organisation subconsciente était, pour une grande part, le résultat d'un effort d'organisatioii consciente, longuement, habituellement exercé par le sujet durant cette période de préparation à la recherche originale qui est l'éducation de la pensée : éducation par les livres, éducation par le spectacle et par la pratique de la vie. Privilège sublime à coup sûr que le génie d'invention, privilège qui justifie les hommages rendus à ses authentiques dépositaires par Ihumaine gratitude. Voix de Dieu même, si Ton veut parler en surnaturaliste au sens large du mot, mais voix de Dieu qui réclame un long entraînement de lesprit pour se faire intelligible même à qui lui prête la plus attentive oreille, et que, seule, l'expérience méthodique, accumulée dans l'espèce et dans l'individu par l'hérédité, la tradition et la mémoire personnelle, peut rendre distinctement perceptible à lïnspiré. Dialogue mystérieux qu'il est imprudent d'envisager comme une conversation familière entre un Dieu trop partial et quelque interlocuteur de son choix, à qui serait ainsi gratuitement accordé le privilège de l'alliance céleste.
.^2. — La philosophie affective.
M. J. Bourdeau a témoigné plus d'une fois de son intérêt pour la Philosophie affective (1). Nous lui devons une très personnelle synthèse des joutes philosophiques auxquelles se voit, depuis quelques années, convié un public d'élite, trop longtemps sevré de semblable régal. Oui, l'attention se porte de nouveau vers la philosophie, dont on annonçait naguère le crépuscule et dont on préparait les funérailles. Les sciences exactes ne sauraient, en elTet, suppléer à cette discipline plus vaste de la pensée, dès qu'il s'agit de poser les questions d'origine et de fin, d'examiner pourquoi nous vivons et comment nous devons vivre. Porro unum est necessariutn. Sur ce point qui est, après tout, le point essentiel, les investigations strictement scientifiques ne nous apportent pas de réponse.
M. Bourdeau débute par une critique serrée de ce « rationalisme » qui voudrait substituer le raisonnement formel à l'observation et à l'expérience, et qui prétend « construire le monde une fois pour toutes, par déduction mathématique ». On en attribue parfois la responsabilité au grand René Descartes, dont le défaut fut, en eiïet, de trop faire confiance à la raison, considérée par lui comme le privilège inné de l'homme,
(1) Alcan. 1912.
non seulement de l'homme contemporain.ee qui serait jusqu'à un certain point exact en raison des acquisitions mentales héréditaires de la race humaine, mais encore de l'homme primitif, qui en réalité ne posséda tout au plus que le germe de la raison.
N'ouhlions pas toutefois, — et M. Bourdeau le rappelait récemment lui-même dans une substantielle étude sur Rousseau, — n'oublions pas que le rationalisme s"est accentué dans la seconde moitié du dix-huitième siècle seulement, jusqu'à préparer par ses illusions vaniteuses les erreurs et les excès qui ont un instant compromis la cause révolutionnaire. Comment expliquer ce phénomène historique'? C'est qu'à cette heure les écrits de Jean-Jacques sont venus renforcer singulièrement, par l'émotivité pathologique qui les inspire, le mysticisme essentiel qui faisait le danger du rationalisme cartésien. Si. en effet, il est faux d'attribuer la raison naturelle à Thomme, il est encore plus contraire aux enseignements de l'histoire de lui attribuer la bonté naturelle, et de le proclamer, en vertu de ce privilège, V allié, le favori du Dieu qui l'en a doté. Rousseau, interprète des tendances de son époque au surplus, les poussa hardiment jusqu'à l'extrême et jusqu'à fabsurde avec un éclatant succès grâce au prestige de son éloquence entraînante. Sur quoi les encyclopédistes, ses adversaires, furent entraînés par l'opinion pubhque à devenir jusqu'à un certain point ses disciples. Condorcet ou Volney lui durent beaucoup sans nul doute^. et le chef de 1 école encyclopédique, Diderot, n'était d'ailleurs pas fort éloigné des mêmes dispositions d'esprit que son ancien visiteur du donjon de Vincennes.
En un mot, le « rationalisme ^, tel qu'il s'est com-
promis aux regards de la postérité de sang-froid, nous apparaît, dès le temps de sa naissance cartésienne, comme un mysticisme social, appuyé sur une conception toute théologique de la raison et bien préparé pour donner la main, vers 1 750, au mysticisme plus exalté de Rousseau, qui devint le romantisme proprement dit.
Aussi, afin d'éviter une confusion regrettable, voudrions-nous, pour notre part, épargner le nom de « rationalisme » à cette morale, si sainement nitionnel/e, de l'antiquité classique à laquelle M. Bourdeau consacre un chapitre parce qu'un penseur qui lui fut cher, le regretté Brochard, y trouva dans les tristesses de ses dernières années le réconfort. La philosophie antique, écrit-il, nous met sous les yeux le portrait idéal du sage qui vise au bonheur dans la vie présente, et Brochard chercha de préférence le secret d'une pareille sagesse chez Épicure, si voisin des stoïciens avec moins de raideur, chez le véritable Épicure qui place la t volupté » dans le contentement de l'esprit, la santé du corps, la modération des désirs, l'acquiescement doux et tranquille à notre condition mortelle, la résignation sereine à l'inévitable, — sagesse toute rationnelle à nos yeux, car telle est bien l'épithète qu'il convient de lui appliquer, parce que cette épithèle n'a pas été discréditée récemment, comme l'adjectif « rationaliste », par des compromissions mystiques trop marquées.
M. Bourdeau nous rappelle encore que l'idée féconde d'évolution et, à sa suite, la méthode historique, si
dédaignée par les cartésiens, vinrent corriger opportunément, dès l'aurore du dix-neuvième siècle, les outrecuidances du rationalisme mâtiné de romantisme moral qui régnait à ce moment presque sans partage. L'enquête des historiens montra^ en effet, l'humanité très lentement ascendante vers les sommets lumineux de la raison, mais elle constata et rappela en même temps combien le mysticisme est tonique, créateur d'enthousiasme et d'action, grâce à la certitude d'alliance surhumaine qu'il apporte à l'impérialisme essentiel des individus et des groupes. Par là fut justifié le développement de ces philosophies du sentiment, de la foi, de l'enthousiasme ou tout simplement de la volonté et du mouvement, qui, en perpétuant le mysticisme dans son influence tonique sur la volonté humaine, se jugèrent à bon droit créatrices d'énergie et se proclamèrent des philosophies de l'action.
Telle est en particulier l'origine de ce subtil et ingénieux utilitarisme mystique, le pragmatisme dont William James a été l'exégète le plus décidé.
M. Bourdeau a. pour sa part, bien finement analysé et très justement apprécié cette doctrine, qui tend à rendre les hommes plus honnêtes et moins malheureux et à sauver de l'influence tonique du mysticisme chrétien ce qu'il importe d'en sauver au profit des incroyants. La raison, au sens véritable de ce mot, défend de traiter d'illusion une foi créatrice de réalités, productrice d'énergies qui se montrent susceptibles d'améliorer le monde.
Accordons aussi qu'en matière pédagogique le « rationalisme », par sa confiance exagérée dans l'efficacité des » lumières », conduit à négliger l'éducation de la volonté, la formation du caractère, le dressage
méthodique et précoce des impulsions subconscientes, la culture et la maîtrise de soi. Les Anglo-Saxons, plus volontiers fidèles à l'expérience ou à Tempirisme, nous offrent sur ce terrain de profitables exemples, qui ont déjà été mis à profit par certains éducateurs français.
Après avoir toutefois réagi contre l'abus qui a été fait, depuis bientôt trois siècles, du nom respecté de la raison, il serait dangereux malgré tout de refuser une large part d'influence morale à cette faculté, qui a fait l'hégémonie de l'honime sur le globe. Ce serait, comme disent les Allemands dans une pittoresque métaphore, verser à la rue l'enfant avec l'eau de son bain. H importe surtout à notre avis de délinir la raison conformément aux leçons de l'historisme et de l'évolutionisme, c'est-à-dire comme la somme de l'expérience lentement accumulée de l'espèce : expérience principalement .sociale que les individus ou les groupes appliquent ensuite dans le cadre éthique cù les plaça leur naissance, à la satisfaction réfléchie, sagement utilitaire, pragmatique si Ton veut, de leur impérialisme originel, de leur légitime eflort vers Tagrandissement et vers la puissance. Cet impérialisme-là n'est-il pas la passion essentielle, — remarquons cette dernière qualité — dont toutes les autres passions pourraient être dérivées sans peine, comme l'ont démontré Hobbes, La Rochefoucauld, llelvétius, Nietzsche, M. Th. Ribot enfin, •dans ses belles analyses de psychologie afi'ective (1).
(1) Voir noire étude sur ce penseur dans notre Introduction àla philosophie de l'impérialisme (Alcan, 1911).
Une fois comprise de la sorte, la raison ne s'oppose plus à lexpérience ou à l'empirisme, puisqu'elle se confond précisément avec eux. Elle ne heurte pas davantage cette règle excellente de la psychologie affective, sur laquelle insiste à bon droit M. Ribot, celle qui nous montre la passion ne cédant jamais qu'à une autre passion. Enfin, la collaboration des tendances affectives et des facultés subconscientes de l'esprit à l'éducation et à la moralité de l'individu étant reconnue efficace, utile, avantageuse par l'expérience, sera donc réclamée à ce titre par la raison elle-même. Et l'on verra mieux, après une pareille définition de la raison, que la question morale se pose peut-être moins entre sentiment et raison qu'entre mysticisme encombré de résidus fétichistes (entre romantisme moral exprimant l'alliance avec Dieu par la raison et la bonté naturelles) et mysticisme expérimentalement épuré de ces scories.
Telles sont bien, à tout prendre et en d'autres termes seulement, les conclusions de M. Bourdeau, ainsi que celles des penseurs dont il a commenté pour nous la doctrine (M. Ribot étant au premier rang de ces maîtres à titre d'élaborateur principal de la « philosophie affective »). Grâce à la raison, remarque-t-il, les hommes ont accepté des moyens moins sanguinaires que dans le passé pour contenter leur instinct d'agrandissement, et, si la nature humaine n'a pas changé dans son fond, les mœurs se sont à tout le moins adoucies. Aidée de la culture savante, de l'attention réfléchie et surtout de l'expérience méditée, l'intelligence consciente parvient à modérer les penchants affectifs par l'opportune prévision de leurs conséquences probables : elle nous propose et nous impose de meilleures
conditions d'existence individuelle et d'adaptation sociale, car tel est le mot qui convient le mieux à son action. Par là se prépare le progrès moral auquel l'auteur de la Philoso/ihie affective fait un acte de foi lorsqu'il se range sinon parmi les optimistes, du moins parmi les partisans et les artisans du mieux, parmi les « mélioristes », pour employer un néologisme commode. C'est pourquoi, tout en montrant une large sympathie aux tendances qu'on nomme quelquefois, assez improprement, anti-intellectualistes, il donne la main aux intellectualistes de bonne volonté, pourvu qu'ils se corrigent des mystiques illusions du c rationalisme ». Est-il nécessaire d'ajouter, en eflet, que son œuvre n'est pas seulement historique et descriptive, mais, sur plus d'un point, originale et féconde. Sans jamais insister lourdement sur les objections qu'il soulève, sans élever le ton plus qu'il ne convient, il apporte sa contribution discrète autant que topique à ces doctrines ingénieuses, dont il entreprit à notre profit l'examen. Aussi bien la discrétion est-elle le caractère propre de son talent, si souple, si véritablement attique, si fidèle au ton de la bonne compagnie jusque au sein de ces compagnies mélangées que ses curiosités de sociologue lui conseillent de fréquenter à l'occasion par l'esprit. 11 faut donc saluer en lui l'un des plus actifs semeurs d'idées saines, un des plus efficaces artisans d'ordre et de clarté dont le conseil puisse éclairer ce vingtième siècle à son premier âge, qui a si grand besoin d'être morigéné pour son bien.
LE PROCES Di: SUBCONSCIENT 47
§3. — Inconscience et adaptation.
L'Angleterre traverse en ce moment sous nos yeux une crise politique, dans laquelle il est facile de reconnaître le symptôme dune crise morale qui atteint plus profondément ce grand organisme social, et ces événements retiennent à bon droit Tattention des esprits clairvoyants, car leurs conséquences seront considérables dans le monde. Nous invoquerons sur ce sujet le témoignage d'un observateur de marque, dès longtemps préparé par ses travaux à voir plus clair que tout autre dans Tâme anglaise. Les Nouvelles Études anglaises (1) de M. André Chevrillon embrassent une période de huit années; elles nous apparaissent comme le poème philosophique de l'évolution, aussi rapide que décisive, dont nous venons de préciser en quelques mots la portée.
En 1902, lors du couronnement d'Edouard VII, M. Chevrillon contemplait l'Angleterre victorienne offerte à ses regards dans un suprême rayonnement de splendeur. Acteurs et spectateurs de Tauguste cérémonie lui apparaissaient à cette heure comme des traditionnalistes extrêmes, assez voisins par leur mentalité toute « prélogique » des plus primitifs représentants de l'humanité. Écoutez plutôt ces com-
(1) Hachette, 1910.
mentaires. Pour des esprits logiques, écrivait Tobservateur français, le couronnement d'un monarque que la Constitution de son pays écarte en principe du gouvernement de la chose publique, ne serait sans doute qu'un événement des plus insignifiants. Au contraire, parmi les foules tassées à cette occasion sur les rives de la Tamise, cette formalité produit une exaltation efficace et durable de toutes les énergies salutaires dont ces masses ont reçu en naissant le dépôt. Leur émotion durant cette heure unique de leur existence signifie le respect de Tordre établi, le goût des hiérarchies sociales et des institutions anciennes, lorgueil de participer à la gloire séculaire de la commune patrie. Et leur déférence pour les formules liturgiques, leur sensibilité aux secrètes influences du rite sont précisément les forces qui maintiennent l'unité morale de l'Angleterre, en associant pour une œuvre durable ses générations successives.
M. Ghevrillon, qui étudia jadis en maître la pensée de Ruskin. nous rappelle ici qu'aux yeux de cet apôtre du Beau, si profondément anglais de tempérament, un caillou, un nuage viennent parler en parabole au sens moral de l'homme. La nature entière lui apparaît comme un vaste répertoire de signes et de symboles, tous susceptibles d'une interprétation éthique. Ses compatriotes n'ont pas d'autres façons de voir, et certaines notions fondamentales ne se présentent jamais à leur esprit qu'enveloppées d'un halo de sentiments hérités, parées d'une auréole mystique qui empiète sur eux, les eft'ace et finit par rayonner seule à leur place. Ainsi en est-il des accessoires matériels obligés du sacre : bâton de saint Edouard, épées de merci, éperons d'or, sceptre, couronne. De tout cela les Anglais
ne songent pas à sourire I Rayonnants d un éclat plus qu'humain, ces regalia leur sont des Graals sanctifiés par un contact divin, des talismans investis dune vertu propre et quasi surnaturelle. Le cérémonial antique dans lequel ces hochets tiennent leur place et jouent leur rôle, a pour eux toute Tefticacité d"un charme : un charme qui n'opère à aucun degré toutefois sur nos âmes continentales parce que l'éducation et le milieu ne nous ont point préparés à le subir, mais qui, pour TAnglais. se charge d'influences secrètes et déborde de suggestions impérieuses.
C'est pourquoi ces nobles lords ou ces hauts magistrats, qui ont mis genoux en terre pendant la consécration du nouveau souverain, vont se relever différents de ce qu'ils étaient avant la prosternation rituelle. Ils croiront l'être tout au moins, et cela suffira pour les rendre différents en effet, car le mysticisme est un tonique de l'activité humaine, car une idée qu'ils considéraient jusque-là du dehors s'est, pour ainsi dire, intégrée de nouveau à leur personnalité subconsciente. Remarquons que les choses ne se passent pas autrement dans les épreuves d'initiation qui sont imposées aux futurs guerriers vers l'adolescence dans le sein des tribus sauvages. De nouvelles puissances de vie individuelle ou sociale sont suscitées chez le primitif et chez l'Anglais par l'incantation ou le geste rituel, parce que ces gens ont, dit M. Ghevrillon, conservé mieux que nous le sens de la vie et « sont demeurés plus voisins de la mystérieuse nature ».
En effet, poursuit-il, les habitudes acquises, en épargnant l'effort conscient à notre volonté réfléchie, réalisent la mise en train la plus rapide et la plus facile, la mise en œuvre la plus économique de l'énergie
bO ESSAIS DK CRITIQUK IMPÉRIALISTK
humaine. La méfiance de la stricte logique, le sens profond de la vie, la communion avec la nature irrationnelle, ces dispositions d'une instinctive sagesse ont longtemps aide' l'Anglais à demeurer calme dans une époque de fièvre universelle. Chez lui, l'intelligence n'est qu'un instrument d'activité pratique, un organe de la vie totale. // sait d' instinct qu'il ne doit pas comprendre. Il se refuse volontairement à savoir. Il respecte les plus minces barrières lorsqu'elles arrêtent, sur certaines voies défendues, son intelligence. « Il refuse de regarder en face les grandes réalités du monde et de la vie y>, écrit M. Chevrillon en propres termes. Un des plus récents interprètes de cette sagesse-là, M. Chesterton n"enseignc-t-il pas que la logique est le chemin de la démence, tandis que le mysticisme est celui delà santé — ce qui est vrai dune logique excessive et d'un mysticisme modéré. — Ne hasarde-t-il pas cette boutade que les comptables sont bien plus exposés à la folie que les poètes:'— Telle est l'interprétation plutôt anti-intellectualiste que M. Chevrillon nous proposait de la mentalité anglaise en 1902.
Longtemps cette quasi-immobilité d'esprit, compensée d'ailleurs par les admirables qualités morales de la race anglaise, suffit pour lui assurer la domination des mers et celle des continents exotiques, tandis que l'Europe lui oftrait toujours quelque allié opportun, dont elle savait payer au plus juste prix les services. Mais voici que l'impérium britannique a connu les revers, ou du moins les mécomptes, au dehors aussi
bien qu'au dedans. Les indigènes de l'Ég^^pte et de l'Inde re'clament désormais l'autonomie par la voix de leurs élites : les colonies anglaises de population blanche, océaniennes, africaines ou américaines, se développent dans le sens purement démocratique. Et l'on sait que la guerre du Transwaal, en dépit de son succès final, a sonné le glas de lïmmobilisme impérial. D'autre part, l'Allemagne et les États-Unis font désormais rude concurrence à l'industrie de Manchester : la France elle-même inquiète sa voisine en produisant les fontes de fer lorraines à meilleur marché que les puissants hauts fourneaux insulaires. Enfin, tandis que son hégémonie politique ou économique chancelle au dehors, la domination de la caste dirigeante est ébranlée au dedans par l'accession des masses au droit de suffrage, accession qui a transformé le caractère du corps électoral depuis Gladstone. Si les électeurs anglais ne disent plus la m^me chose qu'hier, c'est surtout parce que ces électeurs-là appartiennent à d'autres classes sociales.
Aussi, dans les pages qu'il a datées de 1908, M. Chevrillon constate-t-il combien tout change au delà de la Manche avec une rapidité déconcertante pour les admirateurs de la vieille Angleterre. More brain, un peu plus de cerveau, tel fut le mot d'ordre des organes éclairés de l'opinion anglaise au lendemain de la guerre sud-africaine. La consigne de ne point penser fut à ce moment levée par ceux-là mêmes qui s'étaient le plus opiniâtrement entêtés à la maintenir. Déjà, lorsque le sacre du roi Edouard fut retardé par une grave maladie du souverain, M. Chevrillon nous avait montré la foule londonienne toute désemparée devant ce coup du destin. A l'action sûre et complète des auto-
matismes généraux, écrivait-il alors, s'est substituée sous nos yeux la pénible incertitude de la réflexion individuelle qui tâtonne entre des résolutions diverses, l'hésitation de la pauvre volonté qui s accompagne à présent de conscience justement parce qu'elle est indécise, incohérente, partagée entre ses tendances contradictoires, obligée en un mot de s'adapter à des circonstances imprévues.
Eh ouif cette nécessité de Vadaptation rapide est devenue plus pressante qu'autrefois dans le vaste empire britaimique : « Aujourd'hui, reprend notre guide, les vieilles formules politiques et sociales retardent l'adaptation du pays à ses circonstances modernes, compromettent sa résistance à l'antagonisme des nations émancipées dont l'évolution se fait plus rapide! » C'est qu'en etîet l'instinct, qui est adaptation achevée à un milieu relativement stable, peut bien suffire à conserver un état ancien d'équilibre. Aussitôt que le milieu varie et que cet équilibre est rompu, il faut que l'être se réajuste. Alors, au moment précis où il change, entre les routines qu'il doit quitter et les modes nouveaux d'activité qui l'adapteront derechef, s'insère inévitablement la pensée consciente. C'est alors que, de toute nécessité, cet être s'inijuiète, qu'il réfléchit à lui-même, à ses conditions d'existence, qu'il met en <]uestio n ses habitudes et ses maximes, qu'il cherche, hésite, combine f
Eh oui! certes, encore une fois, voilà le secret de la crise anglaise. Pour développer ou seulement pour conserver la prépondérance acquise, l'impérialisme national ou individuel est contraint dans notre espèce de recourir à la collaboration toujours |plus active des facultés conscientes, en raison des rapides variations du
milieu social et des étonnants progrès de la puissance humaine sur les forces de la nature. Le peuple impérialiste par excellence Ta compris sous l'aiguillon de la concurrence vitale. Il cherche à réaliser sans délai une adaptation devenue à ses yeux nécessaire.
M. Chevrillon estime toutefois que les habitudes d'esprit de la vieille Angleterre ne céderont pas en quelques années devant l'impulsion aujourd'hui venue de ses masses profondes. Des réactions partielles sont à prévoir chez nos voisins, sans que rien nous autorise à augurer défavorablement de leur avenir. Un pays qui, en se donnant pour consigne de penser le moins possible, a produit néanmoins les Dickens, les Eliot et les Meredith, les Mill, les Darwin et les Spencer, nous paraît fort en mesure de penser avec succès quand il s'en accordera la licence.
§4. — Une conception mystique de l'histoire.
M. Edouard Schuré est un vétéran de la littérature esthétique et philosophique. On l'a vu figurer jadis parmi les très rares Français qui prirent le chemin de Bayreuth pour assister à la première représentation de la Tétralogie wagnérienne, aux côtés de Frédéric Nietzsche. Depuis ce caractéristique début dans la carrière intellectuelle, sa pensée s'est traduite sous les formes les plus variées, par le roman, le théâtre, la poésie, la critique, par l'histoire enfin. Il y a quelque vingt ans, son livre sur les Grands Initiés retraça Ihistoire secrète des religions, en insistant de préférence sur les grands conducteurs d'àmes et sur les interprètes éminents du divin, Rama^ Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, le Christ. Le nombre considérable des éditions de cet ouvrage démontra combien les hypothèses hardies qui sont à sa base répondent aux aspirations de nos contemporains. UÉvolution divine du sphinx au Christ (1) procède des mêmes convictions que les Grands Initiés^ convictions qui se sont encore accentuées toutefois dans le sens mystique. Mais le mysticisme est fort à la mode, et c'est prendre hypothèque sur le succès que de déployer aujourd'hui son drapeau.
Pour sa part, l'auteur de l'Évolution divine arbore ce drapeau sans hésitation ni réserve. Nos plus lointains ancêtres furent, à son avis, inspirés par une haute sagesse primordiale dont les racines plongeaient dans
(1) Paris, Perrin, 1912.
une faculté fort différente de celles qui sont aujourd'hui les instruments de la recherche méthodique. Ce que nous appelons en ps^^chologie Vintuition pourrait en donner une idée, mais nen est plus guère quune lueur expirante et un résidu presque évaporé désormais. Il conviendrait donc de désigner cette faculté, malheureusement atrophiée, par le nom de voyance, de contemplation directe du divin, de vivante communication avec l'absolu.
La sagesse primordiale vint jusqu'à nos pères par ce canal, grâce à la coopération directe des puissances qui ont créé le monde. Non seulement les sages primitifs conservaient quelque communication avec ces puissances métaphysiques, mais ils se trouvèrent capables de contempler, grâce à une sorte de vision intérieure et rétrospective, les grands mystères de la création qui avait précédé leur propre apparition sur notre globe. Ils connurent ainsi les aspects successifs revêtus par le système solaire, avant la formation de la planète Terre : ils virent se dérouler en panoramas immenses devant leur sens intérieur les étapes progressives de la vie. Non contents en effet de scruter le monde par l'organe de la froide intelligence, ils savaient l'interroger de toute leur âme, et c'est pourquoi les choses répondaient d'elles-mêmes à leur ardente investigation. L'analyse, le raisonnement, la capacité de synthèse que nous possédons aujourd'hui n'existaient pour eux qu'à l'état de rudiment. Ils possédaient en revanche l'aperception intime de l'âme des choses et la seconde vue à l'état de veille.
Par malheur, ils tentèrent en vain d'exprimer clairement dans le langage de linteUigence les résultats de leur intuition transcendante. Ils essayèrent sans un
plein succès de traduire à l'aide de métaphores, tirées des phénomènes naturels, les spectacles surhumains qu'il leur avait été donné de contempler aux heures de « voyance ». Du moins Thumanité actuelle a-t-elle conservé grâce à leur effort d'interprétation le souvenir ineffaçable d'un temps où elle communiait plus directement avec les forces de l'univers. Ce souvenir peut bien diminuer de netteté, d'intensité et perdre en nous de sa précision : il se manifeste malgré tout dans notre esprit comme la nostalgie insatial)le du divin.
Nous ne pouvons que signaler sommairement les plus essentielles tendances d'une œuvre aussi complexe. Nous indiquerons donc seulement qu'appuyé sur les convictions dont nous venons de dessiner les grands traits, M. Schuré trace d'abord une cosmogonie très pittoresque qui rappelle celle de nos ancHres aryens. On pourra la trouver audacieuse, surtout par la précision imperturbable de ses contours, mais on ne s'avisera ceites pas de lui refuser le souffle poétique et l'on y goûtera m<}me cette abondance, cette verve, cette facilité d'élocution qui furent de tout temps les compagnes de l'effusion mystique en ses paroxysmes. Quant aux ressorts de l'évolution universelle, les grands initiés jadis étudiés par M. Schuré, depuis Rama, jusqu'à Pythagore, Platon et le Christ, sont seuls capables de nous en faire pressentir la nature en vertu d'un ressouvenir qui fut chez eux plus marqué que chez le commun des hommes. M. Schuré rejette en effet la sélection naturelle et l'adaptation au milieu, chères à un Darwin ou à un llaeckel. 11 préfère recourir à une sorte de poussée intérieure et d'élan vital, réglé par l'action continue de certaines puissances spirituelles qui s'intéressèrent à l'homme dès ses origines
et développèrent graduellement sa pensée. Bien loin de voir dans l'homme un singe perfectionné, notre historien considère le singe comme une dégénérescence, une dégradation de l'homme, peut-être comme le fruit de certaines promiscuités animales de nos premiers parents, en tout cas comme la caricature de fhumanité et comme son remords vivant.
Quels que soient les attraits de Texcursion qu'il nous propose en outre sur les primitifs continents du globe à peine dégagé de son atmosphère ignée, parmi des sortes de salamandres humaines; quelques surprises que nous réservent en sa compagnie la Lémurie, puis TAtlantide, on préférera sans doute aborder, sous la conduite d'un guide si renseigné, le terrain plus solide de l'histoire, fût-ce de l'histoire mythologique et mythique, conservée par Tésotérisme oriental. Sur ce terrain-là, nous le verrons rejoindre dabord un Gobineau, dont ses relations wagnériennes lui apprirent jadis à estimer le très cohérent et suggestif paradoxe sur les origines exclusivement aryennes de notre civilisation actuelle. Puis encore il s'étayera de l'autorité de Metzsche, dont il utiHse les études, également wagnériennes d'inspiration, sur les débuts de la tragédie et de la lyrique grecque, issues l'une et l'autre des mysticismes initiaux de la Hellade. Il nous donne en somme à son tour une histoire très vivante, et même jusqu'à un certain point vécue, tant elle est sympathique, de tous les grands mysticismes préchrétiens.
Au surplus, puisqu'il n'est pas douteux que le mysticisme n'ait été en effet le premier et longtemps l'unique état d'esprit de l'humanité pensante, en lutte avec ses concurrents, les êtres et les forces de la nature; puisque d'autre part cet état d'âme — dont le
corollaire essentiel à notre avis est le recours à une alliance divine pour assurer le succès dans la lutte vitale — puisque cet état d'âme demeure une source incomparable d'enthousiasme et d'action; puisqu'enfm on voit cette disposition de l'esprit, profondément imprimée qu'elle est dans notre héritage mental par tant de siècles de prépondérance, se continuer ou se réveiller en nous devant le moindre échec de notre activité expérimentale et rationnelle, il est fort instructif de s'initier à ses formes les plus récentes. L'avenir prochain sera fait en partie de leurs répercussions. Or l'auteur de l'Évolution divine, plus documenté que personne sur l'histoire des mysticismes antiques, en a réalisé aux profits de certaines tendances contemporaines une adaptation magistrale, que récompensa le succès.
§5. — Sous LE FAIX DE LA PENSÉE CONSCIENTE.
M. André Beaunier s'est fait très jeune une place fort en vue dans la littérature contemporaine, et par le mordant de son humour que rehausse une subtile nonchalance, et par les dons de poète que révèle son interprétation très personnelle delà nature, et par sa noble préoccupation des idées ou tendances métaphysiques qui orientent autour de nous l'activité humaine, enfin par les prestiges d'une langue souple et lucide, aux virtuosités souveraines. On n'aborde jamais sans curiosité l'un de ses ouvrages : on n'en quitte aucun sans profit.
L'Homme qui a perdu son moi (1) est le portrait cordial et compatissant d'un anti-intellectueL à qui chacun de nous connaît sans doute aujourd'hui bien des frères. M. Beaunier nous rappelle en efi'et dans son avant-propos combien les dispositions de la jeunesse ont changé depuis 1890, date où les nouveaux venus à la vie de l'esprit professaient presque tous l'intellectuahsme, la religion de la science. Ils subissaient sur ce point l'ascendant de maîtres vénérés tels que Gaston Paris et Ernest Renan, le Renan de l'Avenir de la Science, qui, dans sa vieillesse comblée de gloire et d'honneur, revenait de façon plus ou moins sincère aux mystiques espoirs de sa pensive adolescence.
Certes, une portion de cette équipe qui, après tout, est encore aujourd'hui la « jeunesse », a conservé les convictions de son aurore et courageusement cultivé le
(1) Plon-Nourrit, 1911 .
champ de la connaissance méthodique du monde. Mais un autre groupe, celui des âmes inquiètes et tourmentées par de plus vastes curiosités, a tiré de ses investigations studieuses et surtout des expériences de la vie quelques aspirations toutes nouvelles. Ceux-là ont conclu qu'on aurait grand tort de trop compter sur la science baconienne pour améliorer la condition humaine et pour guider la société dans la voie du progrès moral. S'il fallait en croire ces nouveaux oracles, la science contrarierait le développement naturel et normal de l'être humain. Sans doute, ils se défendent de dénigrer l'admirable science, mais ils estiment qu'elle n'a presque rien à faire avec nous, parce qu'elle est abstraite et que nous sommes vivants. Le danger qu'ils courent, — disons-le dès à présent, — c'est de répudier, en mt^me temps que certaine science étroite et outrecuidante, la recherche consciente du vrai par l'expérience méthodique, qui est, non la seule voie peut-être, mais assurément l'une des voies de l'amélioration matérielle et du progrès moral dans le sein des sociétés humaines.
C'est pourtant à cette opinion excessive que nous voyons rallié, dans les premières pages du roman de M. Beaunier, le jeune chimiste de génie qu'illustra, dès le début de sa carrière, la découverte du sirium. Michel Bédée, Thonime qui a perdu son moi, accuse à vingt-cinq ans la science de lui avoir dérobé ses affections de famille. En effet sa mère et sa sœur, strictes catholiques, lui ont retiré quelque chose de leur con-
fiance, sinon de leur dévouement, dès qu'elles l'ont vu s'éloigner de la foi de son enfance. En outre, il estime que la science lui a pris son bonheur conjugal parce qu'elle lui fit négliger, pour la compagnie de ses alambics, la jeune femme qu'il avait associée à sa vie; en sorte qu'elle a bientôt donné son cœur à un autre. Après ces amères expériences, Bédée a détesté la chimie qui lui coûte si cher: il est entré en révolte ouverte contre la science, cette despotique exploiteuse de ses forces juvéniles. Désertantles laboratoires qui furent les temples de son adolescence enthousiaste, il cherche une croyance moins jalouse et moins dévastatrice. A quelle foi va-t-il se rattacher désormais ?
Il semble que ce soit d'abord à une très subtile métaphysique esthétique qui fait honneur à ses facultés de synthèse, bien qu'elle procède jusqu'à un certain point de Schopenhauer, le véritable maître de l'antiintellectualisme présent. Ce sera dans la vieille basilique provinciale où il accepte de nouveau d'accompagner sa sœur, ce sera bercé par les chants de l'orgue liturgique que Michel visitera en pensée sous nos yeux le séduisant palais de son rêve. Il y a couronné, déifié même désormais, par réaction contre son passé, les facultés subconscientps de l'être. A son avis, la subconscience, I premier grouillement de toute spiritualité intérieure, est une prodigieuse réserve de forces ignorées, un océan toujours plein de vie élémentaire ». Avec l'historien dont nous avons résumé les convictions dans la précédente étude, il se persuade que, pour aller des ténèbres de l'Inconscience jusqu'au soleil de la Conscience claire, la route de l'être fut si longue et si périlleuse que nos âmes ont perdu beaucoup d'elles-mêmes au cours du voyage et se sont trouvées-
très indigentes au terme de leur pérégrination : et cela, en dépit de la vanité dont elles font preuve quand elles évoquent le souvenir de leur exploration. Il les compare à ces grandes dames ruinées qui conservent quelques bijoux afin de minauder sous une décevante parure. Michel ne croit pas à un enrichissement constant de la subconscience par les acquisitions expérimentales de la conscience claire. Héréditaire prisonnier des convictions mystiques de nos lointains ancêtres, il place notre opulence psychique dans le passé, au temps des dieux et des héros; notre pénurie mentale dans le temps présent.
Mais sur cette conviction qui est l'assise mc^me du mysticisme romantique, il sait faire fleurir les plus ingénieux symboles, on doit le reconnaître. Oui, certes, se dit-il dans le recueillement du temple chrétien où nous l'avons laissé tout à l'heure, bercé par les flots d'harmonie sonore qui déferlent contre les voûtes gothiques des nefs, oui, le monde a dû connaître successivement trois hypostases, selon que l'enseignèrent les docteurs chrétiens. Le Père, c'est l'Inconscient, le Fils, cest le Subconscient, et le Conscient est l'Esprit, c'est-à-dire la troisième incarnation divine seulement. La prodigieuse abondance de l'Inconscient s'appauvrit déjà dans le Subconscient et elle s'appauvrit encore pour aboutir aux idées claires et distinctes qui sont les favorites de nos facultés conscientes. Toutefois, de semblables revers de fortune sont adoucis quelque peu en faveur de nos âmes ainsi spoliées de leur riches.'^e. Il leur reste une consolation, tout aussi schopenhauerienne et mystique que le schéma métaphysique dont nous venons de dessiner les grands traits : elles conservent la jouissance de l'art et la faculté
de communier dans le beau avec leurs semblables. Puisque, poursuit Micbel Bédée en son oraison méditative, puisque du fait de notre naissance indivi ÎMelIe nous nous trouvons chassés pour un temps du paradis de toute vérité, que Dieu nous permette à tout le moins d'échapper quelquefois à la souffrance de la pensée par le plaisir de la forme. L'individualité étant, en nous, le véritable péché origineL la seule rédemption d.mt nous soyons capables procédera de la subconscience considérée comme une sorte de survivance de l'unité métaphysique de l'être. Par analogie avec l'enseiimement chrétien, la subconscience Dieu-Fils de la Trinité nouvelle, ainsi que nous Pavons dit), devient, dans ce rêve mystique, le Rédempteur offert à Thumanité désormais trop souffrante. C'est pourquoi toute vérité réside dans la jouissance silencieuse de la beauté : toute erreur naît de la parole, cette dialecticienne qui s'efforce opiniâtrement à l'analyse de la vie une et indivisible cependant. Que Dieu nous préserve donc des mots, vêtements des concepts, ces erreurs de l'intelligence consciente! Qu'il nous octroie plutôt les pieuses récréations de la musique, cette pure voix de l'au-delà. En attendant que le crime de notre individualité soit lavé par la mort expiatoire, qu'il nous soit donné de goûter dans le recueillement le laneage de la mélodie qui s'adresse en nous à la Subconscience, survivance des paradis perdus. Ainsi philosophe, à peu près comme ce Renan dont il répudie l'initiale et finale confiance dans l'avenir du savoir, l'enfant débile et charmant de la cinquième génération romantique.
G'<;st, on Ta vu, une des assises de l'ingénieuse métaphysique esquissée par Michel Bédée que le culte du Silence, et M. Heaunier a semé çà et là sur le chemin ardu de son héros «luelques lieux de réconi'ort et de repos où se complaît ce paisible dieu. Goûtons avec lui par exemple le silence de la petite ville provinciale, vers la première lueur de Taurore prinlanière. lorsque sonne le coup de cinq heures à l'horloge de la basi- \'u\\\e : « Les cinq coups se succédèrent à de si longs intervalles et telle était leur belle gravité qu'on ciH dit que cette horloge mettait un peu d'emphase à signaler les étapes du temps. Un vacarme soudain, puis une vibration qui allait s'amenuisant vers le silence : puis encore éclatait de nouveau le vacarme. Michel, au fond de sa mémoire, retrouvait les sons et leur rythme. Après le cinquième coup de l'heure, il en attendit un autre: le silence s'épanouit cependant et fleurit en invisible merveille qui gagne l'étendue entière et veut la remplir. »
Le silence dans l'intérieur de la basilique n'est pas moins heureusement évoqué que celui qui préside le plus souvent à sa tranquille ambiance urbaine : « On eût dit que tout le silence des âges et tout le silence de la terre, chassé de partout, s'était réfugié entre les murs de cette cathédrale. 11 y régnait de telle sorte, incontestable et intangible, que les bruits habituels, le va-et-vient des gens, ne Tofl'ensaient pas. Si parfois l'écorchait le grincement d'un prie-Dieu sur les dalles
OU la toux quinteuse d'une dévote, la cicatrice était bientôt faite ! »
Nous aurons ailleurs le silence sur les eaux paresseuses, dans la patrie de Spinoza, ce mystique si véritablement sage que commente en disciple fervent M. Beaunier : « Ensuite le silence passa sur l'eau dormante des canaux comme un oiseau de nuit dont battent les ailes courtes, à petits coups précipités. Et ensuite le silence fut là sur les canaux comme un parfum dans les environs d'une fleur. » — Enfin la très touchante et originale Brigitte, dont la légende, en quelque sorte hagiographique, emplit tout un chapitre du roman, sera dans son adolescence l'incarnation de la musique ailée du chant, qui stimule les activités humaines, puis deviendra, par une évolution sj^mbolique, la dépositaire privilégiée de ce silence si secourable aux nerfs épuisés de Michel. A cette douce Brigitte,, le jeune savant prend l'habitude de parler sans qu'elle puisse entendre les paroles qu'il profère, ou mieux, sans que ces paroles soient même prononcées le moins du monde. Il croit néanmoins converser sans trêve avec elle, tant il possède la mystique certitude de la communion qui lie leurs âmes : ainsi le mutisme onctueux de Mme Guyon suffisait jadis à consoler, à édifier les enfants spirituels de la béate.
Épris de l'énigmatique enfant du lac alpestre, Michel Bédée devient aussi Tamant de son silence : il l'aimera désormais comme une « muette singulière » dont les regards conservent plus de signification qu'il n'en est accordé à la parole : il l'aimera comme une ombre qui se serait réalisée sous les apparences d'un corps intangible ou même comme une morte qui durerait de corps et d'âme, étrangement. Aussi bien Brigitte n'est-elle
eu ESSAIS DE CRITIQUE IMPÉRIALISTE
sans doute, dans la pensée de son subtil évocateur, qu'un symbole de la mort rédemptrice, telle que l'envisagent les adeptes néobouddbiques du grand pessimiste de Francfort.
Et voici justement qu'une aventure ultérieure de Michel sera la rencontre d'une singulière artiste slave, la Métienka, qui, exagérant à peine les prétentions chorégraphiques de certaines célébrités contemporaines, se fait fort de danser la philosophie de Schopenhauer, comme d'autres ont dansé la rêverie de Chopin! Elle dansera donc le vouloir-vivre, et aussi la négation de ce vouloir-vivre, parce que le principe métaphysique qui anime notre univers n'est pas immobile à coup sûr et que, d'autre part, il ne saurait faire les gestes vulgaires, les pas alourdis, qui accompagnent nos paroles banales, ces médiocres fruits de la triste intelligence. Non, il existe dans la nature aux confuses harmonies un rythme caché, mais essentiel, que la ballerine se fait fort de réaliser sous les yeux du spectateur. — Bien mieux, une fois haussée sur les sommets de la chorégraphie transcendante, cette personne singuhère ne s'arrcHe pas en si beau chemin. Le « sirium », ce métal qu'isola Bédée, parce qu'il est encore mal expliqué dans ses caractères et dans ses puissances, semble à la danseuse philosophe incarner le mystérieux vouloir-vivre plus directement que toute autre matière, être l'objectivation immédiate du principe des choses. Elle dansera donc le sirium en l'honneur de Michel, pour peu que ce savant fatigué goûte quelque plaisir
à une traduction si imprévue de sa découverte. Elle trouve sans doute par là le chemin de son cœur, puisque notre désabusé ne résiste pas cette fois à des grâces si ingénument caressantes. Avec la Métienka, il file enfin quelques jours de passion heureuse : trop brève rémission dans ce processus de désagrégation impitoyable qui se poursuit au plus profond de son Moi.
La scène finale du récit en amène le héros dans une réunion publique. Là^ sous prétexte de célébrer « la Science et la Révolution » , quelques rhéteurs politiciens vont s'efî'orcer de présenter le Dieu-Savoir comme l'allié de leur très personnel effort vers la puissance — ce dieu qui est pourtant si fort anti-révolutionnaire et si spécifiquement évolutionniste en ses leçons. — Reconnu dès son entrée pour l'homme de génie qui a découvert le sirium. Michel se voit installé par acclamations au bureau et bientôt invité à prendre la parole à son tour, afin d'achever l'édification démocratico^ laïque de l'auditoire. C'est donc sur ce banal tréteau qu'il formulera, comme jadis les nouveaux chrétiens dans le prétoire, son abjuration exaltée.
L'orateur précédent a fait l'apologie de la Science : il a opposé les « mômeries romaines » à la sereine activité des chercheurs désintéressés, des serviteurs d'un idéal de bien-être matériel prochain. Bédée jette soudain à travers ce discours sa protestation indignée : « On vous trompe, clame-t-il dans le tumulte des protestations bientôt déchaînées contre sa personne^ on vous abuse, car la Science n'existe pas. Si elle existait, avec cette évidence qui lui appartient par sa définition même, elle ne trouverait ni sceptiques, ni infidèles, car elle s'imposerait à tous. Ce que nous appelons science
n'est qu'un petit travail à peine commencé, qui n'avance pas et qui est toujours à refaire. »> Bédée hasarde même cette affirmation au moins prématurée que le sirium, isolé par lui, a renversé le dogme scientifique le plus inébranlable en apparence, celui qui affirmait la conservation de l'énergie. « Au surplus, poursuit-il, quelle que puisse être la valeur propre de la science, il n'y a certainement aucune espèce de rapport entre elle et la politique, entre elle et la vie sociale, entre la science et nos peines, la science et nos joies, la science et nous. La science n'a rien trouvé qui nous enseigne à vivre désormais autrement que vivaient nos pères. La science, c'est peu de chose, mais en tous cas c'est autre chose que la Vie. La science est inhumaine : elle n'est que Téternel divertissement de Dieu. »
Quant à moi, conclut Michel, insoucieux des révoltes de son auditoire stupéfait, quant à moi j*ai quitté pour la science la maison de ma mère, la cathédrale de mon enfance, la douce vie que m'avaient préparée mes ancêtres. Plus tard, j*ai quitté ma femme et mon pays : je me suis enfin quitté moi-même ; j'ai offert ma tête aux idées, qui s'y sont installées comme chez elles et qui ont parachevé l'éviction de mon Moi. Quelle destinée lamentable I Vous mentez donc quand vous montrez les religions comme des mensonges : ce sont des vérités humaines, tandis que la science est une vérité sans entrailles : « Les ingénieuses religions qui ont vécu, soulfert au cours des siècles avec l'humanité, qui se sont amusées avec elle, les belles et bonnes religions nous invitent. Ne sortons pas de leurs limites saintes : ne sortons pas de leurs murailles tapissées de nos ex-voto. Faisons notre prière à l'imitation de celle
que notre vieille maman débite. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi-soit-il. x. — Les habitués de l'endroit ont rarement entendu une homélie de ce caractère.
La conclusion du récit est pénétrée d'une émotion communicative. FJle nous conduit, comme l'avaient fait les premières pages du livre, vers linitiateur scientifique de Michel, vers le vieux savant provincial qu'on surnomme peureusement, jalousement aussi, l'Alchimiste dans la petite ville où il poursuit sa carrière de chercheur inlassable. L'Alchimiste donne la mort à son disciple par une injection de cyanure parce que le jeune renégat blasphème opiniâtrement la science et se prépare à la déshonorer par une apostasie publique. — Il faut retenir cependant, afin de comprendre toute la pensée de l'auteur, la significative oraison funèbre que le vieillard prononce sur les restes de sa victime avant de se tuer lui-même aux côtés de son fils spirituel : « Pauvre petit, tu n'avais pas la force de ion génie. Pauvre petit qui avais, avec ce génie-là, toutes les faiblesses de rhumanité. Jamais la science ne sera faite, si les têtes humaines sont trop débiles pour en porter les commencements admirables. Adieu Michel, homme de génie et pauvre enfant ! » — C"est bien cela, et le cas de Michel ne prouve guère contre la discipline de la science : c'est un surmené qui n'a pas su régler hygiéniquement son etFort.
En outre. 1' « achèvement » plus ou moins prochain de la science joue un certain rôle dans la pensée du maître comme dans celle de l'élève au cours de leurs controverses, et cette notion fallacieuse contribue sans doute à démoraliser plus sûrement l'un et Tautre. Or les savants mieux éclairés sur la portée véritable de
leurs recherches savent fort bien que la science n'est pas « faisable » en ve'rité, qu'elle sera toujours à faire, ne pouvant être qu'une approximation plus ou moins serrée de la vie. lynombimus, disait naguère un grand physicien étranger avec une honnête sincérité.
Tel est, dans ses lignes théoriques, ce livre qui présente une si instructive synthèse de certaines tendances fort significatives chez nos contemporains. Nous en aurions voulu souligner également l'aspect passionnel et sentimental qui est l'un de ses prestiges. Les relations de Bédée avec sa femme Geneviève et celles de Geneviève avec le beau chirurgien Dauzanne sont en effet racontées avec cette demi-ingénuité tendre, indulgente et un peu taquine qui est comme la signature, de l'auteur. Aussi bien le fait d'avoir une signature et fort reconnaissable vraiment, peut-il passer pour un brevet d'originalité, une charte de maîtrise dans la corporation des beaux-arts. M. Beaunier vient de prouver une fois de plus qu'il est de ceux qu'on reconnaît à leur faire et qu'on ne saurait confondre avec aucun de leurs compagnons.