‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 19 sur 44 · Les Ailes de la Colombe · texte numérisé non relu

Les Ailes de la Colombe

satiété par ces héros de la vie secrète au bout de leurs enquêtes difficiles, ou bien aux étapes décisives de leur marche en avant. Ils ont visé juste, ils ont deviné, c'est fini, tirez le rideau ! Voilà le triomphe des surprises, dénouement tout psychologique des romans de James.

A cause de leur sensibilité exquise, ce sont les femmes qui ont fourni à Timpressionniste psychologue le résonnateur idéal, le médium chargé de refléter le tout. James se vante, dans une de ses préfaces, de s'être des premiers intéressé au personnage féminin pour lui-même. Ses « portraits de dames » peuvent en effet figurer en place d'honneur au Salon des artistes anglais, qui en ont peint pourtant de si séduisants. « Le charmant essaim des jeunes femmes que soulève si haut l'imagination délicate », dont parlait Taine, doit à James des figures qui complètent la galerie de Dickens et de Tennyson. James fait poser ses modèles avec infiniment de délicatesse et des égards de chevalier servant, dignes du Roman de la Rose. Il met souvent à les confesser, il est vrai, une minutie de prêtre, mais il garde si bien leurs secrets, il voile si dévotement leurs fautes ! Nulle ne lui en veut et il les peint charmantes.

Les héroïnes de James ont le génie du célibat, nous dit le romancier, comme Shelley avait le génie de la poésie. Elles ont également le génie du flirt, cette forme anglo-saxonne de la coquetterie. En la personne de Daisy Miller, dans un roman célèbre, James fixait un type qu'il a repris maintes fois avec

l'art de HENRY JAMES 119

complaisance pour Tidéaliser et Tapprofondir. Daisy Miller est une sainte insigne ajoutée au martyrologe du flirt, sainte échappée toute vive des griffes du .tentateur, que de fois tentée sans jamais être séduite, et sauvée, — c'est ici qu'est le miracle, — moins par un ferme propos que par des prodiges d'ingénuité.

Le sort que l'Europe réserve aux jolies et sentimentales voyageuses des romans de James est tragique. Pathétiques déracinées, trop fines pour se développer dans leur milieu d'origine, trop idéales, trop pures, pour se tranformer en parfaites Européennes, elles vivent et meurent du conflit entre ce qu'elles sont et ce qu'elles voudraient être. Frêles et pures comme des lys, nous dit James qui aime à les flatter de tendres et poétiques épithètes, on les reconnaît dans l'héroïne du Faune de Marbre de Hawthorne, dans l'Américaine Hilda que l'idée môme du mal fait trembler, Hilda la jeune fille aux colombes qui, dans son logis aérien de Rome, fait brûler devant la Madone une lumière symbole de sa candeur. Elles vivent ainsi en marge du monde, dans une atmosphère saturée d'émotion, d'art et de poésie. Séduites par notre passé historique et artistique, elles sont les victimes d'un spleen spécial contracté dans les musées et James leur fait dans ses romans de somptueuses et émouvantes funérailles ^

1. II y a à Venise un mystérieux Bronziao qui fascine et littéralement envoûte Milly ïheale. iMilly Theale se reconnaît, jusqu'à la mort, dans le mystérieux personnage : « Le visage d'une femme splendidement dessinée jusqu'aux mains et splendidement vêtue, un visage presque livide de teinte et cependant beau dans sa tristesse, et couronné d'une masse de cheveux relevés qui, avant d'avoir été touchés par le temps, avaient dû

Une effigie mélancolique, une reine d'autrefois, seule et pensive dans un beau cadre, Milly Theale mourra de n'être que cola {Les Ailes de la Colombe).

Hôtes ordinaires des musées, des églises et de tous les beaux paysages où une très ancienne histoire entr'ouvre des issues à la rêverie, que font en définitive les globe-trotters ingénues et esthètes de Henry James, sinon perpétuer jusqu'à nous le romantisme que nous croyions démodé et que TAmérique nous renvoie, nuancé et plus délicat, un demi-siècle après que nous le lui avons donné?

Maggie VerverS Daisy Jliller S Isabelle Archer \ Milly Theale '% Chris tina Light \ figures tendres et pathétiques, les héroïnes de Fîenry James sont devant la vie d'une curiosité immense. Belles et fières comme Diane, elles débarquent du pays de la bonne foi. Mélange déhcieux de timidité et d'audace, de science et d'ingénuité, elles consacrent et parfois sacrifient leur vie au désir de « sentir, comme elles disent, la continuité entre les mouvements de leur

oITrir avec les siens un véritable air de famille... La dame en question, en tout cas, avec quelque chose de fruste et de Michel-Angelesque dans sa personne, ses yeux d'autrefois, ses lèvres pleines, sa longue nuque, ses bijoux, sa profusion de brocards pourpre, dut être un très grand personnage, — mais un personnage déserté par la joie. Et elle était morte, morte, morte. Milly la reconnaissait bien, en des mots qui n'avaient pas affaire à elle seule : « Je ne serai jamais mieux que cela. »

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