Roderick Hudson
cœur et les agitations du monde », d'un monde trop vieux pour elles et qui les immole à son scepticisme. Américaines pour la plupart, a elles ont un genre de beauté qu'il faut être intellectuel pour comprendre ». En elles, de son propre aveu, James a cherché quelque chose de primitif, d'intuitif et de spontané qui n'existe, paraît-il, nulle autre part au monde. Il les a toutes peintes dans cet exquis Portrait crime Dame, en la personne d'Isabelle Archer, « décidée à ne point être superficielle », avec leur passion d'indépendance, leurs crises d'introspection, les caprices meurtriers d'une volonté intense mais ignorante, leur intégrité cristalline et ce désir morbide « de toujours penser bien d'elles-mêmes ».
« Sa nature, lisons-nous, avait pour son imagination quelque chose d'un jardin, suggestion de parfums et de rameaux bruissants, de berceaux ombreux, de longues perspectives, grâce à quoi Vintrospection lai semblait après tout un exercice en plein air, une visite dans les replis de soi-même, inoffensive, à qui en revenait le giron plein de roses... » Comme la majorité des Américaines, « on avait encouragé Isabelle à s'exprimer, on avait prêté attention à ses remarques, on avait attendu d'elle qu'elle eût des émotions et des opinions ». De là, si peu qu'elle pensât et sentît, « l'habitude de paraître, du moins, sentir et penser », et une vivacité ingénue de paroles que l'on prenait pour un signe de supériorité.
Et cette déclaration d'indépendance si anglosaxonne de la part d'une jeune fille :
« Je veux savoir ce qu'on doit ne pas faire. — Pour le faire? — Non : pour choisir. »
L'Américaine est redevable à James de son droit de cité littéraire. Il peut exposer ses « portraits de dame » à côté de Sargent et d'Alexander.
En présence d'effigies aussi vivantes, les admirateurs de James regrettent que le démon de l'analyse ait emporté le maître si loin. L'analyse, dans les romans les plus récents, déborde les caractères. Quelque chose de géométrique, une symétrie voulue remplace la souple et riche évolution des sujets. Les personnages de James, déjà moins remarquables par leur variété que parleur profondeur, se stéréotypent. Le romancier les asservit à ses enquêtes, à ses « amusements de pensée^ ». Les plus poétiques, ceux du Golden Bowl et de The Wings of the Dove^ nous arrivent désormais de trop loin, impliqués, au point d'en devenir fantômes, dans tout un système d'appréciations. On regrette, tout séduisants qu'ils sont, de les voir se désintéresser de Fintrigue. Ils ne sont plus que des machines à raisonner, des rois et des reines d'échec que manie un joueur génial. En même temps, leur individualité s'atténue; ils se ressemblent d'un roman à l'autre. L'action fait place à d'interminables soliloques, à des raffinements psychologiques qui rappellent le Grand Gyre et qui sont d'ailleurs merveilleux de subtilité-.
Le mystère et la prolixité des héros de James s'expliquent en partie par leur provenance. Ge sont