‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 24 sur 44 · XIV, IX · texte numérisé non relu

XIV, IX

l'art de HENRY JAMES |27

plus familières. Cesl là qu'il faut cherchei^ le drame personnel de Vavenir K » Gosmopolis des intelligences, Inlernalionale des raffinés, ayant pour organe le roman européen, voire mondial : tel est le rêve de James. Voilà pourquoi ce citoyen de la démocratique Amérique réfugié en Grande-Bretagne se garda si soigneusement de coudoyer dans ses livres la commune humanité. Hommes et femmes de lettres, artistes, journalistes, tous sont des intellectuels; il n'est pas jusqu^uix petites princesses américaines les plus ingénues qui no soient « des affamées de culture ^).

Évolution organique des sujets, simplicité des données, complexité, implication et réfraction des caractères à travers des milieux différents, rôle prépondérant de l'analyse, tel est, caractérisé dans ses grandes lignes, le roman de James. Après en avoir étudié les procédés, il faudrait en dire le charme. Il est dans l'étalage de tant de richesses, dans la prodigalité et la subtilité des notations, dans ces beaux portraits surtout qui posent à plaisir devant nous, dans ce style sans fléchissement qui fait songer à une corbeille remontant des profondeurs pleine de perles, enfin dans la somptuosité et la variété du décor, dans l'atmosphère saturée d'émotion. Ces vies errantes de petites princesses américaines tiennent aux plus beaux paysages de la vieille Europe, fami-

1. Ibid., IX., X. « J'ai déjà eu l'occasion de dire que la clarté « internationale » se projette de plus en plus dense, à mesure que j'avance sur la scène générale de mes observations », XIII, x.

liers à Tauteur. Pierres de Londres, de Paris, de Venise, à toutes se sont prises leurs passions à ia fois fragiles et intenses. Comme ils ignorent les frontières, les Américains de Henry James! Gomme ils sont à Taise dans le vaste monde! A eux « les plus hautes montagnes, les lacs les plus bleus, les plus beaux tableaux, les plus belles églises ». De la terrasse de Vevey aux pieds de la croix du Cotisée, suivez les traces de Daisy Miller. Le palais Leporeili, témoin de l'agonie sentimentale de Milly Theale, se dresse sur le Grand Canal avec « ses salles palatiales, dont le pavé dur et froid capte les reflets dans son lustre de longue durée, tandis que le soleil vient de la mer houleuse vaciller à travers les fenêtres, se joue sur les sujets peints aux plafonds splendides, — médaillons de pourpre et d'ocre, de bonne, antique et mélancolique couleur, médailles de vieil or rougeoyant, bosselées, enguirlandées et toutes patinées par le temps ». Leur gloire ancienne, tombée de si haut, semble écraser la frêle princesse d'outre-mer. Dans Princess Casamassima, c'est le pittoresque des rues de Londres. Paris encadre l'intrigue des Ambassadeurs, et, dans les Européens, James a peint de délicieux paysages de Nouvelle-Angleterre*. Ainsi, James sacrifie au « génie du lieu », the genius, ihe spirit of place, qui hantait son maître Balzac. Les sites de sa chère Cosmopolis l'obsèdent. A en croire ses préfaces, tel personnage est né à New- York, tel autre à Florence. Beaucoup sont Parisiens et ont vu

i. James a consacré récemment aux paysages américains un copieux volume d'impressions intitulé The American Scène, dans lequel il apprécie les sites avec la méthode qu'il applique aux individus.

le jour rue Cambon, rue de Rivoli; celui-ci dans un petit hôtel de la rive gauche; cet autre s'est présenté à James au Salon Carré. En relisant The Spoils of Poynton, James revoit à Londres un « cottage sur une hauteur, sa petite terrasse contournant le bord à pic de la falaise comme la proue d'un navire et dominant un panorama aussi mouvementé et coloré que la mer ». Le Portrait d'une Dame a été conçu à Venise, « Riva Schiavoni, à la cime d'une maison, voisine du passage conduisant à San Zaccaria ». Ces descriptions, d'ailleurs, ne sont pas des hors-d'œuvre, mais se trouvent intimement mêlées à l'existence des personnages. Les beaux paysages constituent, pour ces Cosmopolites, de véritables patries^

Resterait à situer James parmi les maîtres du roman anglais. Si notre analyse est fidèle, sa position parmi eux apparaît unique. James dédaigne le pathétique et le comique de surface qu'exploite le génie plus humain d'un Thackeray et d'un Dickens. Il n'oriente pas, comme George Eliot, le roman vers les conclusions sociales et religieuses. Encore plus que

1. Le doyen des lettres américaines, Téminent romancier W. D. Ilowells, a très bien montré comment les personnages des romans de James tenaient à la toile du tableau qui les représente, au point, dit-il, de se confondre avec elle. Mais c'est la loi de la peinture. Les amateurs de clarté à tout prix demandent jjourquoi James ne détache pas ses personnages en pleine lumière comme un sculpteur. M. Ilowells leur répond que James est avant tout un peintre, et il compare les romans de l'auteur de La Coupe d'or aux toiles de Monticelli chargées d'une richesse en apparence confuse mais incomparable {North American Review, vol. 203, p. 576).

R. MiCHAUD. — Mystiques et Réalistes. 9

Mercdilh, il fait manœuvrer ses personnages du point de vue de l'intelligence, mais en s'interdisant tout lyrisme, toute épigramme, en subtilisant moins sur les manières que sur les pensées. On retrouverait chez Thomas Hardy et chez Conrad le mystère de ses sujets et l'art de les envelopper dans une pénombre poétique. Son style est déconcertant, avec ses incessants détours, ses sous-entendus, ses abstractions et ses métaphores. James s'est jugé lui-même quand il a écrit que « la multiplication des touches dans ses romans, — lepointillage, dirions-nous, familier à l'auteur, — produisait parfois plus de vie que le sujet n'en requiert^ ».

La manière de James est, en définitive, fort éloignée de la nôtre. Les plus fins analystes, parmi nos romanciers, gardent l'instinct dramatique, le goût des péripéties et de l'action. Cette recherche des faits de conscience aux dépens des gestes, cette casuistique morale qui à T intrigue substitue la recherche des motifs et des mobiles^ cette disette d'imagination sensuelle, tant de passion latente tournée en pure curiosité, tout cela nous rend James étranger. De son côté, il a reproché, à plusieurs reprises, à nos romanciers de sacrifier l'âme au corps, d'ignorer « ce qu'il y a dans la vie intérieure de plus profond, de plus étrange, de plus subtil, les aventures merveilleuses de l'âme », et de ne posséder u qu'une conscience sensuelle^ ». Les méthodes et l'idéal sont diamétralement opposés \

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