Pierre Loti {Essays in London
3. Ils Tétaient du moins à l'époque où James prononçait ce verdict, c'est-à-dire en plein naturalisme et bien avant le renouveau idéaliste auquel nous devons, outre l'œuvre de Barrés, les
L ART DE HENRY JAMES i3j
En pleine Europe du xix« siècle finissant et du , début du xx% Henry James avait fait le rêve d'un monde à part où se retrouverait l'élite du goût et de l'intelligence, une patrie idéale et un peu précieuse, à la fois britannique, française, italienne, avec Paris' Rome, et surtout Londres, pour capitales. Là, une élite éprise de sentiments raffinés et complexes, de manières exquises, de subtiles conversations, se donnerait rendez-vous, non sans quelque mystère, sur une scène rappelant à la fois Versailles, Trianon et la chambre bleue d'Arthénice, mais estompés dans Fombre qui flotte sur Venise. Précieux, et tous mondains de bonne marque, y seraient reçus, dans une demeure aux vastes portiques dont l'enseigne indiquerait à elle seule la large hospitalité : Cosmopolis.
Chère et regrettée Cosmopolis! Le jour où les hordes allemandes foulaient le sol de la Belgique, les plus beaux rêves de Henry James faisaient faillite du même coup. C'en était fait de l'idéal européen. Sur les capitales d'élection, le Barbare lâchait ses bombes. Il n'épargnait point Venise et le palais Leporelli. Où donc se réfugierait Milly Theale et sa cour d'esthètes globe-trotters? Adieu les flirts délicats, les rendez-vous d'art, l'exquis marivaudage. Que de sang et de ruines, de rudes besognes bien différentes des fins travaux de l'esprit pour assurer l'hégémonie de la culture anglo-latine! Les canons
livres des A. Gide, des Claudel, des Charles Louis-Philippe des J. Giraudoux dans lesquels James pouvait reconnaître que'laue chose de sa manière. 4"'^'4ue
tonnent pour cela et voici du moins, unie dans l'action guerrière, Télite européenne chère à Henry James.
Lui-même est sur les rangs quand le conflit éclate. Il en profite pour se donner corps et âme à TAngleterre. Y a-t-il des hésitations outre-mer et des doutes sur la décision à prendre, James sera le porte-drapeau de la bonne cause. Pour prêcher d'exemple, il en vient à un parti extrême et sollicite ses lettres de naturalisation britannique. James meurt trop tôt pour être témoin de la prise d'armes américaine. Lui auraitelle épargné, survenue à temps, la peine de rompre avec les États-Unis? James, désormais Sir James et ennobli, reçoit au lit de mort l'Ordre du mérite. La dernière production de sa plume est une étude émue et subtile, toujours dans sa manière indirecte et enveloppée, pour servir de préface aux Lettres d'Amérique, de Rupert Brooke, le poète soldat décédé aux Dardanelles, un de ses fils spirituels K
1. Lelters from America, by Rupert Brooke. Préface de Henry James. New-York, Scribner's, 1916.