‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 26 sur 44 · L'ÉPOPÉE HUMORISTIQUE DE MARK TWAIN · texte numérisé non relu

L'ÉPOPÉE HUMORISTIQUE DE MARK TWAIN

Un sens rude et amer de la vie; le parti pris de voir les hommes tels qu'ils sont; le fiel et la fantaisie de Swift; l'intransigeance morale de Carlyle; l'ironie attendrie de Sterne, jointe au génie burlesque et à la bonhomie de Cervantes et de Rabelais, voilà Mark Twain.

Mark Twain était, à la veille du grand couflit européen, le doyen des lettres américaines. Les paradoxes, les bons mots de Mark Twain couraient de bouche en bouche, d'une extrémité à l'autre des États-Unis. iSous ne reverrons plus sa belle tête

1. Œuvres complètes (Harper Brothers, New-York). On pourrait les classifler comme suit : 1° L'Autobiographie : Tom Sawyer, Hackleberry Finn, La Vie sur le Mississipi. 2° Les Voyages : Les Innocents en voyage, En suivant VEqualeur, A la dure. 3° L'Histoire : Jeanne d'Arc, Le Prince et le Pauvre. 4° Les Contes humoristiques proprement dits comprenant, outre de nombreuses nouvelles : Le Prétendant américain, Un Yankee de Connecticut à la cour du roi Arthur. Plusieurs recueils de contes ont été traduits en français (Éditions du Mercure de France).

originale, abondamment et fougueusement chevelue, ses yeux narquois d'ironiste sous l'épaisse broussaille des sourcils. A soixante-quinze ans révolus, après avoir échangé des télégrammes de protestation indignée avec les journalistes qui s'obstinaient à le faire trépasser avant l'heure, il fallait bien se résigner et exécuter la suprême pirouette, quitte une fois de plus, et par habitude, à no pas être pris au sérieux.

Avant de disparaître, — était-ce pur hasard ou pressentiment? ~ Mark Twain publiait un voyage burlesque dans l'autre monde : la Visite du Capitaine Tempête en Paradis. Dans cette géniale boutade, l'humoriste installait ses tréteaux en plein ciel et démolissait, à coups de sarcasmes, l'innocent paradis des écoles du dimanche. Ce rude Yankee, de peu d'imagination et d'intrépide bon sens, abandonnait la poésie de l'au-delà aux anges préraphaéhtes et demandait un ciel absolument semblable à la terre. C'était la faillite de l'esthétisme. Singulier Éden que ce paradis démocratique où un tailleur du Tennessee et un savetier français prenaient )e pas sur Shakespeare dans les processions. Ésaû et Moïse ne s'y dérangeaient point pour donner l'accolade aux clergymen émigrés du monde des vivants, mais recevaient par contre en triomphe un cabarelier du New Jersey.

Mark Twain reprenait ainsi in extremis l'attaque contre les préjugés sentimentaux esquissée, dès le début de sa carrière, dans ses fameux Innocents en voyage.

Tour à tour apprenti typographe, pilote, prospecteur, Mark Twain un jour devint journaliste. Il fait ses premières armes d'humoriste dans une feuille du far-west américain où, s'adressant à de rudes pionniers, il peut donner libre carrière à ses inclinations bouffonnes et satiriques. DeTAméricain, Mark Twain a dès lors l'orgueil, Fambition, l'énergie, les partis pris et les rancunes. Personnalité combative, intrépide, agitée, il veut sur-le-champ fortune faite et, pour découvrir sa vocation, commence par tous les métiers. Il prend la vie par tous les bouts, sans plus de logique que dans ses histoires. Esprit d'aventure, amour du risque, optimisme conquérant, la biographie de Mark Twain nous révèle un fort beau type d'homme ^

La longue carrière de Mark Twain s'est confondue très consciemment avec la vie de son pays. Mark Twain a pu voir l'esclavage pratiqué puis aboli aux États-Unis; il prit part à la guerre de Sécession, mais semble avoir été, de son propre aveu, dans l'armée du Sud, un « confédéré » plutôt tiède; il lui a été donné de comparer Roosevelt à Lincoln. Il a assisté à l'incorporation d'au moins quinze Etats dans l'Union, et, sa vie durant, les États-Unis se sont accrus de plus de cinquante millions d'habitants. Le spectacle d'une telle expansion et transformation

1 . Elle est à lire dans les trois volâmes riches de documents publiés par M. Bigelow Paine, qu'une longue intimité avec son modèle a préparé à sa tâche {Mark Twain a Biography. Harper. New-York, 1912). Nous faisons également usage dans notre étude ûes Fragments de mon Autobiographie publiés dans la North American Beview, 1906. Voir également 3/ar/c Twain's Letters, 2\o\.^ew-YoTk, Harper, 1917.

de son pays, dont il fut le témoin, nous explique le patriotisme souvent intolérant de Mark Twain. Ajoutez que la culture qui a fait de tant de ses compatriotes des déracinés n'a pas eu de prise directe sur lui. Mark Twain n'a connu que Técole du village, à laquelle il a substitué, toutes les fois qu'il l'a pu et avec délices, lécole buissonnière. Il n'a jamais eu à déplorer le malheur, selon lui irréparable, d'une éducation universitaire, véritable distinction aristocratique aux États-Unis.

L'originalité américaine de Mark Twain était sauve. Elle s'étala dès 18G9 en ces Innocenls en voyage où, caricaturant le célèbre « Pèlerinage » du puritain Bunyan, Mark Twain criblait de sarcasmes les snobs et les u globe-trotters ». Il faisait le tour du Vieux-Monde en philistin convaincu, affectant d'estimer les œuvres artistiques au poids et à l'acre, se déclarant pour les copies des anciens maîtres contre les originaux, opposant en tout et partout FAniérique à lEurope. Que restait-il de tant d'admirations classiques dans les musées de France et dltalie, devant les partis pris de ce rude bon sens? Le Vieux-Monde et ses pèlerins passionnés devenaient, dans les miroirs déformants que leur tendait l'humoriste, aussi grotesques qu'on les avait rêvés poétiques. Les Innocents inauguraient la guerre au Mensonge que depuis lors Mark Twain a menée sans pitié, — en quoi, du chevalier de Bunyan il est très au sérieux le descendant.

Quand on n'a pas le privilège d'être Américain, les livres de Mark Twain souvent irritent et étonnent.

Ils sont gouailleurs, ils sont insolents et piquent de suite au vif Tamour-propre d'un Européen. « Mark Twain est foncièrement Américain, nous dit-on ; si les étrangers désirent vraiment connaître Fesprit américain, qu'ils lisent Mark Tw^ain^.. » Nous n'avons aucune peine à le croire, Mark Twain est Américain exclusivement, agressivement. Et c'est bien par là qu'il faut commencer si Ton veut se faire de l'humoriste une idée juste.

Mark Twain est un républicain et un puritain farouche. Rois, prêtres, nobles, dans le passé et le présent, sont à ses yeux la lèpre de l'Europe. Il n'a pas assez de mépris pour cette superstition du passé que les admirateurs de Walter Scott entretinrent et qui consiste à couvrir de la poésie des légendes une époque où, selon Marck Twain, il eût fait si mauvais vivre. Palais enchantés, nous dit-il, châteaux, cathédrales, peinis, sculptés, tapissés, meublés par les fées, où vous auriez cherché vainement un mouchoir de poche, une boîte d'allumettes, encore moins une salle de bains... bienfaits suprêmes de notre civilisation. Chevaliers trop vantés dont il est de mode d'admirer l'accoutrement suspendu aux murailles d'un musée et dont la plus légère cotte de mailles serait pour nos épaules un supplice. Les Américains, c'est entendu, n'ont composé ni les romans de la Table ronde ni les Idylles du roi, en revanche ils ont créé le confort qui est, selon Mark Twain, la poésie des temps modernes.

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