W. L. l^helps. Xorih American lieview
L'épopée burlesque de Mark Twain est composée sur ce contraste. De New- York au Nil par la France, l'Italie, la Grèce et la Palestine, dans cet Itinéraire où d'ailleurs les pages d'un art très pur abondent, revient à chaque pas l'antinomie entre le Nouveau- Monde et l'Ancien. Palais, cathédrales, musées, paysages, Mark Twain a tout vu et tout parcouru, ému souvent, enthousiaste parfois, mais toujours sur ses gardes, en homme plus soucieux de vérité que de beauté. Soyons francs avant tout et ne nous payons pas de mots. Raisonnons nos admirations; voyons clair dans nos engouements. Les noms les plus sacrés, les sites les plus fameux n'en imposent point à Mark Twain. Aux maîtres de Fart il demande leurs lettres de créance et fait subir un examen en sincérité. Il admirerait volontiers leurs tableaux, mais les vices et les abus du passé sont présents à sa mémoire. Comment oublier, même à l'occasion des plus grands noms, la servilité à laquelle les mœurs d'autrefois condamnaient les artistes, fussent-ils Michel-Ange et Rubens?
Nous sommes allés visiter le Louvre... et voir ses kilomètres de tableaux des maîtres anciens. Il y en avait de beaux, mais ils offraient en même temps des preuves si évidentes de la flagornerie de ces grands hommes que l'examen que nous en fîmes nous procura peu de plaisir. Leur adulation nauséabonde envers leurs patrons princiers était encore plus grande et enchaînait plus sûrement l'attention que les charmes de couleur et d'expression attribués à leurs peintures. De la gratitude pour les bienfaits, soit! mais il me semble que certains de ces artistes la poussèrent si loin
qu'elle cesse d'être de la gratitude pour devenir de l'adoration. S'il esta l'adoration des hommes une excuse plausible, faisons-en usage à tout prix envers Rubens et ses confrères [Les Innocents en voyage).
Avec quelle joie Mark T\yain prendra les esthètes en défaut! Exaspéré par les dithyrambes des ciceroni, des snobs et des écrivains, Mark Twain a entrepris son voyage burlesque pour comparer la réalité à la page écrite, et son humour n'est ici qu'une l'orme de la critique.
Le voici au bord du lac de Tibériade. D'honnêtes écrivains, pour faire honneur aux Écritures, s'obstinent à transfigurer le lac biblique et à le décrire plus beau que nature. Comme ils sont loin de la réalité! La Palestine est belle au clair de lune, comme Venise; mais en plein soleil, quelle désolation! Et à propos de Tibériade, poétique de loin et si triste de près, Mark Twain, en quête d'émotions sincères, prend la défense d'un autre lac, lac sans prestige d'Amérique, sur les bords duquel nul poète n'est venu rêver, mais dans lequel se mire la sylve primitive. Mark Twain se rappelle ces eaux calmes. Que de reflets, que de fraîcheur! mais le lac américain reste anonyme et personne ne l'a célébré. Mark Twain proteste contre cette injustice.
Ainsi s'en va Mark Twain, admirant, raisonnant, comparant et nous donnant, si philistin qu'il tienne à paraître, des leçons de sincérité artistique dignes de Ruskin. Tant pis pour qui laisse en route ses illusions. Mark Twain n'est pas toujours d'accord avec
Jeanne ou Baedecker. Il a fait, lui aussi, le tour du monde; il en est revenu plus d'une fois désenchanté. Les Pyramides, ce sont les Bédouins quémandeurs de backchiclîs, Jérusalem les simagrées de combien de sectes, Smyrne et Torient un défi jeté aux règles les plus élémentaires de la propreté.
Mark Twain a fait le pèlerinage de Venise. Il en a senti la poésie. Sa fête vénitienne a Tentrain et le charme d'une toile de Tiepolo. Mais ne lui vantez plus le gondolier et les gondoles. La gondole, selon Mark Twain, ressemble fort à un cercueil, et le gondolier serait tolérable, malgré ses haillons, s'il nous épargnait ses barcaroles. Voici une esquisse nature de TArno, fleuve dantesque, tel que Ta aperçu Mark Twain :
C'est un grand fossé historique de quatre pieds d'eau environ dans le chenal, avec quelques barques au fond plat tout autour. Ce pourrait être une rivière fort plausible si une pompe y versait de l'eau. On l'appelle une rivière et les sombres et farouches Florentins s'imaginent que c'en est une en effet. Pour ajouter à l'illusion, ils construisent des ponts dessus {Les Innocents en voyage).
Sur le moyen âge de nos rêves, tout enluminé d'illusions. Mark Twain s'est amusé à déchaîner la « blague » d'un Yankee de Connecticut. En lui fêlant la cervelle, un coup de bâton a subitement transporté le Yankee au soi-disant pays des fées. Le voici premier ministre, — ministre à la saint Éloi, — de celui qui s'en fut à la conquête du Graal. Avec son revolver à dix coups, le Yankee, que sa soudaine élé-
vation a entouré de jaloux, a bientôt fait de triompher dans les tournois et de « navrer « les chevaleries de la Grande-Bretagne. La dynamite et Télectricité l'ont rendu en un clin d'œil supérieur à Merlin l'Enchanteur et aux plus insignes thaumaturges. Dans le royaume du roi Arthur, de poétique mémoire, plongé dans la crasse et l'ignorance, le Yankee établit le télégraphe, le téléphone, l'imprimerie, et achemine vers Camelot, manoir de Guenièvre, une chevauchée de chevabers-sandwichs prônant les vertus merveilleuses du savon. Et c'est tout ce qui reste des Idylles de Tennyson.
Si fort soit-il, l'américanisme de Mark Twain se plie à d'étranges raccourcis dhistoire européenne. Sans insister sur le fait qu'il y a pour un Yankee du xx'^ siècle assez mauvaise grâce et mérite assez mince à triompher de ses aïeux européens du vi% Mark Twain ne semble guère se douter de l'existence du célèbre pharmacien de Flaubert. Il a tout dit du xvii° siècle en flagellant « le Sultan de Versailles... Louis le Putride de pompeuse mémoire », tout du catholicisme en évoquant la Saint-Barlhélemy, et l'histoire médiévale semble tenir pour lui dans la parodie des romans de La Table ronde. D'aucuns ne se plaindrontils pas avec justice qu'à des esprits simplistes, plus ou moins dépourvus de culture et déjà trop enclins au dénigrement, c'est faire la partie bien belle?
Ce phiUstin, c'est son excuse, est un prolectionniste. Il habite la terre classique, à son sens, de la liberté et du progrès. Son patriotisme s'affirme en s'opposant. 11 a en vue, d'autre part, toute une catégorie de ses compatriotes : esthètes, snobs, raffinés qui s'efforcent de se donner une âme et des manières européennes,
acheteurs cosmopolites de nos livres et de nos tableaux, plagiaires de nos édifices et de nos modes. Ces « innocents » l'exaspèrent. « Vous perdez votre temps, leur crie-t-il, l'Europe n'en vaut pas la peine. L'Amérique aux Américains et les Américains en Amérique. » C'est, à une nuance près, — que beaucoup d'Américains n'admettraient guère aujourd'hui, — la pure doctrine de Monroë. Mark Twain est de la vieille école, d'avant l'impérialisme ^ Il est pour Washington et Lincoln contre Mac Kinley et Roosevelt. S'il eût volontiers émancipé Cuba du joug abhorré de l'Europe, ce n'est pas lui qui aurait annexé les Philippines. L'application de la doctrine de Monroë faite par Mark Twain aux beaux-arts est originale et logique. Un bon Américain n'a que faire de la culture européenne -.