Et surtout d'avant la grande guerre
2. Il y a d'ailleurs, dans cette opposition d'époque et de civilisation, un parti pris de caricature et d'art aussi bien que de satire. Plus les termes sont éloignés, plus le contraste est saisissant et pittoresque. C'est ce que nous confle Mark Twain à propos du Yankee de Conneclicul. Quand il prépare son livre, ce qui se présente à lui en lisant les vieilles chroniques, c'est le contraste du moyen âge et des temps modernes. Il est curieux « d'imaginer quel pourrait bien être le résultat pittoresque, si nous arrivions à plonger en plein vi' siècle le xix* et à en observer les conséquences... » Plus la distance est grande, plus le contraste s'accuse, et il se présente aussitôt sous forme de caricature : « Rêvé que j'étais un chevalier errant dans une armure du moyen âge, tout en conservant les notions et les habitudes du présent, mêlées aux nécessités d'alors. Pas de poches dans l'armure. Impossible de satisfaire certains besoins naturels. Impossible de se gratter. Rhume de cerveau et ne pas pouvoir se moucher... Ne pas pouvoir faire usage de la manche de fer. Le fer qui s'échauffe à blanc au soleil et qui laisse filtrer la pluie; le gel le blanchit et je meurs de froid l'hiver; cliquetis désagréable en entrant à l'église. Impossible de s'habiller ou de se déshabiller. Toujours frappé par la foudre. Tombe et ne peux
Mark Twain est T Homère des Américains autochtones, — ces Américains modernes qu'il croit très sérieusement les héritiers directs des Peaux-Rouges, — rudes Anglo-Saxons qu'il a peints sans les flatter avec leur religion sévère, leur orgueilleuse indépendance, leurs mœurs qui ne se sont guère amendées. L'isolement, la lutte pour la vie ou contre la nature, Téloignement et presque l'absence de toute autorité, les ont rendus incultes, farouches, parfois féroces. Leurs qualités sont toutes primitives : la santé physique et morale, Ténergie, le respect des uns pour les autres. De la civilisation ils ignorent ou méprisent les délicatesses, ces distinctions, ces cérémonies, ces manières dont nous sommes si fiers et qui sont pour ces libertaires des marques de servitude. L'Européen, avec sa politesse et sa courtoisie, leur semble un être inférieur et sentimental qui vit de tradition, non de réalité, et ne sait pas traiter d'homme à homme. Contre lui ils érigent l'irrévérence en système, et pratiquent par principe le sans-gêne et le sans-façon. Ils n'ont qu'un respect : celui du succès, qu'un culte : celui de la force; la seule aristocratie qu'ils reconnaissent est celle de la place et de l'argent. Sur ce sujet, leur vulgarité n"a d'égale que leur cynisme : « Je suis l'ennemi des millionnaires, dit l'un d'eux, mais Userait dangereux de m'offrir la position... » Entendez-les vanter leur
plus me relever » (Biographie, II, 19). On verra que Mark Twain a utilisé certains de ces traits dans le portrait ci-après de Christophe Colomb (p. 153).
démocratie: «Que c'est beau! Quelle civilisation! Quels prodigieux résultats ! obtenus pour la plupart par de simples hommes du commun, non point par des aristocrates élevés à Oxford, mais par des hommes, épaule contre épaule, dans les humbles rangs de la vie, et qui gagnent le pain qu'ils mangent. Oui, je suis heureux d'être venu. J'ai enfln trouvé un pays où Ton peut faire son chemin et, poitrine contre la poitrine du camarade, s'élever par ses propres efforts, devenir quelque chose dans le monde et s'en vanter, au lieu d'être la création d'un ancêtre d'il y a trois cents ans... ^ » Et celui qui entonne ainsi, à pleine gorge, les laudes du parvenu est un émigré, jeune lord anglais à peine débarqué en Amérique.
Pour les Américains, Mark Twain est avant tout l'auteur de Tom Sawyer et de Hiickleberri/ Finn, livres classiques en Amérique à l'égal de La Case de rOncle Tom et de Bobinson Crusoé. Le jeune Américain y fait son apprentissage d'enfant terrible, tandis que ses parents y apprennent à rire des pires frasques de leur rejeton.
Neveu incorrigible de tante Polly qui incarne la conscience puritaine dans ce qu'elle a de plus intransigeant, Tom Sawyer pousse comme un sauvageon dans un village des bords du Mississipi. Voici la ferme où il grandit. C'est une de ces bicoques de bois que « la vie intense » a jetées négligemment le long