Le Prétendant américain
des routes d'Amérique et à laquelle un badigeon hâtif donne de temps à autre les apparences du neuf. Voici la palissade sur laquelle Tom prend ses premières leçons d'équitation, le hangar où l'on fait sécher le maïs et le tabac, la case de l'oncle Tom où le soir, au coin du feu, le bon esclave raconte des histoires aux petits blancs. Le fleuve s'étale tout près, un vrai fleuve du Nouveau-Monde, lui aussi libre et débordé, et, derrière le clos, la forêt, la vraie forêt primitive.
Il y a bien dans le voisinage une église et une école, mais ce sont les deux endroits au monde que Tom tienne le moins à découvrir. Tom Sawyer a trop à faire à la maison. Tante Polly manie les verges avec une rigueur exemplaire, mais c'est Tom qui est le véritable bourreau. Parfait menteur et monteur de coups, avec sa blague et son sang-froid Tom Sawyer en impose. Il est né humoriste et l'épithète si américaine de « smart », de « malin », lui va comme un gant. Tom Sawyer se fait fouetter en classe; il baille à l'école du dimanche. A lui cependant les prix et les bons points. Tom Sawyer est un arriviste et, trait non moins national, un flirt précoce. Que de jolis yeux n'a-t-il pas fait pleurer ! Tante Polly prêche Tom Sawyer avec un zèle d'apôtre, mais il est fort douteux qu'elle le convertisse. Tom a ses opinions toutes faites sur la Bible. Il a la manie d'éprouver ses principes rehgieux par l'expérience. Tom est un disciple en herbe de William James et un type fort « représentatif » de jeunesse américaine. Tom Sawyer est le triomphe de la Nature. L'auteur d'Emile se reconnaîtrait en lui.
R. MicHAUD. — Mystiques et Réalistes. 10
Le jour venu de choisir une profession, Tom Sawyer n'iiésitera point. Le fleuve l'appelle. 11 accostera un de ces majestueux vapeurs qui. roues battantes, remontent le Mississipi de la Nouvelle- Orléans à Saint-Paul. Que de fois Tom Sawyer a tendu roreille pour entendre sonner la cloche du bord et écouter la voix du matelot de quart annonçant les sondages M Sous la direction de Timposant M. Bixby, pilote émérite, Tom Sawyer fera son apprentissage, descendant et remontant le fleuve. Dans La Vie sur le Mississipi, — troisième partie de la trilogie américaine, — Mark Twain nous présentera un panorama très animé du grand fleuve. Il nous initie à la vie hasardeuse des pilotes, sur le fleuve point encore endigué, parmi Tinondation, la nuit, sans fanaux, en suivant les contours deFombrc. Il en retrace l'histoire depuisle jour où De Sotto le découvrit et où La Safle, l'ayant descendu, Tincorpora aux lys de France, crime impardonnable aux yeux de Mark Twain, le Mississipi étant destiné aux Américains actuels, héritiers directs des Peaux-Rouges, en vertu d'un testament dont l'authenticité ne fait pas de doute.
Plus limoneux cent fois que le Tibre des poètes, rimmense et plantureux Mississipi coule sous nos yeux et le cadre dans lequel il se déroule est aussi vulgaire que le fleuve. Mark Twain n'a pas flatté le « père des fleuves » et encore moins ses riverains ^
1. Marquez deux (deux hauteurs do sonde), en anglais : Mark Twain. C'est ce cri des pilotes du Mississipi qui est devenu le nom de plume de Mark Twain, alias Samuel Clemens.
pionniers Yankees combien moins poétiques que les Indiens de Fenimore Cooper. Les voici, le réaliste nous les présente, en bottes et en sombrero, le revolver à la ceinture, éternels màcheurs de tabac, trafiquant du « bois d'ébène » ou perpétrant d'effroyables vendettas.
Planteurs, chemineaux, escarpes et aventuriers de la pire espèce, rien d'étonnant qu'un pareil milieu ait donné au héros de ces hisîoires une ame de détective qui annonce Sherlock Holmes. Qu'il est loin, s'il a jamais existé, le Meschacebé de notre Chateaubriand, avec ses rivages en fleurs, ses Indiens, ses buffles, ses îles embaumées et ses jardins à la dérive I... C'en est bien fini du romantisme. Le pays des philistins partout s'étend. A Natchcz, de romantique mémoire, c'est à peine si, d'un geste bref, l'humoriste pilote nous laisse entrevoir les orangers épanouis; il préfère nous entretenir d'une spécialité de conserves qui s'y fabrique, ô René! Il a tout juste le temps de « blaguer » au passage les légendes indiennes. En revanche, les moulins et les usines l'enthousiasment. Le Mississipi de Mark Twain est bien un fleuve démocratique.
Mark Twain n'oubliera pas ses expériences de pilote : le défilé, sur le pont du steamer, de tout un peuple d'originaux, les longues nuits de quart et, pour couper court aux soHloques de la dunette, les agapes entre collègues, chacun y allant de son histoire et Mark Twain faisant là ses débuts de conteur, maître passé déjà, de l'aveu même des témoins de cette époque héroïque de son existence, dans l'art de ce « rire en dedans » qui est la prouesse de l'humour. Du pilote, Mark Twain gardera, jusqu'en ses contes
humoristiques, le sang-froid, la présence d'esprit, les coups de barre brusques pour dévier çà et là, le coup d'œil marin aussi, l'habitude contractée en tenant le journal du bord de noter le contour précis et minutieux des choses, cette fantaisie mathématique que cultivera Tauteur du Scarabée d'or, Edgar Poë.
Mark Twain n'est-il qu'un humoriste? Déroutés par l'extrême variété de ton et de point de vue que l'on trouve dans ses livres, par le mélange du sérieux et du comique qui le caractérise, les critiques américains discutent; mais cette diversité même et ces contrastes ne sont-ils pas la marque par excellence de l'humour? Mark Twain est incontestablement et avant tout un humoriste. La verve de Swift, de Sterne, de Dickens, de Cervantes et de Rabelais, survit en lui. Mais il ajoute à l'humour les traits particuliers à sa race. 11 faut, pour apprécier à leur juste valeur ses histoires, partager les goûts du public auquel elles s'adressent, et le même genre d'imagination qui les a produites est nécessaire pour les bien juger.
Il y a entre le tempérament américain et l'histoire humoristique des affinités évidentes. L'Américain aime le geste pour le geste. Ce qu'il nomme le « bluff» n'est, à tout prendre, qu'un dérivatif offert à son besoin tyrannique de mouvement. L'Américain aime à abandonner les mécaniques un peu lentes à partir de son cerveau à un maître acrobate qui leur promet
les plus extravagantes pirouettes. Même quand elles tournent à vide, le jeu de ses facultés Tenchante.
L'Américain est grave et sérieux de sa nature. Les facéties souvent démesurées de riiumoriste sont pour ses nerfs tendus à l'excès une gymnastique salutaire, une détente. Tout l'effort, s'il y en a (et l'humour est un chef-d'œuvre de violence), c'est l'humoriste qui en fait les frais. L'Américain vit de logique beaucoup moins que nous, tant en théorie qu'en pratique. La fantaisie n'entre guère dans son existence. Il l'aime d'autant plus dans les livres. Il lui faut des divertissements intellectuels un peu forts. L'humour l'amuse, le secoue, le déconcerte. Il se livre à l'humoriste comme aux délices du rocking-chair et aux balançoires périlleuses de Coney Island. 11 aime les sensations de naufrage, de vertige, et, s'il plaît à l'humoriste, il se mouvra avec déhces dans l'absurde ^
C'est devant ce public spécial qu'il faut voir évoluer l'humoriste. Ses histoires sont bien moins composées pour être lues que pour être dites 2. Voyez Mark Twain devant son auditoire anglo-saxon, lâchant ses boutades les plus comiques sans un frémissement du visage et sans rien perdre de son sang-froid. Ce qu'on goûte le plus en lui, c'est ce courage de matamore,
1. Cet art-là est proprement américain, d'après Mark Twain : « Enfiler des sottises et des absurdités sans en avoir l'air, par distraction et comme sans dessein, avec l'air innocent de ne pas savoir que ce sont des absurdités : c'est là le fondement de l'art américain, si mon point de vue est juste. » {Comment dire une Jiistoire.)