‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 30 sur 44 · Sa vie durant, Mark Twain connut de véritables triomphes · texte numérisé non relu

Sa vie durant, Mark Twain connut de véritables triomphes

son intrépidité burlesque, sa vaillance paradoxale. Il laisse deviner plus qu'il explique et le public flatté se pique au jeu. Il n'éclate jamais; ses gestes sont rares et courts, sa physionomie inscrutable. Si courroucé et irascible qu'il soit, il se contient. Il s'agit de tirer un effet artistique de la colère. Quant à l'auditoire, il se délecte au spectacle de ce calme de commande obtenu tous muscles tendus et qu'un rien pourrait altérer. Cette maîtrise de soi en pleine colère, cette énergie sous pression qui se possède, mais peut partir d'un instant à l'autre : voilà l'art de l'humoriste et le plus net du plaisir qu'il procure. C'est l'équivalent d'une performance athlétique ^

Basé sur la recherche des antinomies et des contrastes, l'humour c'est l'art à rebours, la logique à reculons. Il faut à l'humoriste le disparate comme au poète l'harmonie. Rapprocher du plus loin qu'il se peut deux mots, deux idées, deux traits en oppo-

dans le conte humoristique, dont une foule de récitants continuent la tradition outre-mer. Il y a là un genre éminemment national, une littérature populaire au vrai sens du mot, un riche folk-lore exploité par toute une lignée d'humoristes qui va d'Artémus Ward jusqu'à ce prince des pince-sans-rire américains d'aujourd'hui, le très moderne M. Dooley.

1. Et la performance est difficile. Il faut que l'humoriste se fasse violence. Mark Twain est à Rome et tout l'irrite; les primitifs italiens le font « grincer des dents ». 11 s'agirait d'être calme et impartial dans la critique et l'humoriste est au paroxysme de la colère. Impossible, il le sait, de réussir dans la caricature sans présence d'esprit et bonne humeur. Or, ce que Mark Twain ressent pour ce qui l'entoure, ce n'est plus de l'inlérôt, mais de la haine : « Je hais les hôtels, nous dit-il, je hais l'opéra, je hais les vieux maîtres... Tout mon désir est de maudire et d'écumer bien en face et de tout réduire en pièces. J'ai achevé deux ou trois chapitres sur les opéras de Wagner et je l'ai fait sans me fâcher, mais la tension d\in autre effort de ce genre me tuerait. » (Biographie. II. 635.)

silion violente et qui grimacent de se trouver accouplés, voilà le génie de Tluiuiour. En quoi faisant d'ailleurs, le but de Thumoristc n'est pas uniquement de nous faire rire. 11 veut nous instruire. Au point même où les contraires se heurtent et Tantinomie s'accuse, à l'endroit le plus périlleux du rapprochement, une vérité se dégage et c'est le contraste qui la fait ressortir. Pour en arriver là, les procédés sont innombrables pourvu qu'il y ait déséquilibre et opposition.

Ce sont tantôt des phrases à faux déclic et à chute brusque qui, au moment où nous y songeons le moins, vont nous précipiter en plein vide :

J'ai connu à la Nouvelle-Zélande un homme qui n'avait pas de dents et qui, cependant, jouait du tambour mieux que personne.

Il y a quelque chose d'étrangement original chez Mac Glintock. II imite le style de tout le monde et personne ne peut imiter le sien, — pas même un idiot.

(( Je suis né souverain et libre, Monsieur! Américain, Monsieur! et j'entends que tout le monde le sache! » s'écrie un citoyen des Etats-Unis auquel on manque.de respect. — a II n'oubliait qu'une chose, nous dit Mark Twain, à savoir qu'il descendait en droite ligne de l'ànesse de Balaam, — mais cela, tout le monde le savait, — sans qu il le dit. ■»

Voilà de grosses boutades, et l'Américain n'est pas incapable d'en goûter de plus fines. Si énormes qu'elles soient, avec leur fracas inattendu, elles correspondent au besoin qu'il a d'être surexcité. Ce qu'il y a, dans l'humour de Mark Twain, de violent et de démesuré, est fait à souhait pour le satisfaire. Pour garder à ces boutades toute leur saveur, il faut d'ailleurs la césure mise au bon endroit, le flegme et la mimique appropriés. Quand, au retour d'Europe,

les reporters accaparent Mark Twain et lui demandent à brûle-pourpoint des nouvelles de la traversée, Mark Twain ne se hâte pas de répondre. Il l'ait des façons et gravement réfléchit. La traversée? Ah! oui, Mark Twain réchappa belle. Il y a eu collision en mer entre le transatlantique qui portait Mark et... une barque! Un autre jour, Mark Twain est du gardcn-party de Windsor. On lui fait les honneurs du lieu. Tout à coup, de Tair le plus dégagé et le plus sérieux du monde, Thumoriste s'approche d'un cipaye de garde et lui demande si.:, le château royal est à vendre.

'Cette plaisanterie du bout des lèvres, à laquelle le visage ne prend aucune part, est un produit américain authentique* : « Le conte humoristique est américain, écrit Mark Twain, le conte comique est anglais; le conte spirituel est français. Le conte humoristique dépend pour ses effets de la manière de dire, le conte spirituel et comique de la matière.... » Et il ajoute : « Le conte humoristique est strictement une oeuvre d'art [Comment dire une histoire-). »

Tel est le côté populaire de l'humour, mais il a des visées plus hautes. Le meilleur de l'humour, dans le cas de Mark Twain, c'est, encore plus que ses facéties

i . Lincoln s'était rendu célèbre par ses boutades et tel Président actuel des États-Unis, M. Wilson, s'est fait un renom par ses calembours, ou « limericks » en vers.

2. Sur l'humour et ses définitions, voir les remarquables études de Bergson, Le Rire. — L. Cazamian, Le mécanisme de riiumour {Études de psychologie littéraire). — F. Baldensperger, Les définitions de l'humour {Études d'histoire littéraire, 1).

et ses bons mots, la physionomie originale que sa fantaisie prête aux hommes et aux choses. Tantôt grotesquement défigurés et déformés comme dans les miroirs de la foire, tantôt discrètement et spirituellement travestis, suivant la distance à laquelle il les éloigne de la réalité, l'humoriste multiplie et nuance les caricatures. Le principe qui Tinspire est toujours le même, c'est celui que nous avons signalé plus haut. Il sagit, à la faveur d'un contraste, d'attirer l'attention sur tel ou tel point d'importance. Si possible, l'humoriste nous prendra à l'improviste. II va par exemple portraiturer Christophe Colomb. C'est bien moins pour rendre hommage à l'amiral de Castille que pour dire son fait au moyen âge et à la Sainte Inquisition. Il lui faut un Christophe Colomb mi-parti, à la fois historique et burlesque. Pour cela, dissimulons dans l'ensemble authentique du portrait, et sans en avoir l'air, des traits détournés, des détails bizarres et disparates qui passeront avec le reste, mais qui, jurant avec l'ensemble, n'en feront par moins leur effet, une fois perçus. De là ce portrait burlesque de l'amiral sur sa caravelle :

De bon matin, Christophe Colomb faisait ses dévotions à la chapelle de la Vierge. A huit heures sonnantes, il paraissait sur la promenade de poupe. Le temps était-il frais, il venait revêtu de la tête aux pieds (du casque à panache aux talons garnis d'éperons) d'une magnifique armure incrustée d'arabesques d'or qu'il avait préalablement réchauffée au feu des cuisines. Le temps était-il chaud, il Amenait dans l'attirail des marins de l'époque : grand et lourd chapeau de velours bleu à panache flottant de plumes d'autruche blanches comme neige, fixé par une broche étincelante de diamant et d'émeraude; pourpoint de velours vert broché d'or, avec manches à crevés laissant voir des doublures de

ir)4 MYSTIQUES ET RÉALISTES ANGLO-SAXONS

satin pourpre; large col, manchettes à volants de riche et souple dentelle; hauts-de-chausse de velours rose avec grosses jarretières de hrocard jaune, has de soie gris perle ornés et délicatement passementés... larges gants de la plus fine peau blanche d'hérétique fabriqués par la Sainte Inquisition, faisant partie jadis de la personne d'une dame de haut rang; rapière au fourreau incrusté de pierreries et suspendue à un ample baudrier rehaussé de rubis et de saphirs [Bateaux de toutes sortes. — Aboiit ail Kinds of ships.) "^

Républicain farouche, Mark Twain veuL-il faire la satire de la royauté, il l'incarnera, pour la discréditer, dans un représentant du règne animal qui aura des rois la majesté, les vices et les ridicules joints à d'indéniables qualités, celles-là mêmes qui manquent aux gens sur le trône. Nous aurons Tallégorie suivante :

Les rois sont dangereux, ayez des chats... Ils se rendraient aussi utiles que n'importe quelle famille royale, ils en sauraient autant, ils auraient les mêmes vertus et les mêmes vices, la même disposition à s'attraper avec d'autres chats royaux; ils seraient risiblement vaniteux et absurdes sans jamais le savoir et ne coûteraient absolument rien. Enfin ils seraient de droit divin aussi sûr que n'importe quelle maison royale, et Tom IV, ïom XI ou Tom XIV, Roi par la grâce de Dieu, sonnerait aussi bien qu'appliqué à l'ordinaire Tom royal porte-culotles... Le culte des rois étant fondé sur la sottise, ces chats gracieux et inolfensifs deviendraient vite aussi sacrés que des Majestés, et plus encore, si l'on remarque qu'ils ne pendraient, ne décapiteraient, n'emprisonneraient personne... Leurs sujets rempliraient les vacances avec de petits chats tirés de notre maison royale; nous on posséderions une fabrique, de quoi fournir tous les trônes du monde; d'ici quarante ans, toute rEurope serait gouvernée par des chats... Le règne de la paix universelle commencerait, pour ne plus finir.

Sur quoi éclate à nos oreilles le miaulement de Sa Majesté.

Ainsi, pour arriver à ses fins, Thumoriste nous propose une hypothèse inacceptable, dont nous rejetons chaque terme pour des raisons différentes, mais également convaincantes. Si Tune des deux alternatives est cruelle, Tautre est absurde. Force nous est bien de les repousser toutes deux. Ni chats ni rois, c'est entendu, et Thumoriste triomphe. II nous épargne, à nous, l'embarras du choix. Nous voilà républicains comme lui. Mark Twain vient d'accomplir une révolution en riant.

Introduire dans une description, un portrait, un récit, un élément qui fasse violence et tort à une autre et nous rejette vers un troisième point de vue qui est celui de Thumoriste, tel est le but de ces stratagèmes. Mark Twain applique plus d'une fois ce procédé à rhistoire. S'agit-il de rendre au passé travesti parles poètes son véritable caractère, Mark Twain lui juxtapose brusquement le présent dans ce qu'il a de plus actuel, voire de plus vulgaire. De passage à Rome, Mark Twain est allé au Colisée, le Colisée au clair de lune, le Colisée poétique des Martyrs, de Fahiola et de Qiio vadis. Mark Twain saurait, s'il le voulait, évoquer le passé tragique dont ces pierres perpétuent le souvenir. Mais ce serait sacrifier aux illusions sentimentales. Mark Twain, chemin faisant, a trouvé un document authentique qui emporte son imagination dans une direction diamétralement opposée.

C'est la gazette du Cirque, le Journal des Gladiateurs {La Hache d'armes romaine, quolidien), publiée à Rome au iv^ siècle après Jésus-Christ. En voici un extrait qui nous enlève bien des illusions :

Colisée. Début de saison... Une matinée pour les petits est annoncée pour cet après-midi. A cette occasion, plusieurs enfants de lÉcole du dimanche appartenant à la secte dénommée chrétienne seront mangés par les tigres. On continuera tous les soirs, sauf avis contraire, la représentation habituelle. Tous les soirs, changements importants de programme. Au bénéfice du gladiateur Valérien, mardi 29, si Valérien est encore vivant. — A^. B. La Direction désire faire l'acquisition de trente ou quarante lions et tigres de premier choix. On demande des martyrs.

Ainsi, du Cirque romain, Thumour nous fait passer sans transition dans une authentique ménagerie d'Amérique et se venge par la caricature à la fois de la cruauté romaine et du mirage sentimental qui travestit la réalité.

L'humour sous sa forme agressive n'est qu'un paroxysme et un éclat. L'humoriste sait, quand il lui plaît, sacrifier aux Grâces. Il se garde de la fausse sentimentalité et du romanesque de commande. Mais à l'occasion il consent à s'attendrir. Il est aussi sensible que n'importe qui à la beauté des choses et la touche poétique est fréquente dans son œuvre. On sent plus d'une fois sous l'humour sourdre la source profonde du sentiment. Si l'art laisse indifférent ou

irrite riiumoriste, parce qu'il est l'œuvre des hommes et le miroir de leurs illusions, la Nature, indifférente et étrangère à nos ridicules et à nos vices, l'inspire, et toujours heureusement.

Écoutez-le évoquer, à soixante-dix ans de distance, rhumble logis qui abrita son enfance, la salle de famille avec le petit lit, le rouet à la triste char^son, le vaste foyer où s'empilent les bûches de noyer d'où jute le sucre, le chat, le chien, tante Polly qui tricote dans un coin de la cheminée, l'oncle fumant dans l'autre sa pipe de calebasse, et les enfants en chemise se chauffant à la flamme :

Là-bas, appuyée à la maison, contre la palissade, s'élevait une petite cabane de planches. La colline boisée y tombait à pic, par delà les granges, le séchoir au maïs, les écuries et le fumoir, vers un limpide ruisseau qui chantait tout le long de son lit de gravier, serpentant, sautillant, dedans, dehors, de-ci, de-là, là-bas, dans Fombre profonde des hauts feuillages et des vignes, endroit divin pour marcher dans l'eau, avec des piscines aussi qui nous étaient interdites et se trouvaient par conséquent fort fréquentées, petits chrétiens que nous étions, ayant appris très tôt la valeur du fruit défendu...

Il se rappelle « le crépuscule solennel et le mystère des bois profonds, les senteurs de la terre, le léger parfum des fleurs sauvages, l'éclat du feuillage lavé par la pluie, le clapotis des gouttes quand le vent secouait les arbres, le martelage lointain du pivert et le rappel étouffé des faisans dans l'éloignement de la foret... la prairie, sa solitude et son calme, un gros faucon planant immobile dans le ciel, les ailes grandes ouvertes et le bleu de la voûte azurée resplendissant à travers les franges de ses plumes ».

Il revoit « les bois en leur robe d'automne, les chênes empourprés, les noyers lavés d or, les érables et les sumacs éclatants de feux incarnats ». 11 entend sous ses pas le bruissement des feuilles mortes.

Ici encore, Tantilhèse familière à l'humour n'est pas oubliée. 11 faut la chercher dans le contraste entre cette délicatesse de sentiments que rien ne faisait prévoir et la rudesse habituelle de l'humoriste. Nous n'attendions pas cela de sa part. Le plaisir se rehausse une fois de plus de la surprise. Nous savons gré au pamphlétaire de daigner pour une fois se faire simplement humain et de s'attendrir. S'il est capable de s'éprendre du beau, lui aussi, nous lui ferons d'autant plus volontiers confiance quand il critiquera les ridicules des faux esthètes. Les Innocents en voyage abondent en exemples de ce genre. Telle description de Venise est un tableautin de haut goût et la nuit sur l'Acropole ferait honneur à Chateaubriand. Par des chemins détournés, Mark Twain est arrivé un soir sur l'Acropole. Il est d'abord un peu déçu. Ce n'est que cela! Heureusement passe l'ombre du cynique Diogène, à qui l'humoriste s'empresse de tirer sa révérence. Il a trouvé un homme. Mais la nuit tombe sur les hauts portiques et la lune se lève. Mark Twain va s'accouder aux murs de la citadelle, et quelle vision!

« Athènes au clair de lune... étalée là à ses pieds comme un tableau... » Les vignes, les maisons, le moindre relief se détache en pleine clarté : « La ville silencieuse inondée de la plus douce lumière qui jamais coula de la lune ressemblait à un être vivant plongé dans le sommeil ».

A rarrière-plan, un édifice attire raltention et la concentre : « un petit temple dont les délicates colonnes et le fronton orné étincelaient d'un riche lustre qui captivait l'œil comme un enchantement ». Les colonnades du palais royal se détachent au milieu des massifs de verdure sur lesquels « papillotait au hasard une averse de rayons ambrés » :

Une pluie d'étincelles d'or dont l'éclat s'atténuait dans la glorieuse clarté de la lune doucement luisait sur l'océan de sombre feuillage, comme les étoiles pâles de la voie lactée. Au-dessus de notre tête les imposantes colonnes, encore majestueuses dans leur ruine, sous nos pieds la cité rêveuse, au loin la mer d'argent. Rien ne manquait au tableau. Il était parfait {Les Innocents en voyage).

Il faut à l'humour non seulement des oppositions de mois et d'idées, mais des contrastes de gestes. Géants et nains, bouffons et clowns, à côté de Thumour-calcmbour et de Thumour-sarcasme, de Thumour-poétique et attendri, il y a Thumour-caricalurc. Mark Twain est un caricaturiste insigne. Son œuvre abonde en originaux. Tante Polly, Tom Sawyer, le digne pilote Horace Bixby, le nègre Jim avec son ame naïve et émerveillée, et combien d'autres! Comment oublier le colonel Scllcrs*? Mélange de Tartarin et de Don Quichotte, Sellcrs personnifie l'esprit bien américain d'entreprise et d'aventure. Que n'a-t-il pas inventé pour faire fortune, le bon colonel Sellers? (Il s'appelle « colonel » comme on se nomme en France maître

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