Emerson reprendra ce passage du Journal dans sa deuxième
Ainsi à partir de 1832, — et surtout pendant la période qui s'étend du renoncement d'Emerson au dogmatisme unitaire jusqu'à la publication des Essays en 1841, — Montaigne est dans le Journal d'Emerson régulièrement évoqué et célébré en quelque attribut de sa sagesse ou de son style. Fond et forme, Emerson trouve son bien en Montaigne. Un peu plus espacés après les Essais, — et n'est-ce pas une preuve de plus qu'Emerson vient de lire Montaigne surtout en vue de son grand livre? — les rappels à Montaigne n'en seront pas moins nombreux jusqu'à la fm du Journal; non seulement des renvois et des citations comme on en trouve dans les œuvres générales, mais d'importantes notes constituant autant d'esquisses d'un portrait ressemblant et complaisamment dessiné de Montaigne. De 1820 à 1873, le nom de Montaigne reviendra périodiquement et annuellement dans le Journal d'Emerson \
Quel put être le fruit de cette longue intimité d'Emerson avec Montaigne? Ayant passé sa vie dans le commerce de l'auteur des Essais, dans quelle mesure Emerson en a-t-il « utilisé » la sagesse? Quel
adresse sur VÉthique des Lettres prononcée quelques jours après le Discours de Cambridge, toujours pour affirmer le caractère sacré de nos intuitions {Œuvres, l, 172).
1. A en croire une note de ses éditeurs (IV, 295), Emerson aurait repris en 1873 la phrase dans laquelle il nous disait, dès 1825, l'importance capitale pour lui du livre de Montaigne. Ainsi, à la fin de sa carrière, Emerson n'aurait rien trouvé à changer à son verdict sur Montaigne. Les Essais de Montaigne sont toujours pour Emerson le livre capital.
est le sens exact de son dire : « Nul livre... n'eut jamais pour moi Fimportancc de celui-là »? Quelle est la dette précise d'Emerson envers Montaigne?
Avant de répondre il faut nous souvenir qu'Emerson est à la fois le plus original et le plus impersonnel des penseurs : original à cause de son individualisme intransigeant, curieux uniquement d'une sagesse de première main, mais impersonnel aussi avec sa théorie de la Surâme, de la sagesse unique, de l'Univers physique et spirituel donné une fois pour toutes, en sorte que les découvertes de pensée ne sont que des réminiscences, et cette autre doctrine, que les idées indépendantes de leur nature ne sont pas à demeure, mais seulement de passage en chaque homme (IV, I). Tel est bien le sens du mot sur Montaigne, qu'Emerson lit pour la première fois. En platonicien fidèle à la théorie de la réminiscence, il lui semble avoir écrit lui-même le livre dans une existence antérieure. De là encore, la façon qu'il a de s'excuser, quand il lui arrive de mouler de trop près sa propre pensée sur son modèle et de s'en apercevoir après coup : « Si Montaigne ne l'avait pas dit, je l'aurais trouvé moi-même. »
Les théories fondamentales des Essais d'Emerson, il faut en chercher l'origine en Emerson lui-même. Sur l'amitié, l'éducation, les livres, l'histoire, les héros, Emerson ne fait qu'appliquer ses théories transcendantes. Individualiste absolu encore une fois, qui tient tout comme donné et inné dans l'âme, Emerson déduit de ce point de vue supérieur sa théorie de l'amitié par pure condescendance et de la sympathie à cloisons étanches, l'idée de l'éducation nulle quand elle ne se propose pas de révéler l'âme à
elle-même, Tidée des livres considérés plutôt comme des stimulants que des oracles. Tout cela, Emerson l'aurait trouvé sans Montaigne, ce sont des corollaires de sa métaphysique. Mais reste qu'Emerson a lu Montaigne avec Tintérêt qu'il nous a dit, et en le lisant il Ta cité, il Ta annoté pour nous, en marge de sa traduction de Cotton, nous invitant par là à établir la comparaison aux points où la pensée de Montaigne rencontre la sienne.
Le Titre des Essais.
La première mention directe que nous trouvions dans le Journal d'Emerson de son grand livre de 1841 , les Essais, se rencontre sous le patronage de Montaigne. Si Montaigne ne donne pas à Emerson la première idée des Essais, — dès 1824 Emerson songe à composer un supplément aux Essais moraux de Pope, sinon aux Essais de Bacon (J., II, 20-21), — du moins Montaigne pique Emerson d'émulation*. Nous lisons à la date du 14 mai 1835 : « A quand tes corrections à Montaigne? Quand suivras-tu les conseils de la Nature? Où sont tes Essais? » (J., III, 480). Si Emerson veut imiter Montaigne et composer lui aussi ses Essais, c'est donc en partie pour corriger Montaigne, et nous n'en sommes pas surpris, s'il est vrai qu'Emerson se meut déjà en pleine transcendance. Emerson est contre Montaigne le poète de la certitude morale, et ce mot de morale il l'entend dès lors dans un sens assez différent du sens classique où
i. Et déjà, dans le passage cité, il estime Montaigne plus que Pope.
R. MiCHAUD. — Mystiques et Réalistes. 2
le reçoit Montaigne : morale d'Emerson tout intuitive et de Montaigne plutôt rationnelle. De Montaigne, de Montaigne sceptique surtout, nous verrons en outre qu'Emerson se garde de tout accepter*.
Emerson, Montaigne et l'Amitié.
On connaît la philosophie de Tamitié selon Emerson, Tamitié fondée sur une admiration réciproque mais respectueuse et sur la sympathie à distance, le meilleur du commerce amical consistant en l'absolue indépendance que l'ami laisse à l'ami. Montaigne est plus expansif, mais n'en célèbre pas moins, lui aussi, l'amitié par absence. Sur la feuille de garde de son Gotton, Emerson a soigneusement noté le chapitre IX du livre III de Montaigne. C'est là un de ces renvois accoutumés à la feuille de garde de ses auteurs favoris, Platon, Plutarque, Gœthe, en qui il aime à se reconnaître. Emerson, d'un coup de crayon, indique que la rencontre vient d'avoir lieu et que, sur tel point capital qu'il n'oubliera pas, il vient de retrouver sa pensée en celle de son auteur favori ^ Relisons ce chapitre de Montaigne et nous y trouve-
1, Emerson nous indique dès 1835 le but qu'il se propose dans les Essais. Il va prêcher, entre autres choses, l'évangile de la sincérité : « l'excellence transcendante du vrai dans le caractère, le discours, les choses ». On voit combien ce programme est dans l'esprit de Montaigne {J., III, 480).
2. Nous utilisons ici et dans toute cette étude les renvois d'Emerson au feuillet de garde de son Montaigne, qu'il lit dans la traduction anglaise de Golton (3 vol., London, 1093). Nous n'avons rien trouvé jusqu'ici qui indique qu'Emerson ait utilisé l'édition française des Essais. Emerson estimait fort Gotton et il le cite comme modèle de style (J., X, 320).
rons la doctrine essentielle qui fait le fond de l'essai sur L Amitié : « Vous trouverez que vous êtes lors plus absent de votre ami, écrit Montaigne, quand il vous est présent... En la vraie amitié de laquelle je suis expert; je me donne à mon ami plus que je ne le tire à moi... si Tabsence lui est plaisante ou utile, elle m'est bien plus douce que sa présence... J'ai tiré autrefois usage de notre éloignement et commodité : nous remplissions mieux et étendions la possession de la vie, en nous séparant... la séparation du lieu rendait la conjonction de nos volontés plus riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la faiblesse en la jouissance des âmes. »
L'Essai d'Emerson sur L'Amitié est bien dans le ton de celui de Montaigne. Pour Emerson, l'amitié est un idéal à peu près inaccessible. Emerson nous met au défi de trouver un ami à notre mesure. Appliquée à l'amitié, la doctrine de l'universelle illusion le désespère. Au lieu de caprices éphémères à flatter, serait-il possible de nous lier par des relations permanentes ? Emerson en doute, et il est bien près de déclarer l'amitié impossible pour n'en faire qu'un <( délicieux tourment ». De là cette lettre ironique d'un ami à son ami, avec sa conclusion sceptique : « A toi pour toujours ! ou pour jamais ! »
Faute de mieux, Emerson en revient au commerce amical respectueux et indépendant prôné par Montaigne, une amitié dans laquelle les deux amis confient volontiers à l'absencQ le soin de perpétuer leur union : « Nos amitiés, écrit Emerson, font une
fin prompte et piteuse, fondées qu'elles sont sur le vin et les songes... Ce n'est pas religieusement que nous entreprenons notre ami, mais d'une passion adultère qui voudrait nous l'approprier.. . Presque tous les hommes s'abaissent à la rencontre... C'est un désappointement perpétuel, môme pour les vertueux et les doués... Nos facultés nous jouent et l'un et l'autre partis sont soulagés par la solitude * » (II, 198-199). Telle sera bien pour Emerson la pratique de l'amitié. Courtois et dévoué, il n'en mettra pas moins au-dessus de tout le soin jaloux de ce qu'il nomme sa « solitude d'âme ». Même les plus chers de ses disciples, Margaret Fuller et Thoreau, ne pénétreront jamais tout à fait dans son intimité. Dans cette petite ville de Concord, les plus illustres desTranscendantaux se réuniront autour de lui, mais chacun gai'dera son indépendance. Emerson serrf l'âme et le pivot du cercle, mais comme le soleil au centre de son système, par rayonnement et de très haut 2.
L'exercice est aisé et montre combien Emerson s'est assimilé l'esprit et jusqu'au style de notre moraliste. — Ce n'est sans doute point simple hasard non plus si, utilisant dans l'essai sur UAmitié quelques lignes d'une lettre à Margaret Fuller dans laquelle il discutait la possibilité d'une amitié idéale, Emerson introduit le nom de Montaigne : « Mon vieux bavard de Montaigne revient en honneur, je le vois, à notre époque guindée et cérémonieuse. Qui l'eût cru? » (Comp. Journal, V, 85, et II, 198-199).
2, C'est ce qui faisait dire au poète-naturaliste Thoreau, disciple de prédilection et longtemps commensal d'Emerson, en parlant des Transcendantalistes de Concord et de lui-même : « Nous communiquons entre nous comme les tanières des renards, dans le silence et l'obscurité, sous la terre » {Œuvres de Thoreau. Walden Edition, VI, 57). Et Thoreau voyait dans le
La philosophie de l'amitié selon Montaigne est famiUère à Emerson jusqu'en ses moindres nuances. Il connaît un autre chapitre de Montaigne (I, 27) qu'il utilise également dans ses considérations sur l'amitié. C'est bien Montaigne qu'Emerson cite (II, 204) et qui est son autorité d'après Gotton : « J'honore le plus ceux que j'honore le moins... et m'offre maigrement et fièrement à ceux à qui je me suis le plus donné. » Même recours à Montaigne, un peu plus loin, au sujet de l'amitié « indivise » et qui ne saurait subsister en sa perfection entre plus de deux personnes, « comme en témoignent ceux qui sont le mieux versés dans la chaude histoire du cœur » (II, 206).
Emerson connaît l'immortelle amitié de Montaigne et de La Boétic. Elle lui inspire un poème intitulé Etienne de la Boèce (IX, 82). Emerson y célèbre une fois de plus lamitié libre et philosophique dont il a donné la théorie dans son essai sur L'Amitié. Il célèbre ce genre d'amitié qui, au lieu d'asservir deux hommes sans les rendre meilleurs, les unit tous les deux dans la communion de l'âme universelle. Emerson insinue également que l'amitié idéale est celle dans laquelle la personnaUté de l'un des amis sait, au besoin, faire sentir à l'autre son ascendante
groupe transcendental une troupe d'élite, mais dont les membres ne savaient pas tirer les uns des autres la moitié du profit qu'ils pourraient {ibid., 93-94). ^
1. Voir également IX, 429, où, en marge d'une référence a Montaigne, Emerson inscrit cette maxime sur l'amitié : « Leur faire écho (à vos amis), c'est vous apercevoir bien vite de votre dénué-
C'est sa religion de Tamitié et le souvenir de la Boétie et de Montaigne qui inspirent visiblement le panégyrique tout classique qu'Emerson compose en Fhonneur de son frère Charles, lors de la mort de ce cadet tant aimé et génial (J., IV, 39). En mots sentencieux et profonds, qui rappellent ceux dont se servait Montaigne pour célébrer la Boétie, avec un stoïcisme tout antique, Emerson vante ce frère dont les vertus « étaient pareilles aux victoires de Timoléon et d'Horace, tant elles étaient faciles et naturelles », amitié idéale de deux frères si bien unis quil eût été impossible à chacun d'eux de dire : « Ceci est ma pensée, cela est la vôtre ».
Ainsi s'entendent Emerson et Montaigne sur cette philosophie de l'amitié, fondement de tout humanisme, mais pour Emerson bien moins commerce effectif qu'hypothèse transcendante sur les affinités possibles entre ceux qui habitent la même sphère d'idées *.
La pédagogie.
Emerson revient à ^Montaigne en 1825^ au moment où il pouvait éprouver le besoin le plus grand de se faire une philosophie de l'éducation. Emerson est directeur d'école, maître sans enthousiasme, mais dont probablement les premières réflexions pédagogiques datent de cette époque d'intimité avec les
ment à leur égard. Ils venaient vers vous pour quelque chose de nouveau. Un homme aime un liomme. »
1. On trouverait, semble-t-il, le type le plus parfait de l'amitié philosophique selon Emerson dans l'amitié de Renan pour sa sœur Henriette.
Essais de Montaigne. Il exprimera ses vues sur le sujet dans un essai sur L'Éducation {Œuvres, X). Nous y retrouverons, élargies et approfondies, les vues bien connues de Montaigne. Pour Emerson, « réducation doit être aussi large que l'homme ». Elle doit être aussi vaste que la vie {coextensive to life). Nécessité d'an enseignement individuel, d'une éducation, moins verbale que réaliste et pratique. Formation du jugement plus que de la mémoire. Préparation de l'homme et non du spécialiste. Besoin de dresser le corps et les sens aussi bien que l'esprit. Respect entier de la libre initiative du disciple. Recours à la Nature et à l'expérience comme aux maîtres par excellence. Et pour règles de détails : critique des collèges, du grec et du latin, plaidoyer en faveur des sports, nécessité des voyages, des langues, règles de la conversation... Il n'est pas un article du programme -d'Emerson que n'acceptât Montaigne. « Un agréable développement des facultés dans leur ordre respectif » , voilà selon Emerson l'éducation idéale (XII, 124). Emerson parle en métaphysicien autant qu'en moraliste et remplace la notion de la raison classique par l'idée de l'âme intuitive : « Éduquer, définit Emerson, cest produire Vâme au dehors ». Emerson s'approprie l'essentiel de Montaigne en l'approfondissante
1. Les réminiscences du programme encyclopédique et athlétique de Rabelais, en fait d'éducation, se retrouvent dans le Journal {J., IX, 40). Emerson a lu Rousseau également et il recommande la lecture de VÉmile (J., II, 27).
JL,es livres.
Aux livres Emerson applique son individualisme transcendant. On connaît son parti pris à ce sujet. Jaloux avant tout de sa liberté et sûr de trouver en soi toute sagesse, Emerson se tient en garde envers les livres comme envers ses amis les plus chers. Il les aime, il les garde à portée de la main, mais sans familiarité excessive. Les livres sont ce qu'il y a de meilleur au monde, ou de pire, selon lusage (I, 89). Ils font courir au penseur le risque de Tarracher à lui-même. Ils n'ont jamais contribué au salut de personne (VII, 189). Ils n'ont qu'une valeur secondaire (XI, 507); ils peuvent inspirer (ï, 89). Ce sont des stimulants aux heures d'apathie et de doute, des distractions aux moments de loisir (XI, 507). Mais il y a trop de livres et trop peu de lecteurs dignes de ce nom (/., V, 18). Il faut garder à l'âme et à la raison leurs droits (XI, 508). II ne faut pas lire pour se dispenser d'agir (II, 164). Le livre n'est rien sans le lecteur ni le lecteur sans le livre (VII, 187). Il ne faut lire de livres que les plus anciens, les plus fameux {ibid., 196). Et ne lire que ce que l'on aime [ibid.). De tous les plaisirs, la lecture est le plus commode, le plus accessible (XI, 503). Montaigne prétend que les livres ne sont qu'un plaisir languissant, mais Emerson connaît des livres bien vivants, des livres « vigoureux et féconds » qui laissent le lecteur plus riche qu'ils ne le trouvent (VII, 197).
Emerson a lu le passage de Montaigne touchant les livres (Essais, III, 3) ainsi que l'Institution des Enfants. Montaigne, lui aussi, est sur ses gardes à
regard des livres. Il aime mieux « en embesogner son jugement que sa mémoire ))jJLa lecture lui sert à « éveiller son discours », mais quelquefois aussi les livres sont des occupations qui « le débauchent de son étude ». Cependant Montaigne préfère le commerce des livres à celui des hommes. 11 est plus facile, plus sûr. Les livres contribuent à distraire Montaigne de l'oisiveté, des fâcheux et des imaginations importunes. Il les emporte en voyage sans se soucier toujours de les ouvrir. Il est avec eux comme un avare avec son trésor et « jouit de savoir qu'il en jouira davantage^ ». Le plaisir que lui procure les livres n'est pas sans mélange. Il a ses incommodités et il est pour l'esprit plus que pour le corps. Sur quoi, nous venons de le voir, Emerson proteste.
Montaigne cherche dans les livres « la science qui traite de la connaissance de soi et qui l'instruise à bien mourir et à bien vivre » (I, 25). C'est-à-dire que Montaigne lit en moraliste et en psychologue. Il demande aux anciens surtout, qui lui semblent « plus pleins et plus, roides », des règles de sagesse et un portrait fidèle de l'homme pour compléter le sien.
Passant des livres à la question de l'assimilation des auteurs, dans L'Institution des enfants, pour nous dire combien, afin d'être efficace, toute lecture doit être personnelle, Montaigne écrit cette phrase qu'Emerson relève : « J'ai lu en Tite-Live cent choses
1. Cf. Œuvres d'Emerson, VIII, 289 : « Montaigne voyageait avec ses livres, mais il ne les lisait pas. »
que tel n'y a pas lu. Plutarque y en a lu cent oullré ce que j'y ay su lire, et à Taventure oultre ce que l'auteur y avait mis... » (I, 25). Dans ce passage de Montaigne, repris plus d'une fois avec complaisance, Emerson reconnaissait ce qu'il y a de plus original dans sa propre philosophie des livres, de l'histoire et des héros. Les livres selon Emerson sont l'expression de l'âme universelle qui en est le véritable auteur. Ils sont l'ouvrage de l'esprit commun à tous les hommes. « C'est la même nature qui les écrit et qui les lit » (I, 91), et c'est cette nature commune à tous que les livres nous révèlent. Voilà pourquoi nous nous reconnaissons dans les livres ; ainsi s'explique le plaisir, qu'ils nous procurent. Tout se passe comme si un seul et même homme les avait tous écrits (III, 232). Il nous semble parfois, à propos des plus grands, que nous les avons écrits nous-mêmes, et c'est ce qu'Emerson éprouve à propos de Montaigne (IV, 162). Mais nous n'incarnons pas à nous seuls l'âme universelle, nous n'en représentons chacun de nous qu'un aspect, et c'est cela que nous retrouvons dans les livres. Chaque lecteur y fait sa découverte. Voilà pourquoi un seul livre peut à lui seul représenter mille livres et être lu différemment par mille lecteurs. Ce que l'un y verra échappera à l'autre. De là le plaisir que nous prenons à revenir à un livre. Relire un livre, c'est à bien des égards le découvrir. L'esprit du lecteur a évolué, l'humeur n'est plus la même, le livre est nouveau pour lui (J., II, 465).
Que la lecture, pour être profitable, soit personnelle. Pour bien lire, cherchons dans les livres ce qu'il y a de plus général, de plus universel, la force originale qui les a produits (III, 233. J., III, 551-552).
Ne nous attachons qu'aux livres les plus fameux, ceux dont Tantiquité nous garantit la valeur et qui sont éternels comme l'esprit qu'ils représentent (VII, 194). « Il faut vingt ans pour lire un livre. » Chacun y faisant sa découverte, ce n'est que peu à peu que l'on peut dresser la carte d'un hvre comme celle d'un continent (/., X,239). Un seul homme n'y suffit pas, il y faut des générations de lecteurs {J., V, 18) ^ Conclusion : nous ne trouvons dans les auteurs que ce que nous y portons nous-mêmes (/., VIII, 58). Nous ne lisons bien que le livre que nous sommes capables d'écrire (II, 149). Et le paradoxe suivant : tout livre nous invite à le dépasser, nous lisons pour n'avoir plus besoin de lire. Le héros n'a plus d'intérêt pour nous, une fois que nous l'avons imité. Si^, ayant lu Shakespeare, je deviens moi-même Shakespeare, quel besoin ai-je désormais de Shakespeare et de ses drames? (J., V, 258). « Pour bien lire, il faut savoir inventer » (I, 92).
ÏII
L'Histoire et les Héros.
On connaît la théorie de l'assimilation des auteurs selon Montaigne (et, parlant des auteurs, Montaigne a surtout en vue les historiens, qui sont « sa droite
1. On voit en quoi consistait pour Emerson le rôle de la critique. Le critique parfait, selon lui, serait une sorte de « représentant » de tous les lecteurs possibles, et des meilleurs. Le goût qu'il avait pour les Lundis nous porterait à croire qu'Emerson avait trouvé ce critique idéal en Sainte-Beuve.