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Mais quel siï

28 MYSTIQUES ET REALISTES ANGLO-SAXOXS

balle ») : 1) Appropriation et pratique des auteurs. 2) Libre jugement des auteurs : voilà la philosophie de Montaigne en matière de lecture : « Il faut qu'il emhoive leurs humeurs (le disciple), non qu'il apprenne leurs préceptes... ; qu'il se les sache approprier... Le gain de notre étude, c'est en être devenu meilleur et plus sage... Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. . . S'il apprend Fhistoire, que ce ne soit pas pour les dates, mais /)oar les mœurs... et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruine deCarthage que les mœurs de Hannibal et de Scipion... Qu'il ne lui apprenne pas tant les histoires qu'à en juger. C'est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure... » (I, 25).

Telle est bien, dans son essence, la philosophie de l'histoire et des Représentative Men selon Emerson.

La valeur de l'histoire est éminemment biographique. Le passé n'a d'importance pour nous qu'autant que nous savons Vactualiser et le i^evivre. Le passé n'a de valeur qu'en fonction du présent. De même, la philosophie des grands hommes {Représentative Men) est fondée sur le principe delà possibilité pour nous du droit et aussi du devoir que nous avons de retrouver notre propre vie dans ces Représentants de l'humanité et, vice versa, de revivre leur vie dans la nôtre.

Telle est bien l'idée fondamentale de l'essai d'Emerson sur l'Histoire (II, 7-8) : « Que le disciple lise l'histoire activement et non passivement; quil regarde sa vie comme le texte et les livres comme le commentaire.... Qu'il le sache : il lui est possible de vivre Vhistoire entière en sa propre vie. Qu'il trans-

pose le point de vue duquel on a accoutumé de lire l'histoire et qu'il la lise, non pas du point de vue de Rome, d'Athènes et de Londres, mais du sien. Qu'il l'affirme : c'est lui le juge, et si V Angleterre et r Egypte ont quelque chose à lui dire^ cest à lui de le voir... C'est toujours à notre expérience personnelle que nous ramènent les événements capitaux de Vhistoire et c'est par là que nous devons les vérifier^.... »

La philosophie des Représentative Men est fondée sur le même principe d'appropriation et d'assimilation : « C'est pour nous autant que pour leurs contemporains que Socrate, Saint-Paul, Marc-Aurèle, Luther, Michel-Ange ont vécu. Nous découvrons avec joie une stricte ressemblance entre leurs élans les plus nobles et les nôtres... c'est nous qui triomphons dans leur victoire. Nous participons à leurs actions en en prenant une intelligence complète... » (J., III, M0-4M).

Le dernier mot de la philosophie de l'histoire selon Emerson est le suivant, et il y arrive par une conséquence toute logique, après le renvoi en dernier ressort de tout événement passé à notre expérience per-

1. Voir aussi un passage fort explicite où Ton peut reconnaître, à travers ce que Michelet nommait la résurrection du passé, le germe de ce qu'on a appelé depuis le « bovarysme » (J., IV, 153) : •« Le but de l'histoire est de rehausser la valeur de l'heure présente. Toute l'histoire doit être écrite du point de vue de l'homme; elle a son explication dans l'histoire de l'individu, ou bien l'histoire n'est que mots. Nous qui lisons devons nous faire Romains, Grecs, Barbares, prêtre et roi, martyr et bourreau, sous peine de ne rien voir, de ne rien retenir^ de ne rien apprendre. »

sonnelle pour le vérifier : « Toute histoire devient subjective; en d'autres mots, il ny a pas à proprement parler d'histoire, il n'y a que de la biographie (et, pourrions-nous dire en allant plus loin qu'Emerson dans la direction logique de sa pensée, « il n'y a que de l'autobiographie »). A chacun d'apprendre la leçon pour lui-même et de parcourir le champ entier. Ce que nous ne voyons pas, ce que nous ne vivons pas, nous ne le connaissons pas. L'histoire est cela ou rien (II, 9-10). »

Nous laissons Emerson développer une de ses idées les plus originales et les plus riches. Ici il quitte évidemment Montaigne pour pousser sa théorie individualiste et égoïste de l'histoire, en plein subjectivisme.

« Représentative lYIen. »

A la base de la philosophie de l'histoire selon Emerson, et l'expliquant, nous trouvons sa théorie de la « représentation ». Elle est toute métaphysique et à première vue bien étrangère à Montaigne. Philosophie des livres, de l'histoire et des Représentative Men, elle repose sur cet axiome : « L'Esprit est un,.. Moïse, Confucius, Montaigne, Leibnitz ne sont pas tant des individus que des parts de l'homme et des parts de moi et mon intelligence me prouve qu'ils m'appartiennent (XII, 316-17). » Le fondement de la philosophie de l'histoire, c'est pour Emerson « le fait étonnant... de l'identité radicale de tous les hommes, de l'unicité de l'esprit qui fait de chacun la mesure de tous, rendant chacun inteUigible à tous » (/., IV,

165). « A la lumière de ces deux faits, à savoir que l'esprit est un et que la nature est son corrélatif, il faut lire Thistoire et Técrire (II, 38). »

Nous ne chercherons pas dans Montaigne une justification semblable et abstraite de sa philosophie de l'histoire et des grands hommes. Moraliste et non métaphysicien, Montaigne ne se soucie point d€ justifier ses doctrines en les rattachant à une idée a priori^ encore moins à une métaphysique. Cette idée de l'appropriation des auteurs fondée sur l'identité intrinsèque des hommes n'est pourtant pas étrangère à Montaigne : « Chaque homme porte en soi la forme entière de l'humaine condition, écrit Montaigne (III, 2). Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère; moi le premier par mon être universel, comme Michel de Montaigne. Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi », qu'il pourrait retrouver en moi, pense sans doute Montaigne. Les belles âmes encore, pour Montaigne, sont les âmes universelles : « La vérité et la raison, écrit encore Montaigne (I, 25), sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu'à qui les a dites après; ce n'est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l'entendons et voyons de même... » Et Emerson (II, 3) : « Il est un esprit commun individuellement à tous les hommes. Chacun est un canal de cet esprit, et de cet esprit tout entier. Une fois admis au droit de la raison, nous voilà faits citoyens de tout le domaine. Ce que Platon a pensé, chacun peut le penser ; ce qu'un saint a senti, chacun peut le sentir; ce qui jamais arriva à un homme,

chacun peut le comprendre. » Quand Montaigne donne pour fin à l'histoire Fétude de Thomme en général, il faut bien qu'il tienne pour accordés le caractère représentatif de chaque homme et Tuniverselle identité qui le rend possible. Mais, communauté et universalité du vrai et de la raison qui le discerne, présence de Thomme en général dans l'homme en particulier, Montaigne ici parle du point de vue classique. Et c'est bien une théorie classique, fameuse entre toutes, qu'Emerson. retrouve à travers Montaigne pour l'appuyer d'arguments nouveaux empruntés aux philosophies transcendentales et romantiques. C'est en élargissant et approfondissant la définition et le rôle de la Raison qu'Emerson opère cette synthèse originale. Mais, pour lui comme pour Montaigne, à la base de la théorie de la représentation^ il y a bien la même croyance à l'universalité de la raison qui permet à l'écrivain classique, MoHère, Racine ou Shakespeare, de nous donner des types à la fois si particuliers et si généraux que tout le monde se reconnaît en eux.

Emerson, Socrate et Plutarque.

Socrate est, dans l'ordre chronologique, le premier type des Représentative Men pour Emerson, et le premier modèle de son livre sur les grands hommes c'est Plutarque, mais c'est aussi Socrate et Plutarque, dans une large mesure, à travers Montaigne.

Nous l'avons vu pour Socrate, qu'Emerson prend avec Montaigne comme type de franchise et de droiture naturelle et maître de la parfaite connaissance

de soi. En 1832 (/., II, 503-4), Emerson souhaite voir écrire un Plutarque moderne et anglais. Il s'agirait, non d'esquisser des vies, mais de décrire des caractères et de faire de Thistoire une véritable résurrection. Emerson cherche donc des caractères et c'est Socrate qui se présente à lui, — le Socrate du concours de Harvard. iMais Montaigne a tant parlé de Socrate, et si bien dans le sens d'Emerson : « J'aimerais Socrate si j'osais le prendre. Mais je répéterais Montaigne (J., II, 504). » C'est à Montaigne en effet qu'Emerson emprunte à plusieurs reprises le portrait du sage, entre autres celui de la franchise de Socrate lors de la crise religieuse de 1832 (Montaigne, III, 12), comme il a lu et cité également le panégyrique de Socrate au chapitre xi du livre II de Montaigne (J., III, 538).

A l'origine des Représentative Men comme à l'origine des Essais d'Emerson, nous retrouvons Montaigne.

De même, ce Plutarque qu'Emerson veut suivre dans son livre projeté sur les grands hommes, si Montaigne ne le révèle pas à Emerson, il le lui rend certainement plus familier. Emerson aime à joindre ces deux noms dans une commune louange. Il les accole pour les célébrer (X, 299) : « Il (Plutarque) suggère constamment Montaigne, le meilleur lecteur qu'il ait jamais connu, quoique Montaigne l'emporte par le piquant et l'imprévu de ses maximes. Mais Plutarque avait une religion qui manquait à Montaigne et en pleine franchise, il ne perdait

R. MicHAUD. — Mystiques et Réalistes. 3 ^

jamais de vue le sens moral... Quel écrivain reçut meilleur éloge que celui que Montaigne juge « franc à donner des choses et non des mots * »? C'est un des bonheurs de l'histoire littéraire que le lien qui unit inséparablement ces deux noms à travers quatorze siècles. Montaigne, tout en étreignant Etienne de la Boèce d'une main, rejoint Plutarque de l'autre. » Emerson relève l'éloge de Plutarque dans Montaigne (III, 5) au feuillet de garde de son Cotton. C'est l'esprit et l'héroïsme de Plutarque qu'il retrouve en Montaigne, comme il retrouvait l'esprit de Montaigne en Plutarque (J., III, 538-39).

Enfin ces caractères dont la psychologie constitue pour lui le but et le prix de l'histoire et dont il voudrait faire le fond d'un livre sur les héros, c'est Plutarque et Montaigne qui les lui donnent conjointement : « C'est à Plutarque et à Montaigne que nous nous adressons pour des exemples de caractère » (/., IX, 236).

Ajoutons que du héros au sens- émersonien Montaigne sera lui-même le modèle et Tincarnation, « représentant » non seulement d'une phase de la pensée universelle, mais d'un aspect de la pensée même d'Emerson, Montaigne plutôt contemplateur qu'acteur, Montaigne sceptique, d'un scepticisme auquel Emerson donne le sens très haut que nous allons voir.

1. Montaigne (II, 10) : « Sénèque est plein de pointes et saillie, Plutarque de choses, » Et c'est ce qu'Emerson trouve à la fois dans Plutarque et dans Montaigne (/., VI, 424, J., VIII. 12G.)

Montaigne ou le sceptique.

Jusqu'ici c'est l'humanisme de Montaigne qui est venu renforcer l'humanisme d'Emerson. Mais Montaigne, c'est aussi bien que l'humaniste le sceptique, et tel est le sous-titre de VEssai sur Montaigne dans les Représentative Men.

Rien de commun à première vue entre ces deux hommes, dont l'un consacre l'essentiel de ses Essais à médire de la raison et à mesurer ses bornes, tandis que l'autre, sa vie durant, l'exalte dans ses facultés les plus hautes. Est-il un point commun où le scepticisme de Montaigne puisse rencontrer le transcendentalisme d'Emerson?

Emerson nous aide à répondre quand il distingue, dans son essai sur Montaigne (IV, 173 et suiv.), différents ordres de scepticisme. Il y a d'après lui : 1° le doute fondé sur la fragilité de la raison humaine et sur la vanité de toute connaissance {levity of intellect) : « Knowledge is the knowing that we can not know »; 2° le doute fondé sur la mobilité et la fugitivité des états d'âme ; 3" le doute à base de déterminisme qui s'autorise de l'influence du physique sur le moral, des notions de race, d'hérédité, de climat, pour nier le caractère absolu de la connaissance; 4° enfin le doute fondé sur la notion de la mobilité universelle, de l'universelle illusion.

Contrairement à un mot célèbre, Emerson croit pouvoir faire au scepticisme sa part. Des trois

premiers ordres de scepticisme, Emerson ne fait guère usage. Il repousse le premier, fondé sur la faiblesse intrinsèque de la raison. Cet argument ne dit rien à son imagination (IV, 175), pas plus que l'argument des matérialistes, — qui est aussi celui de Montaigne, — comparantPhomme à l'animal pour diminuer Fhomme. Et, en se déclarant ainsi indifférent à l'argument le plus commun mais non le moins important des sceptiques, remarquons que c'est toute l'Apologie de Remond de Sebonde qu'Emerson récuse. Dans la première partie de son essai snv U Expérience (III), Emerson propose les arguments traditionnels du pyrrhonisme, où nous reconnaissons ceux de Montaigne. Il les cite fidèlement, voire avec certaine complaisance, pour ébranler la confiance des dogmatiques, sans cependant les accepter tout à fait ni vouloir se reposer sur « le mol oreiller du doute ». C'est là uniquement un préambule, un doute provisoire, un acheminement vers un scepticisme plus philosophique. Emerson se retourne bientôt contre le vulgaire sceptique, en faisant appel au bon sens et à l'action. Tout est vanité et illusion. Mais la vie est la vie. Illusion pour illusion, tout se vaut. Entre le sujet et l'objet il y a un abîme, mais qui sera peutêtre comblé quelque jour, espoir hautement poétique et qui confère à la vie une valeur presque romanesque.

Le quatrième ordre de scepticisme, fondé sur l'universelle illusion, impressionne autrement Emerson. C'est là l'objection capitale, the main résistance. Ce scepticisme transcendant, Emerson le formule à son tour, et nous voyons comment à la faveur de cette définition il lui sera facile de passer du doute

à la certitude : Dieu est substance et sa méthode est nilusion (IV, 178).

C'est ce scepticisme à base de mobilité et d'illusion qui est le scepticisme propre et essentiel d'Emerson. Il nous l'affirme : « Le spiritualiste se trouve entraîné à exprimer sa foi par une série de doutes (IV, 181) », et cette obligation pour lui est d'origine universelle et cosmique. « Illusion, Tempérament, Succession, Surface, Surprise, Réalité, Subjectivité, voilà les maîtres de notre vie (III, 82-3). » On sait la part que le scepticisme à base de mobilité et d'illusion joue dans la pensée d'Emerson ^ La doctrine des illusions et de l'universelle évolution représente dans la pensée d'Emerson une étape poétique (entre la science et la mystique), un point où, par delà toute morale, et pour faire honneur à la pensée pure, Emerson soutient ce qu'il appelle la théorie des « tropes » ou du mouvement poétique et se plaît à absorber graduellement, pour finalement les confondre, l'univers et l'esprit, le monde et la pensée. Cette philosophie de la mobilité inspire à Emerson son scepticisme illusionniste scepticisme tout provisoire d'ailleurs, fruit de la certitude et non du doute, bien différent en cela du pyrrhonisme désenchanté de Montaigne.

La source principale du scepticisme émersonien, c'est sa philosophie poétique de l'évolution : « L'homme qui pense doit sentir la pensée parente de l'univers; la nature prise en masse est ondoyante et fluide » (IV, 183). La loi de l'esprit doit être la loi du monde; l'une et l'autre loi ne font qu'un. Voilà pourquoi

1. Voir Cercles (II), Expérience (III), Illusion{Yl), aussi bien que l'essai sur Montaigne (IV).

il y a pour Tesprit la même nécessité à évoluer que pour le monde, et qui dit évolution dit nécessairement aussi passage d'un point de vue, d'une généralisation à une autre, relativisme donc et donc aussi scepticisme au moment du passage ^

C'est cette inéluctable loi d'évolution que chante le poète dans l'épigraphe de l'essai sur Vlllusion (VI) :

Coulent, coulent les vagues haïes,

Maudites, adorées,

Les vagues du changement.

Il n'est pas d'ancrage.

Ni sommeil, ni mort;

Qui semble mourir vit...

Ombres et néants

Redeviennent des choses,

Un imbroglio sans fm

Est la loi et le monde.

Et voici le mot décisif qu'envieront à Emerson nos illusionnistes et mobilistes modernes : « La philosophie qu'il nous faut est une philosophie de flux et de mobilité (IV, 160). »

1. L'autre source du doute et de l'illusionnisme émersoniens, c'est aussi d'ailleurs, et de façon non moins importante, son symbolisme poétique, son subjectivisme et son idéalisme transcendants à l'école des anciens et des modernes, grâce auxquels Emerson ne voit dans les choses qu'un reOet de l'esprit (111, Expérience).

Voir (/., VII, 112) l'important passage sur le sceptique: « Scepticisme. Il est plus d'un scepticisme. L'univers est comme une série de plans... chacun muni d'un fond postiche. Au moment où nous nous croyons les pieds affermis sur l'airain, la cloison joue et nous manque. La valeur du sceptique, c'est la résistance aux conclusions prématurées... Qu'il se borne à anticiper la loi dans le changement, la loi, fluide elle-même... »

Quoi (le commun entre le scepticisme de Montaigne et le relativisme transcendant d'Emerson?

Sans doute une philosophie de la mobilité est dans Montaigne et plus qu'en germe, — comme était en germe dans ses Essais une philosophie de la représentation. Montaigne a le sens et le sentiment du passage,duflux universel, de Timpossibilité pourVliomme d'étreindre le mouvement par la connaissance ou l'acte. C'est bien en termes de mobilité et d'évolution que Montaigne définit le monde et Thomme « ondoyant et divers ». Tout cela est dans les Essais de Montaigne et vient y renforcer l'essentiel pyrrhonisme et le relativisme statique qu'inspire à Montaigne la comparaison des infinis, du tout et des parties K

C'est ce principe même qui explique comment, sans jamais espérer de le finir, Montaigne s'acharne, sa vie durant, à esquisser le portrait, sans cesse repris, d'une figure inconsistante :1a sienne; portrait si peu définitif, Montaigne nous l'assure et s'en vante, que l'ayant commencé il désespère de l'achever. D'où l'obstination que Montaigne met à conclure, mais aussi son désespoir, son ironie, son scepticisme, devant ce modèle complexe et fuyant : lui-même cependant en chair et en os.

1. Voir la conclusion de l'Apologie de Remond de Sebonde (II, 12) que Montaigne, comme on sait, emprunte à Plutarque et dont la comparaison est curieuse avec le « motto » de VEssai d'Em.erson sur l'Illusion cité plus haut. Voir aussi Montaigne (III, 2) : « Le monde n'est qu'un branloire pérenne... je ne peins pas l'être, je peins le passage... » Sur les sources du scepticisme de Montaigne, cf. P. Villey, Les sources et révolution des Essais de Montaigne, vol. 2, p. 156 et suiv.

Pénétré du senliment de révolution universelle, Montaigne écrit sur Tcau. De là la composition, l'art, et jusqu'au titre des Essais si décousus, si dissolus et chaotiques, et courant éperdument, alors qu'ils paraissent bavarder, après le sujet « ondoyant et divers » qui sans cesse se dérobe. Qu'un métaphysicien, dira-t-on, qu'un poète s'accommode de la théorie d'Heraclite, passe encore, mais un psychologue, et un moraliste doublé d'un peintre qui prétend nous donner un portrait fidèle de lui-même! Et cependant, à moitié boudeur, à moitié souriant, c'est bien là Montaigne. Son portrait n'est qu'une ombre, mais c'est lui et c'est nous.

Mais, si c'est là l'aspect le plus éloquent et le plus poétique du scepticisme de Montaigne, ce n'en est pas le principal, ni le plus conscient, ni le plus personnel. Le scepticisme de Montaigne se grossit de ce vague état d'âme panthéiste, mais il repose essentiellement sur une critique intrinsèque delà raison. La critique philosophique ferait la distinction qui convient entre les deux scepticismes. On peut dire que ce dont Montaigne doute, c'est de l'efficacité de la raison et presque de sa réalité. Emerson doute de la réalité du monde. C'est du sujet que Montaigne doute, dirait le philosophe. Emerson doute de l'objet.

Le scepticisme de Montaigne est divergent, pourrait-on dire, c'est-à-dire que Montaigne doute en éloignant de plus en plus la réalité de l'esprit, le monde de la pensée, l'objet du sujet, pour créer une antinomie. Le scepticisme d'Emerson est convergent,

c'est-à-dire qu'Emerson doute en rapprochant graduellement, et jusqu'à les confondre, la réalité et Tesprit, le monde et l'âme, pour concilier les contraires.

Au bout de ses efforts de sceptique, bien différent en cela de Montaigne, Emerson trouve une certitude éminente. L'illusionnisme n'a été pour lui qu'un moyen d'exalter la pensée en soumettant le monde « plastique aux états d'ame ». « L'esprit du monde est un bon nageur et les tempêtes et les vagues sont incapables de le noyer (IV, 185). » Sceptique, oui, mais pour atteindre à une foi plus complète, à un certain point dans l'avenir. La croyance alors contiendra et absorbera le doute \ ^< Oui of unbeliefs a creed shall he formed » (III, 75). —Le sceptique nie par excès de foi : « Ile dénies out of more faith » (IV, 182).

Nous voilà assez loin de Montaigne, comme s'en trouve éloigné Emerson lui-même dans la dernière partie de l'essai des Représentative Men, quand, après avoir renié le doute de Montaigne, il lui ajoute et lui substitue pour parler du sceptique son point de vue personnel et son relativisme transcendant. On dirait bien alors que c'est un alibi plutôt qu'une autorité qu'Emerson emprunte à Montaigne. Il est impossible en tout cas, pour qui est familier avec la pensée d'Emerson, de ne pas le reconnaître lui-même sous le masque. Ce qu'Emerson célèbre en Montaigne, c'est l'attitude surtout et le courage du sceptique, la pensée vigoureuse et aventureuse, toujours prête au passage et à la généralisation nouvelle qui élargira l'ancienne, même si elle ne la supplante pas. Emerson fait de la mobilité un attribut essentiel de l'esprit vivant.

L'art et le style.

Emerson confond dans le môme éloge le scepticisme et la franchise de Montaigne, son réalisme et sa parfaite sincérité, Thomme et Técrivain. Montaigne donne à Emerson sa théorie du « ton positif », du style naturel, familier, tout épicé d'images prises à la réalité, en quoi Emerson pousse plus loin encore que son modèle. Montaigne illustre pour lui le « style bas » qu'il vante, il lui donne les mots « précis et nécessaires », « words that hâve neatness and necessity », le style direct, « ihe statement of the fact » (VII, 88), un style ayant sa racine dans Thomme même. Emerson très souvent imite la familiarité, la bonhomie, Thumour, le tour aussi, proverbial et antithétique, de Montaigne, qu'il retrouve comme d'instinct.

Éclectique en art comme en philosophie, Emerson, dans son style comme dans ses idées, aime à concilier les contraires. « Platonisme et matérialisme », idéal et réalité, Emerson accepte l'antithèse et Montaigne est son professeur de réalisme. C'est à Montaigne ainsi qu'à Rabelais (XII, 285) qu'Emerson fait hommage de ce qu'il appelle le style « bas », ce qui ne veut pas dire le style vulgaire, mais commun et familier. Gomme Malherbe, Emerson renverrait

volontiers l'écrivain aux crocheteurs du Port au Foin. Emerson ne pense pas que Ton puisse atteindre à la force sans posséder d'abord le naturel et la simplicité. Un style naturel, fort et imagé, voilà ridéal du style. De ces trois qualités Emerson fait hommage à Montaigne. Il n'y a que deux auteurs qui les lui donnent au même degré : Plutarque et Carlyle. Montaigne, nous dit Emerson, introduit en littérature le parler des tavernes et de la rue, u des mots et des phrases qu'aucun scholar n'a frappés; cris de la rue et cris de guerre; mots de batelier, de fermier ou de grand seigneur », mots tranchants et « nécessaires » que l'usage émousse peu à peu et arrondit.

Sur cette théorie du style naturel dont Montaigne lui offre un parfait exemple, Emerson va élaborer toute une symbolique. Lisant en 1834 le chapitre de Montaigne sur des vers de Virgile {Essais, IIÏ, 5), Emerson accepte ces « règles robustes de rhétorique ». Elles répondent si bien à son goût personnel et à ridée qu'il se fait de l'art d'écrire qu'il voudrait, ces règles de style, les voir connues de Carlyle, associé une fois de plus au nom de Montaigne. Emerson reconnaît son idéal et son modèle en Montaigne célébrant u ces braves formes de s'exprimer, si vives, si profondes », qui font dire non seulement que « c'est bien dire, mais que c'est bien penser », ces « conceptions pleines » qui viennent de ce que « non par dextérité de main, comme pour avoir l'objet plus vivement empreint en l'âme », on voit « plus clair et plus outre dans les choses », ces paroles que « le sens éclaire et produit, non plus de vent, mais de chair et d'os », et qui « signifient plus qu'elles ne disent ». Par

usage et fréquence le langage se flétrit et perd de sa vigueur, mais « cela n'ôte rien du goût à ceux qui ont bon nez ni ne déroge à la gloire de ces anciens auteurs qui, comme il est vraisemblable, mirent premièrement ces mots en ce lustre ».

Emerson trouve dans ce passage de Montaigne non seulement des règles de rhétorique et la formule du style idéal, mais aussi le point de départ d'une philosophie du langage. Au moment où il lit Montaigne, en 1834, Emerson prépare son traité de philosophie poétique de la Nature.

Dans Nature (1836), Emerson vasoutenir et illustrer, par des exemples empruntés à l'expérience et à Tart, cette thèse que la valeur de FUnivers est symbolique. Tout fait est le signe d'une idée. L'Univers est une métaphore, un poème à déchiffrer à l'aide de nos facultés les plus hautes. De ce caractère symbolique et tout idéal de l'Univers, Emerson voit la preuve dans la nature du langage et l'art d'écrire. De tous les symboles, c'est dans les mots que s'opère le plus étroitement la synthèse de l'idéal et du réel. Dans les mots le fait et l'idée se rencontrent. De là le caractère tout métaphorique du langage primitif. De là également, et selon Montaigne choisi comme maître de rhétorique, la quaUté du vrai style, qui est de rester aussi proche que possible de la nature et de cet instinct primitif qui fait trouver des images et de vivantes formes d'expression pour traduire nos pensées.

Ce sont bien en effet les théories de Montaigne sur

le style que nous retrouvons au chapitre iv de Nature^. Emerson y mêle la théorie du langage à celle de Fart d'écrire. Plus le langage est voisin de la nature, meilleur il est. Le pouvoir de rapprocher un fait d'une idée est ce qu'il y a de plus frappant et d'original dans une langue. Savoir trouver le symbole exact qui convient à une idée demande une lucidité rare, une sorte d'état d'innocence, une simplicité qui n'est pas donnée à tous. Pour Emerson comme pour Buffon, le style c'est l'homme '-. Ce style qu'il aime est l'expression directe et franche d'une personnalité. « La corruption de l'homme est suivie de la corruption du langage. » Aux époques de duplicité et d'erreur, — et Rousseau ne dirait pas mieux, — disparaît le don de trouver des images neuves. C'est alors qu'on prend les mots pour les choses. Les mots ne sont plus que de faux billets que rien ne garantit à la banque. Imitation et hypocrisie, il n'y a plus d'écrivains originaux, mais des imitateurs des grands écrivains qui eux s'appuyaient directement sur la nature. Et nous revenons une fois de plus à Montaigne, reconnaissable dans ce portrait final.

« Les mots sont les signes des faits naturels. » Le langage et le style naturels sont les plus parfaits en leur genre. De ce principe, Emerson va s'élever en pleine transcendance, passant des mots aux faits, des faits aux idées, du réel à lïdéal qui l'absorbe. Montaigne, si positif, serait sans doute tout le premier

1. Emerson y a tenu la promesse du Journal : « Heureux de lire dans mon vieux bavard de Montaigne des règles robustes de rhétorique : J'aurai un chapitre là-dessus dans mon livre... Les passages de Montaigne sont au volume III, p. 144-145 (J., III, 272). »

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