‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 31 sur 44 · Le Prétendant américain · texte numérisé non relu

Le Prétendant américain

Jean ou maître Pierre. Cela flatte et n'engage à rien.) Sellers connaît plus de recettes pour s'enrichir que Panurge pour voler. Il est de ceux qui voudraient « faire sécher la neige au four et la vendre pour du sel blanc ». Il a spéculé sur des lignes de chemin de fer qui ne devaient jamais toucher ses terres et sur des mines qui sont encore à découvrir. Sa folie spéciale était déjà celle de Picrochole et de tous les grands ambitieux. En traversant d'imaginaires déserts, lui non plus Sellers n'a pas toujours bu frais. Sellers, dans ses spéculations, mise sur l'impossible. Son habileté à nous présenter comme acceptables les hypothèses les plus absurdes est incomparable. Il va faire patenter un projet de « machine à jurons », à l'usage des capitaines de vaisseau désireux d'exciter le zèle des marins en cours de naufrage. 11 a découvert un instrument pour utiliser le gaz d'égout et il y a dans ce projet, selon lui, des « océans d'argent ». Tout à l'heure il achetait la Sibérie au Gzar pour y fonder une République. Demain il trouvera le mouvement perpétuel. Toujours volé, toujours inventeur, toujours pauvre, il y a en Sellers un ressort faussé, mais, à part cela, toutes les apparences de la logique et des traits de la plus authentique et de la plus touchante humanité.

Nous l'avons rencontré dans une rue d'Amérique, le teint fleuri, le feutre sur l'oreille, une fleur à la boutonnière, un gros cigare aux lèvres. Il nous a abordé sans façon comme une vieille connaissance. Peut-être môme, sans nous connaître, a-t-il trouvé d'instinct notre nom, qu'il a fait précéder pour nous flatter de quelque épithète retentissante ignorée du

Who is Who. Nous voici désormais promus « Colonel » ou « Juge », peut-être même « Sénateur ». Que nous veut donc Sellers? Il va nous le dire. Sel- 1ers a les poches pleines d'or, en obligations et en actions qu'il donne à ses amis pour de l'argent, comme M. Jourdain son drap. Sellers a des visées sur nous. Il s'inquiète de nous faire riches, pour peu que nous voulions l'aider lui-même de notre poche à le devenir. Il a des mines de cuivre au Mexique^ des exploitations de pulpe en Alaska, des bois d'oranger dans les Florides, et il ne gèlera pas cette année; ajoutez des chemins de fer à lancer un peu partout. Il ne tient qu'à nous de faire fortune. Mais, pour lui garder confiance, n'accompagnez pas le pauvre diable dans l'auberge de fortune où il se chauffe à la lueur d'une chandelle, comme Segny Johan, le bouffon du roi, se nourrissait à la fumée du rôt. Un aigrefin, Sellers? non point, mais une victime comme notre Tartarin du mirage de ses idées, ce mirage qui fait les fous et quelquefois les génies. Un tour de clef à droite dans la machine dû cerveau, un peu plus de chance, et il y avait en Sellers l'étoffe d'un Edison. Faute de mieux, Sellers a le génie du bluff.

Sous l'humour il y a un tempérament, une disposition particulière, souriante chez Rabelais, Cervantes, Molière et Voltaire, amère et atrabilaire chez Swift ou Carlyle, empreinte de pitié chez Dickens. Quand Mark Twain se proclame « plus philosophe que tout », croyons-le. Il est sérieux profondément,

R. MicHAUD. — Mystiques et Réalistes. 11

he is deadly in earnest. Le fond de son talent, c'est, en définitive, un goût du réel et une sincérité poussés jusqu'au fanatisme et à la haine, haine dans laquelle on reconnaît les anathèmes lancés contre le genre humain par Alceste et Jean-Jacques. Quand un cas de morale se présente sous un épisode romanesque, si poétique soit-il. Mark Twain défend la morale. A force d'entendre vanter Laure, Pétrarque et leurs amours, Mark Twain se déclare pour le mari de Laure contre Pétrarque. Il prendra un malin plaisir à exposer dans toute sa trivialité la légende d'Héloïse et d'Abélard, sur laquelle les romantiques ont versé des « cataractes de larmes ». Il oubliera la divine poésie de Shelley pour prendre la défense d'Hariett abandonnée, contre tel biographe trop enthousiaste. Dans le conflit de l'art et de la morale, Mark Twain tient inflexiblement pour la morale.

Cet humoriste est un puritain. Nos sottises, nos hypocrisies l'exaspèrent. Personne n'a raillé plus cruellement que ce fervent démocrate les vices de la démocratie dans sa Révolution de Pitcairn. Révolutionnaire, l'humoriste l'est par profession et par devoir, d'autant plus que son masque burlesque lui assure l'impunité. Avec ses histoires paradoxales, ses plaisanteries à double sens, les chutes et les faux pas qu'il nous prépare, constamment il nous désoriente et nous égare. Aussi sûrement qu'il prend parfois la défense de la collectivité contre l'individu, l'humoriste s'arroge le droit, à lui seul, de critiquer l'institution sociale. C'est bien dans son cas, selon Stendhal, que le rire est une forme de la supériorité. A force de renversements, de contorsions et de pirouettes, il nous arrache à l'habitude, à l'ordre et

à la contrainte. Il y a dans rhumoriste un ennemi des lois, un outlaw^ un immoraliste en puissance, qui prétend nous enlever nos illusions pour nous révéler des valeurs supérieures.

Dans son Pari de Milliardaire, Mark Twain nous montre les embarras où la fortune peut jeter un pauvre et nous fait réfléchir sur la valeur paradoxale de Targent. Ddin?>V Homme qui corrompit Hadleybnrg, c'est For qui jette dans un complet désarroi les consciences les plus droites.

L'hypocrisie sociale révolte Mark Twain. Il se vouera au culte de l'irrespect plutôt que de porter un masque :

On accuse notre presse d'ignorer entièrement cette vertu du Vieux Monde : le respect. Estimons-nous ingénument heureux d'en manquer. Notre presse, si peu respectueuse qu'elle soit, respecte du moins en règle générale ce que respecte la nation, et cela suffit. Peu nous importe où d'autres peuples portent leur respect. Notre presse ne respecte pas les rois ; elle ne respecte pas les soi-disant titres de noblesse; elle ne respecte pas l'asservissement à une Église établie; elle ne respecte pas les lois qui engraissent Faîne des dépouilles du cadet; elle ne respecte pas davantage le mensonge, l'hypocrisie, la honte, si anciens, saints et décrépits qu'ils soient et qui mettent un citoyen au-dessus de son voisin pour un simple accident de naissance... Lirrespect conscient est à mon avis le vrai créateur et protecteur de la liberté humaine, — au même titre que son contraire est le créateur et protecteur déterminé de toutes les formes de servage humain, corporel et spirituel {Le Prétendant américain).

Ne lui parlez pas du progrès. Le monde lui inspire le dégoût conscient qui montait aux lèvres de l'Ecclé-

siaste. Dans les avant-dernières pages de son journal, au terme de sa vie, Mark Twain a touché et noté le néant de tout :

Samedi, 3 janvier 1903. Produit de la richesse : orgueil, vanité, ostentation, arrogance, tyrannie.

Dimanche, 4 janvier 1903. Produit de la pauvreté : gourmandise, saleté, envie, haine, malice, cruauté, bassesse, mensonge, hypocrisie, tricherie, vol, meurtre.

La loi éternelle et inéluctable est la suivante : la somme du mal et de la misère sera toujours égale à la somme du bonheur humain. Nulle « civilisation », nul <c progrès », n'a jamais modifié ces proportions, fût-ce de l'ombre d'une ombre, et ne les modifiera jamais, aussi longtemps que durera la race humaine.

Et ces boutades désenchantées :

L'homme a été créé à la fin du travail de la semaine, alors que Dieu était fatigué. Adam, bienfaiteur de l'homme, lui a légué ce qu'il a reçu de mieux, — la mort.

C'est, en plus amer, la conclusion de Candide.

Son sens de la justice est si vivace que son ardent patriotisme ne saurait le contenir. Il a su faire entendre à ses compatriotes de dures vérités. Le jour où tel général américain captura par des moyens « indignes d'un gentleman » le rebelle Aguinaldo, en pleine fièvre impérialiste, Mark Twain protesta. Quand les puissances « chrétiennes » s'en furent en Chine défendre les missionnaires à coups de canon, Mark Twain éleva la voix. Dégoûté de voir les citoyens de la plus grande démocratie du monde se précipiter sur les traces d'un prince allemand, Mark

Twain imagina, lors de la visite du prince Henri de Prusse aux États-Unis, un très court apologue qui faisait justice de bien des illusions : « J'ai vu au Jardin des Plantes, disait-il, un chat si fier d'être l'ami personnel d'un éléphant que j'ai eu honte pour lui. » Mark Twain pardonnera tous les mensonges, sgiuf un : « le colossal Mensonge National, soutien et confédéré de toutes tyrannies, hontes, inégalités, vilenies qui affligent les peuples, voilà le mensonge à qui il faut jeter des pierres et des sermons^ ». Dès qu'il s'anime à la défense d'un principe, on sent sous l'humour de Mark Twain, comme chez Sw^ift, la poche de fiel toute prête à crever et l'humour devenir l'humeur noire. Les Anglo-Saxons ont toujours eu l'ironie triste, Mark Twain en est une preuve de plus. Telle est cette œuvre, très actuelle en toutes ses parties. Les histoires humoristiques de Mark Tw^ain affirmaient l'idéal américain, comme les « philippiques » de Roosevelt et les conférences de William James. Au point de vue artistique, Mark Twain est, après Dickens, un des plus grands caricaturistes des lettres anglaises. Ainsi que l'auteur de Gargantua et celui de Don Quichotte, il a plus d'une fois donné à la satire la forme d'une épopée. Petitesse et grandeurs, la démocratie américaine est tout entière dans ses histoires. Mark Twain en est l'Homère, plus sérieux qu'on ne pensait, sous son travesti d'humoriste.

Mark Twain est mort trop tôt, au moment même où une juste cause, et il les soutenait toutes, avait besoin

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