Le Loup de la mer {The Sea Wolf
sèment, comme s'il était mon juge et que j'eusse à me justifier. — Vous travaillez pour vivre?» — Il y avait dans ses paroles un tel ton de commandement qu'il me mit complètement hors de moi. — « Fichu I » me dis-je, comme un enfant tremblant devant un maître d'école sévère. « Qui vous nourrit ? fut la question suivante. — J'ai des revenus, répondis-je vaillamment, pour me mordre la langue le moment d'après. Tout cela, si vous me passez la remarque, n'a rien qui vous concerne. » Mais lui ne sembla pas prendre garde à mon observation. — « Qui les a gagnés, vos revenus? Oh! oui, naturellement, votre père ! Ce sont les jambes des morts qui vous portent. Vous n'avez jamais eu de jambes à vous. Vous ne pourriez pas marcher seul un seul jour et ramasser de quoi vous mettre dans l'estomac pour trois repas. Montrez-moi votre main. » Sa force effroyable, jusque là au repos, dut alors se réveiller brusquement, ou bien il faut que je me sois assoupi un instant : car, avant de m'en apercevoir, il avait fait deux pas vers moi, m'avait saisi la main et en faisait l'inspection. J'essayai de la retirer; il serra les doigts sans effort visible et il me sembla qu'il m'écrasait les miens. 11 est difficile de conserver sa dignité en pareille occurrence. Je ne pouvais décemment me débattre et pousser des cris d'écolier, encore moins attaquer un homme qui d'un tour pouvait me tordre le bras. Il ne me restait qu'à me taire sous l'outrage... Larsen le Loup laissa retomber ma main avec un soupir de mépris : « Les mains des morts l'ont gardée molle, dit-il. Bon tout au plus pour une besogne de laveur de vaisselle et de marmiton... »
On abandonnera Larsen sur son voilier désemparé
et il le mérite, car c'est un fauve. Il y avait en lui la force élémentaire du cyclone et du raz de marée. En l'opposant à l'écrivain aux mains molles réfugié à bord du Fantôme^ on sent que Jack London a voulu rendre justice à son surhomme. Larsen le Loup est élémentaire comme tous les héros du romancier. 11 est par delà la morale.
Nietzschéenne également Frona Wells, Valkyrie du Klondike, l'héroïne de Fille des Neiges. Frona sort de l'Université. Elle est au courant des littératures européennes. Nous l'entendons, en plein Alaska, discuter sur le symbolisme français avec un journaliste américain. La culture a laissé ses énergies intactes. Frona Wells incarne la force saxonne. Son évangile, à elle aussi, est darwinien. Sur la planète il n'y a de place que pour les forts, et des forts les Saxons sont l'élite :
Nous sommes une race d'hommes d'action, de lutteurs, d'explorateurs et de conquérants mondiaux. Nous peinons, nous luttons et tenons bon à la peine et à la lutte, si désespérées qu'elles soient. Endurants et résistants, nous sommes faits de telle sorte que nous nous adaptons aux conditions les plus diverses. Pensez-vous que l'Indien, le Nègre et le Mongol conquièrent le Teuton? Non, jamais!... Tout ce qui manque aux autres races, l'Anglo-Saxon, le Teuton, le possèdent. Quelle est la race qui pourrait dominer sur nous et nous assujettir?... Ce n'est pas le peuple élu de Dieu que nous sommes, mais le peuple élu de la nature, nous les Angles, nous les Saxons, nous les Normands, nous les Vikings; la terre est notre héritage! ^
1. Dans un roman plus récent, La Vallée de la Lune, paru à la veille de la grande guerre et dont l'héroïne se nomme Saxon,
Est-elle assez anglo-saxonne Théroïne de Fille des Neiges, qui passe seule parmi les hommes et couche parfois sous leur tente! Ses yeux bleus et froids de Diane des neiges commandent le respect, sans le mendier; ils éteignent la luxure. Frona Wells a une pudeur toute spéciale. Elle nous dit son idéal de rhomme en des termes et avec une franchise qui bouleversent nos idées de civilisés un peu décadents. Frona n'admire qu'un beau corps. C'est pour celui-là qu'elle se garde. Elle veut un lutteur, un fighler afin de procréer avec l'homme de son choix, une race vigoureuse :
Frona aimait l'homme en tant qu'homme. Frona n'imaginait pas pouvoir s'unir à un homme qui, en dépit de toute son élévation d'intelligence, ne serait pas physiquement un homme. C'était ses délices et sa joie de regarder les mâles vigoureux de sa propre espèce, leur corps harmonieux à la face du ciel, et leurs muscles gonflés promettant du travail et des actes. Pour elle, l'homme était avant tout un lutteur. Elle croyait à la sélection naturelle et à la sélection, sexuelle... Si elle se sentait portée à se complaire en un corps bien bâti, en des muscles harmonieux, pourquoi se
c'est un gamin de douze à treize ans qui reprend le panégyriciue : « Avez-vous entendu parler des Anglo-Saxons? demande-t-on. Je vous crois! répondit l'enfant les yeux brillants, en la regardant avec un renouveau d'intérêt : Anglo-Saxon, il n'est pas un pouce de mon être qui ne le soit. Voyez la couleur de mes yeux et de ma peau. Je suis terriblement t)lanc, là ou je ne suis pas brûlé du soleil. Et mes cheveux étaient jaunes quand j'étais bébé. Ma mère me dit qu'ils seront brun foncé quand je serai grand, et c'est bien dommage. N'importe! je suis un Anglo-Saxon. Je suis de la race guerrière. Nous autres, nous n'avons peur de rien... Nous renversons tout ce que nous rencontrons. Nous avons parcouru le monde en renversant le monde. Sur mer, sur terre, partout. Regardez Lord Nelson, Davy Crockett, regardez Paul Jones, regardez Clive, et Kitchener, et Fremont, et Kit Carson, et le reste. » {La Vallée de la Lune.)
l'interdire?... Pourquoi ne pas aimer les corps, sans honte? L'iiistoire de sa race et de toutes les races approuvait son choix. De tous temps, les mâles faibles et efféminés avaient disparu de la scène du monde. Les forts seuls peuvent hériter de la terre. Elle était née des forts ; elle jetterait son dévolu sur les forts... L'esprit, pour elle, n'était pas fait pour la rêverie éternelle... Gomme la chair, elle voulait qu'il travaillât et peinât... Le don de prophétiser, uni à la dyspepsie, ne lui semblait pas d'un heureux alliage. Un sauvage superbe et un poète malingre : elle était capable d'admirer l'un pour ses muscles et l'autre pour ses chants, mais elle aurait préféré de beaucoup que le sauvage et le poète n'eussent fait qu'un depuis toujours... ^
Était-ce pur paradoxe? Jack London détestait son métier d'écrivain. Il était prêt, nous dit-il, à le troquer pour celui de casseur de pierres; mais il y avait les appointements. Écrire, Jack London nous l'avoue, n'était pour lui qu'une façon de faire fortune. « Je suis sincère, affirmait-il, quand je dis que mon métier m'écœure... J'écris pour les éditeurs et non pour moi. » Grand rêveur, nous confie-t-il encore, mais rêveur pratique, London ne courtisait point la gloire. Son rêve, c'était « son ranch, sa femme, ses étalons » , le domaine de Californie que ses livres lui permettaient d'arrondir chaque année de quelques hectares. « Mes bêtes m'intéressent plus que mon métier, disait-il. Mes amis n'en croiront
1. Frona aurait pu se reconnaître en Walt Whitman. C'est bien à Jack London que revient Thonneur d'avoir créé le Compagnon et la Compagne idéals, selon le cœur du poète des Brins d'herbe.
rien, mais je suis absolument sincère. » Exploitant ces rêves et ces misères de la vie d'écrivain, Jack London composa cet extraordinaire Martin Eden dont force est bien, après les confessions qui précèdent, d'accepter le caractère autobiographique. Nous y reconnaissons, sans pouvoir nous méprendre, la singulière éthique des lettres professée par Fauteur, les ambitions pratiques de Jack London écrivain, rhistoire de ses pénibles débuts et son pessimisme d'écrivain surmené et désenchanté.
Martin Eden pourrait également s'intituler : Comment on devient romancier américain. Martin Eden est un illettré à qui la poésie est naturelle. Ses poèmes lui donnent, comme à Walt Whitman, la sensation de créer le monde. La poésie est pour lui une force primitive, comme celle du vent et de la mer. Si peu raffiné qu'il soit, Martin Eden jette son dévolu sur la fille d'un millionnaire qui le trouve irrésistible. La jeune fille initie Eden à la haute culture, patrimoine des riches. Le premier contact avec Sw^inburne, Nietzsche,. Herbert Spencer, métamorphose Martin Eden. Martin Eden veut être un surhomme. Il s'y met les poings fermés, si brutalement que sa fiancée, à qui il dédie des odes toutes nues, s'effarouche. Au contact de Swinburne, de Spencer, de Nietzsche pris à la lettre, le primitif Martin Eden devient un ennemi des lois. Il renonce finalement à sa fiancée bourgeoise et déclare la guerre à la société.
Martin Eden veut faire une révolution avec sa plume. Mais sait-il écrire? Peu importe, il apprendra. Avec de l'entraînement on se fait des muscles, pourquoi ne pourrait-on pas acquérir du génie? Martin Eden est un athlète littéraire. Il transporte en litté-
rature la lactique du jeu de foot-ball. Martin a quelques sous. Il prend pension à peu de frais chez des nihilistes, dans un taudis de San-Francisco. Il a fait un grand rêve :
« Il écrirait,., n'importe quoi... poésie, prose, romans, descriptions, des pièces comme Shakespeare... Il y avait là une carrière... Les hommes de lettres étaient les géants du monde... Une fois qu'elle eût germé, l'idée s'empara de lui. Il revint à San-Francisco comme dans un rêve. Il était ivre d'une force insoupçonnée et se sentait capable de tout... Écrire! Cette pensée l'enflammait. Il commencerait dès l'arrivée. La première chose à faire serait de décrire le voyage des chercheurs de trésor. Il le vendrait à un éditeur de San-Francisco... Tout en écrivant, il continuerait à étudier : n'y avait-il pas vingt-quatre heures dans un jour? Il se sentait invincible. Il savait travailler, les citadelles tomberaient devant lui. Il ne reverrait plus la mer comme matelot. Il lui vint l'idée d'un yacht à vapeur... Il y avait des écrivains qui possédaient des yachts à vapeur... Naturellement il était sur ses gardes, le succès serait long à venir. Il devrait se contenter d'abord de l'argent suffisant pour terminer ses études... Mais au bout de quelque temps, — d'un temps déterminé, — quand il aurait achevé son apprentissage, il écrirait de grandes choses et son nom volerait sur toutes les lèvres... »
Martin Eden est un « self made man » et un « businessman » littéraire. Il tient parole. Nous le
suivons dans son « sweat-shop » dans son « étuve », une mansarde où il étudie, écrit, mange et dort :
« 11 dormait à peine cinq heures et il fallait sa constitution de fer pour y tenir, jour après jour, dixneuf heures de travail. Il ne perdait pas un instant. Sur son miroir étaient placées des listes de définition et des mots à prononcer ; en se rasant, en s'habillant, en se peignant, il repassait ces listes.
« 11 y avait des listes semblables au mur et jusque sur le poêle à essence. Il les repassait encore en cuisant ses repas ou en lavant la vaisselle et sans cesse des listes nouvelles remplaçaient les anciennes. . . Il alla même plus loin. En lisant les oeuvres des auteurs arrivés, il remarquait soigneusement leurs effets, analysait les procédés par lesquels ils les avaient obtenus. De tout cela il faisait des listes à étudier... 11 ne se contentait pas de Tapparence du beau, il le disséquait dans l'étroit laboratoire qu'était sa chambre à coucher, où des odeurs de cuisine alternaient avec le tapage des Sylva au dehors. Après avoir disséqué le beau, il était mieux à môme de le créer à son tour. »
Les débuts de Martin Eden ne sont pas brillants. Il sert à un public qni anathématisa WaltWhitman, sous une forme exaltée, de la poésie trop forte. La poésie n'ayant pas cours sur le marché, Eden fera de la prose. 11 flattera le goût du public. Avec des aventures sensationnelles, de la sentimentalité, des mélodrames, des romans à l'eau de rose, Martin devient l'écrivain américain à la mode. Le temps n'est plus où il allait faire le coup de poing dans les salles de rédaction pour recouvrer ses manuscrits ou ses créances. Il réussit; le moment est venu
d'avoir du génie et de découvrir sa pensée. Ayant puisé à même la vie un dégoût insurmontable pour les idéalistes, Eden attaque les poètes précieux et les faux mystiques dans un article retentissant. Succès de scandale. Les maîtres ironistes, les Bernard Shaw, les Chesterton, applaudissent. On demande du Martin Eden de partout... Martin Eden est désolé. Il a conscience d'être, une fois de plus, la victime des snobs et Thomme-sandwich des éditeurs.
Martin Eden entend Tappel du large. Il dit adieu à la fortune, partage ses droits d'auteur en famille, dépiste les reporters et s'embarque pour un îlot lointain du Pacifique, un îlot merveilleux qu'il avait côtoyé dans ses anciens voyages. Il y vivra ses rêves. Mais l'îlot féerique n'existe plus^ ou plutôt Eden ne le reconnaît pas.
Entre la réalité et lui il y a désormais trop de littérature, Spencer et Nietzsche ont passé par là. La culture a paralysé son énergie. Martin Eden ne survit pas à sa désillusion ; il se jette à la mer.
Ses expériences parmi les faibles et les miséreux, l'habitude de mesurer les valeurs à l'échelle de la simple nature, ont converti au socialisme cet amateur d'énergie :
« Je devins socialiste, nous dit Jack London, à peu près à la manière dont les Teutons païens se firent chrétiens, — à coups de massue. Non seulement je ne songeais pas au socialisme, à l'époque de ma conversion, mais je le combattais. J'étais jeune et naïf, sans
grande expérience, et, sans avoir jamais entendu parler d'une école qui s'appelât « Individualisme », je chantais de tout cœur le péan des forts. Gela parce que j'étais fort moi-même. J'avais bonne santé, de bons muscles, deux bras avec lesquels il fallait compter... Sans profession, flânant d'un métier à l'autre, je regardais le monde et le déclarais bon sans réserves... Dans l'exaltation de ma vie, capable que j'étais de me faire une place au soleil ou d'être battu, j'étais un individualiste rampant... C'était naturel : je gagnais. C'est pourquoi j'appelais la partie que je voyais jouer, ou telle que je croyais la voir, un véritable jeu d'homme. Courir des aventures comme un homme, combattre comme un homme, faire œuvre d'homme même pour un salaire de gamin, — cela m'attirait et me tenait comme rien au monde. Je regardais droit devant moi, bien loin, vers un avenir mystérieux et sans limite, au cours duquel, continuant à jouer ce que je croyais être un jeu d'homme, je poursuivais mes voyages en santé parfaite, sans accidents, les muscles toujours vigoureux... Je me croyais lancé dans la vie sans fin avec la furie de la bête blonde de Nietzsche... l'emportant par ma supériorité seule et par ma force...
(( Quant aux infortunés, aux malades, infirmes, vieillards, perclus, j'avoue avoir à peine pensé à eux. Les accidents? Eh bien, ils représentaient la Fatalité, la Fatalité avec une majuscule, contre laquelle il n'y a rien à faire... Napoléon avait eu un accident à Waterloo et cela ne refroidissait en rien mon désir de devenir un Napoléon... La dignité du travail était pour moi la chose la plus impressionnante au monde. Sans avoir lu Carlyle ou Kiphng, je me
formulais un évangile du travail qui faisait honte au leur... Le travail, c'était la sanctification, le salut... J'étais un salarié tel que jamais capitaliste n'en exploita... Mon joyeux individualisme était dominé en somme par la morale bourgeoise orthodoxe*... »
Tout changea quand Jack London se mit à fréquenter « le peuple de Tabîme... ceux que le travail, le malheur, les accidents mutilent, tordent, défigurent ». Dès ce jour Jack London découvrit « le gouffre social ». Il résolut d'en sortir en cessant de travailler. Appréhendé par la police pour vagabondage, London fut condamné à un mois de prison. Il en revint définitivement socialiste. London était socialiste comme il avait été individuahste, sans le savoir. Puis il ouvrit des livres et se fit des convictions raisonnées. « Depuis, j ai ouvert bien des livres, nous dit-il, mais aucun argument économique ne m'a touché aussi profondément, d'une façon aussi persuasive que je l'ai été, le jour où je vis les murs de l'Abîme social se dresser autour de moi et que je me sentis gUsser, glisser au fond de ce charnier... »
Comme son compatriote le romancier Upton Sinclair, Jack London a pensé que ses convictions nouvelles pouvaient fournir matière à littérature. Jack London a écrit Le Talon de Fer. C'est une anticipation à la Wells sur l'avenir social des États-Unis. La vision est sombre et désespérante. London y décrit la lutte du prolétariat et du capi-