The War of the classes (La guerre des classes
d92 MYSTIQUES ET REALISTES ANGLO-SAXONS
talisme. Le régime russe de répression est instauré aux États-Unis par un syndicat de ploutocrates : « Le Talon de Fer ». Les tentatives socialistes sont écrasées après des grèves monstres, Hearst et le parti démocratique anéantis. Pour s'ouvrir des marchés, les capitalistes américains déclarent la guerre à rAllemagne. La flotte allemande bombarde Honolulu et coule trois croiseurs américains. La grève générale éclate, la guerre est impossible. L'Empereur d'Allemagne fait alliance avec les États-Unis contre le prolétariat. La Social-Démocratie dépose l'Empereur. La révolution est victorieuse partout, sauf aux États-Unis. Le « Talon de Fer » corrompt les syndicats ouvriers. Au lieu de salariés, il n'y a plus outre-mer que des esclaves... Ne sachant que faire de leurs milliards, les ploutocrates américains, qui ont résolu la question sociale en la supprimant, imitent les Pharaons d'Egypte. Ils bâtissent des cités colossales, embellies par des légions d'artistes asservis K
La société américaine n'est plus divisée qu'en quatre classes : les ploutocrates bâtisseurs de cités, les artistes immédiatement sous leurs ordres et, formant la caste privilégiée, au-dessous des artistes sont les travailleurs, au-dessous des travailleurs l'Abîme. A la même époque, l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Australie, la Nouvelle-Zélande sont des républiques
1. Les États-Unis sont bien en guerre avec l'Allemagne, maison voit quelles retouches il faudrait faire subir aux anticipations de J. London : la flotte allemande n'a pas bombardé Honolulu, la Social-Démocratie allemande n'a pas encore manifesté l'envie de déposer le Kaiser; ce n'est pas le capitalisme américain, mais le peuple américain à peu près unanime qui a déclaré la guerre à l'Allemagne (1918).
coopératives. L'Angleterre a perdu le Canada et ses colonies. Le Japon s'est emparé de TAlaska. Alors des vagues de mysticisme déferlent sur les États-Unis. Les Adventistes prêchent la fin du monde. Les derniers socialistes se réfugient dans les cavernes de Californie. Tout cela finit par une révolution monstre. La commune est proclamée à Chicago. Chicago est attaqué par les forces capitalistes et anéanti par la dynamite. « Notre fameuse société est fondée sur le sang, elle dégoutte de sang » : telle est la morale de ce livre, confus comme un cauchemar. Le Talon de Fer est un roman sommaire et sensationnel. Tout n'y est cependant pas de pure invention; la construction des métropoles colossales, la cité artistique et voluptueuse des ploutocrates, les coups de dynamite pour résoudre les conflits du capital et du travail, la mysticité chronique... tout cela est bien de l'actualité américaine.
Moins pessimiste dans La Vallée de la Lune, Jack London résout le problème social par un retour à la terre. La première partie du livre nous présente un tableau fidèle de la démocratique Amérique. Le peuple américain y est évoqué avec son optimisme, son entrain, son exubérance,, son idéalisme, sa religiosité, ses violences. Le héros du livre est un charretier syndicaliste, athlète et Saxon selon le cœur de Jack London. 11 est exceptionnellement bien musclé et il le prouve en cours de grève, ce qui ne l'empêche pas d'être sentimental et « belle âme ». Sa femme le vaut, petite ouvrière aux allures de reine, tout éprise
R. MicHAUD. — Mystiques et Réalistes. 13
de son bon géant. Le syndicaliste et la petite ouvrière ont Torgueil saxon dans le sang. Ils ne cessent de vanter les Vikings leurs ancêtres et refusent de reconnaître des frères dans les émigrants venus d'Europe.
Après la grève et la prison, à bout de misère, le couple tourne le dos à la société et cède à l'appel du large, the call of the wild. Le syndicaliste et la petite ouvrière s'en vont, baluchon au dos, en jouant de l'ocarina, toujours selon l'évangile de la Nature, à la recherche de La Vallée de la Lune où ils retrouveront le bonheur au contact du sol. Le bvre est une protestation éloquente, et fort opportune au moment où il parut, contre l'abandon de la terre aux États-Unis. 11 discute le problème foncier, comphqué en Californie de celui des races. En dépit de ses naïvetés et de sa prolixité, La Vallée de la Lune est à lire. Ce roman ouvre des horizons à la volonté; la santé et l'optimisme des personnages sont contagieux. Mais, encore une fois, à passer des nouvelles si bien dessinées et si suggestives de Jack London à ses romans touffus et sentimentaux, le contraste est plutôt décevant.
Aux romans et aux drames socialistes de Jack London, d'un intérêt artistique assez mince et qui sont parfois de bien lourdes machines, il est permis de préférer ses contes, ses romans du large qu'inspire l'appel du sauvage et du primitif the call of the wild, livres sans parade de littérature, livres de plein air, où chaque phrase est une action et une
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invile au voyage, où la Vaste Terre s'ouvre devant le lecteur, où les passions qui mènent les hommes ne sont point de piètres délits contre le Gode, mais des énergies déchaînées. Dans la solitude des lointaines Samoas, quand la fièvre ne le retenait pas au lit à jouer de la flûte en d'interminables convalescences, Robert Louis Stevenson, ce Jules Verne attendrissant, contait ainsi des histoires de forbans tempérées de saine pitié humaine. Il nous ouvrait le large; il carguait les voiles vers l'Ile du Trésor. Nous oubliions en cours de traversée notre univers de civilisés, grand comme une mappemonde du moyen âge. Kipling de même nous entraîne dans la jungle avec Maugli fils des loups. La Terre nous appartient, c'est la lice aux prouesses, il faut y montrer nos muscles d'hommes, nous rajeunir le sang au contact des primitfs, en pleine nature, annexer à la littérature les espaces conquis par le fer et par le feu. Voilà la morale des romanciers de l'expansion saxonne. Jack London est du nombre, plus rude, plus primitif, en Anglo-Saxon d'Amérique, et cependant artiste, sorte de Loti de la vie intense.
Wells l'a devancé dansses Anticipations: Stevenson, Conrad et Kipling dans leurs romans d'aventure' Pour célébrer la vie primitive, Longfellow dans Hiawatha, Kipling dans le Livre de la Jungle, avaient trouvé avant lui une forme de poésie ou de prose poétique intermédiaire entre la cantilène et l'épopée. Jack London n'en a pas moins découvert ou approfondi deux ou trois sentiments nouveaux. Il a plus que tout autre le goût du danger, le sens de l'aventure, de ce sport spécial et très anglo-saxon qui consiste à se jeter au-devant des éléments déchaînés.
à courir les mers pour y faire naufrage, la forêt ou la steppe pour s'y perdre, à souffrir du froid et du chaud, à endurer la faim et la soif et à se battre quand on est de bonne race. Jack London est le poète de ces prouesses du plein air^ La littérature, pour lui, était un sport héroïque.
1. Pendant que nous lisions London pour le charme de ses romans d'aventure, la Révolution russe le prenait, paraît-il, très au sérieux comme professeur d'énergie et prophète de l'ordre nouveau. London fut avec Gorki, nous assure-t-on, l'auteur le plus lu en Russie à la veille de la Révolution de i917. Un critique russe écrivait : « Maintenant toute la Russie lit Jack London. » Un autre Russe résume les droits de London à l'admiration de son peuple dans la formule suivante qui a pour le moins le mérite de la concision : « Jack London est le poète du coup de poing. » Le conteur Andreiev associe le nom de London à celui de Kipling et d'Upton Sinclair : « Le lire, écrit Andreiev, c'est quitter une allée étroite pour se trouver devant l'immensité de la mer, aspirer l'air salin, sentir se roidir ses muscles, entendre l'appel impérieux d'une vie de travail et d'action. » D'autres Russes se montrent, il est vrai, moins enthousiastes et ne voient en London qu'un « Yankee, un commis voyageur en chapeau melon, jouant au Zarathoustra et au Byron et débitant des océans, des tempêtes, des Lucifer et des prairies, représentant de la firme « Lutte pour la Vie, Forces élémentaires et G" », et revendant les défroques romantiques léguées à l'Europe par Chateaubriand ».
La Russie nouvelle s'initiait aux merveilles du Grand Soir dans les romans socialistes et anarchistes de Jack London. La catastrophe sociale prédite dans Le Talon de Fer s'est produite sur les bords de la Neva et non point à Chicago. London est mort au moment précis où il aurait pu nous apprendre dans quelle mesure la réalité correspondait à son rêve.