‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 38 sur 44 · UPTON SINCLAIR, ROMANCIER SOCIALISTE · texte numérisé non relu

UPTON SINCLAIR, ROMANCIER SOCIALISTE

Parmi les écrivains actuels qui s'efforcent de donner aux États-Unis une littérature sociale, Upton Sinclair occupe une place éminente. La Jungle, avec ses révélations sensationnelles et les mesures fédérales contre un trust fameux qui la suivirent, ont conféré à son œuvre une notoriété universelle. Upton Sinclair est le Zola des États-Unis. Son œuvre audacieuse suscita outre-mer des indignations analogues à celles qui accueillirent Tœuvre du maître de Médan. Upton Sinclair nous a donné des livres touffus, emphatiques, pleins à éclater d'informations et de petits faits selon la formule naturaliste. Comme Zola, ce socialiste a commencé par des romans romantiques et ne s'est d'ailleurs jamais

1. Le Journal d'Arthur Stirling, Le Roi Midas, Prince Hagen, A Captain of Industry (Le Roman d'un roi de l'or), The Jungle (La Jungle), Manassa, The Industriel liepublic (La République industrielle), The Metropolis, King Coal (Le Royaume du Charbon (1917).

guéri, même dans ses œuvres les plus réalistes, d'un lyrisme et d'une sentimentalité d'aloi plus ou moins douteux.

Le Roi Midas, œuvre de début, est déjà un exemple significatif de sa manière. Le Roi Midas est Thistoire pleine de couleur locale de ce qu'on pourrait appeler le « placement » d'une Américaine. Helen, du Roi Midas, — Sinclair aime les titres symboliques, — est la fdle d'un modeste pasteur de campagne. Helen a jadis fait des promesses au jeune Arthur, un « self-made man », follement amoureux d'elle, mais pauvre et poète par-dessus le marché. Helen et Arthur se retrouvent à l'orée d'un bois, au mois des roses. Helen arrive d'Allemagne où, pendant trois ans, elle s'est fait la main au piano et d'où, comme il convient, elle est revenue mélomane. Devant un buisson d'églantines épanouies, Arthur improvise des vers qu'Helen met aussitôt en musique. Ces jeunes gens, si gentiment faits l'un pour l'autre, n'attendent, n'est-il pas vrai? qu'une bénédiction. Sans doute... si Arthur n'était un pauvre maître d'école. Helen a une tante dans « la société », à New- York. Helen, rose et blonde, est une beauté capiteuse. Elle est faite comme ses sœurs d'outre-mer, pour avoir un mari très riche qui lui gagne beaucoup d'argent à dépenser. A Helen il faut un trousseau princier, un palais à la ville, un château à la campagne. Elle épousera un millionnaire. Helen, qui a déjà oublié son Arthur, rencontre, en échange, dans le salon de sa tante, Harrison, précisément le milHonnaire attendu. Grâce à sa robe décolletée très bas, au teint « fleur de pêcher » de ses joues et à la blancheur de sa gorge, Helen a ensorcelé Harrison. Il

l'enlève, en grand équipage, dans un de ses châteaux. Baisers derrière les portes, serments, fiançailles, tout s'accomplit en un clin d'œil... Puis soudain Helen ne veut plus. Helen a une âme : comme tous les personnages de Sinclair, Helen parle beaucoup, beaucoup trop de son âme. Helen, qui est honnête, s'est aperçue, — après les baisers et les serments, — qu'elle n'aimait Harrison que pour son argent. Toujours dans le salon de sa tante, elle a fait la connaissance d'un autre soupirant, Howard, infirme mais artiste, et « belle âme » comme elle. Les voilà mariés.

Tout cela ne prouve pas, jusqu'ici, grand'chose, sinon qu'Helen a préféré la musique à l'argent, un artiste à un millionnaire, et c'est d'un beau repentir. Helen aime Howard pour sa musique, et elle l'aime aussi pour ses sermons. Howard, qui a dû être pasteur, comme le père d'Helen, môle à l'amour et à la musique des fantaisies théologiques et des réminiscences bibliques qui achèvent de donner une saveur toute nationale à ce flirt déjà si américain. Et l'idylle commence à nous peser. Mais un soir, sans que rien au monde ait laissé pressentir pareil dénouement, Howard trouve au fond du bois, près de la maison conjugale, une femme qu'il avait bel et bien séduite et abandonnée jadis, en dépit de ses citations bibliques, génie précoce, à dix-neuf ans. Une malheureuse est là, terrassée par l'ivresse. Helen qui survient aide à la transporter au logis. Avant de mourir, l'abandonnée parle. Helen apprend tout. Howard n'y tient plus; il va mourir à son tour, de honte ou de douleur, on ne sait, — et lui aussi, avant de mourir, éprouve le besoin de parler. Howard

parle, Howard parle trop. Ce Don Juan puritain trouve encore le temps, avant d'expirer, de pincer la corde mystique : il n'y a que la foi qui sauve, on peut toujours refaire sa vie, etc. etc., du pur Tolstoï devant le cadavre de la femme trahie qu'on ne peut plus ressusciter. Et, pour que ce mélodrame ne laisse rien à désirer, Helen finit par découvrir que son Arthur du premier acte était le fils même de son Howard. Voilà un émouvant feuilleton. Nous nous souviendrons du goût d'Upton Sinclair pour le mélodrame, quand nous lirons les enquêtes sociales de La Jungle et de La Métropole.

Ce roman musical, théologique et sentimental n'épuisa cependant pas le lyrisme d'Upton Sinclair. Après LeBoi Midas, \in[ Le Journal d'Arlhiir Stirling. Arthur Stirling, qui ressemble fort à TArthur du Bol Midas, est un Chatterton ou un Jean-Christophe américain. Il a fait le vœu impossible de produire, sur le modèle du « Prométhée enchaîné » et du « Samson » de Milton, un poème, — Le Captif, — qui contiendrait toute son âme. Comme il a fait ce vœu à New- York, il va sans dire qu'Arthur Stirling s'est condamné à mort, lui et son Captif. Pendant trois cents pages, nous assistons à l'agonie du poète et du captif. Arthur Stirhng a du génie naturellement, et les éditeurs qui lui renvoient l'un après l'autre son poème en ont sans doute moins que lui. La poésie n'a guère cours sur le marché de New- York, où tout s'évalue en espèces sonnantes. L'auteur du Captif se fait con-

ducteur de tramway, balayeur de rue, garçon de restaurant pour gagner sa vie, et, tout en tirant le cordon, en maniant le balai ou la serviette, Arthur Stirling trouve le temps de lire du grec.

Stirling professe que, « pour fonder une religion, il faut suer du sang la nuit ». Il écrit son poème dans un grenier, au milieu d un sordide entourage, en une exaltation de volonté et d^imagination qui fait peur et rappelle ragonie'du Martin Eden deLondon. Arthur Stirling poète attend trop de la société. Mal en prend une fois de plus à Upton Sinclair de marier la poésie et le socialisme. Arthur Stirling, dans son grenier, se nourrit de Heine, d'Emerson, de Garlyle, et épanche sa bile contre les écrivains français qui pourraient lui donner du bon sens. Il tient, soUtaire, des colloques brûlants avec le farouche Zarathoustra. Ses ambitions sont au-dessus de ses forces. Somme toute, c'est un surhomme. Il est doué d'une sensibilité suraiguë, qui fait de lui un écorché vif, un stigmatisé. Les cris des enfants dans la cour, le joueur de violoncelle au-dessus de son appartement, l'exaspèrent, et le tumulte frénétique de New- York le rend fou. Oui, c'est entendu, le poète en Amérique est un crucifié vivant, et pour les plus généreux le milieu est sans encouragement. Walt Whitman, bon Atlas, chargeait bravement le monde sur son épaule... Arthur Stirling, persuadé, — et c'est la morale du livre, — qu'il n'y a pas de place en Amérique pour un idéaliste, encore moins pour un poète, se donne résolument sa parole de ne pas survivre au refus du dernier éditeur. Le refus arrive, et voici Arthur Stirling qui se jette dans l'Hudson, une pierre au cou, après avoir répété le geste légendaire d'André

Ghénier. Personne, sans doute, ne se serait aperçu de sa disparition s'il n avait transmis à Upton Sinclair le manuscrit de son journal. Que ne vous dirigiezvous, Arthur Stirling, avec ce que vous appeliez votre génie, vers TEcole américaine d'Athènes ou de Rome, ou que ne briguiez-vous une bourse Gecil Rhodes pour Oxford? Vous n'eussiez pas payé de votre vie l'impossible gageure de ressusciter Eschyle et Sophocle dans le voisinage de Wall Street, qui, de mémoire d'homme, n'a jamais payé très cher l'œuvre d'aucun poète vivant.

Le Journal d' Arthur Stirling marquait un réel progrès sur Le Boi Midas. Le lyrisme en était relativement discret et il s'y posait un problème important, celui de la condition sociale du poète. Avec Manassas, Upton Sinclair se tournait décidément, et avec succès cette fois, vers la littérature impersonnelle. Manassas est l'histoire à peine fictive de la guerre civile, depuis les premières agitations abolitionnistes jusqu'à la défaite bientôt réparée de Bull Run. A la suite de son héros, Moniague, Upton Sinclair nous promène à travers l'Union à la veille de la rupture. A grands traits fermes, l'auteur nous montre la guerre de 1861 fatalement issue de l'opposition du Nord et du Sud : le Sud agricole avec sa vie large, dévergondée, vicieuse sous ses apparences patriarcales, son tempérament plus latin que saxon, exubérant, impulsif dans une nature luxuriante; le Nord, au contraire, industriel, idéaliste, puritain, impérieux et froid : deux mondes différents, deux civi-

lisations contradictoires. Dans Manassas, les personnages historiques voisinent avec les personnages imaginaires sans que les uns fassent tort aux autres. Les tableaux sont animés, les silhouettes vivent. Voici John Brown qui complote son « raid » en méditant la Bible, Lincoln en pantoufles qui conte des histoires humoristiques aux soldats... puis rUnion qui s'ébranle; dans une indicible confusion, à peine équipés, à moitié armés, les régiments arrivent décimés par la populace avant les premiers coups de feu, armée improvisée où se confondent les conditions, les âges et les races. Le défilé des régiments dans New-York, la traversée de Baltimore, la bataille de Bull Run, évoquent les meilleures pages de guerre. Manassas mérite de rester classique, c'est un succès dans le roman historique et probablement le chef-d'œuvre d'Upton Sinclair.

Mais dans ces livres, déjà, de multiples symptômes trahissaient chez Sinclair une préférence pour les réalités actuelles et les problèmes sociaux. Le Journal d'Arthur Stirling était le réquisitoire d'un idéaliste contre la ploutocratie. Helen, an Roi Midas, avait découvert le problème de l'argent dans la personne de Harrison et l'avait résolu en se donnant à Howard. Dans Manassas paraissait un troupier socialiste, un Allemand d'une espèce rare, le pittoresque sergent Schlemmer, venu d'Allemagne aux Etats- Unis se faire tuer, par principe, pour la cause de la liberté. Dès lors, se succédèrent des romans sociaux

et socialistes, tumultueux, démesurés, hybrides, dont les livres de Zola ou de Rosny ne nous donnent qu'une imparfaite idée, parce que Tart, le souffle épique ou lyrique les transfigurent à peine. L'âme poétique d'Arthur Stirling s'y épanchait sur des statistiques; rivalisant avec les révélations sensationnelles de la presse dite « jaune », le poète s'y faisait journaliste, et, sociologue sentimental, Upton Sinclair peignait à coups d'un pinceau fruste le tableau de la ploutocratie et du prolétariat d'Amérique.

Une phrase de Wagner, revenue à sa mémoire en forêt, a plongé Upton Sinclair dans le royaume souterrain du Niebelung. Upton Sinclair y rencontre le nain Alberich au milieu de ses trésors et surtout de sa collection de tableaux dont il est très fier, bien qu'il soit incapable d'en apprécier la valeur autrement qu'en espèces sonnantes. Des profondeurs de Niebelheim, Upton Sinclair ramène au jour de ce monde le propre fils du nain, roi de l'or, le Prince Hagen, qui se trouve tout de suite chez lui aux États-Unis et devient un « business man » émérite. Mis dans une excellente « école préparatoire », Hagen, qui a toujours de la poudre d'or au bout des doigts, ne manifeste aucune disposition pour les arts et les lettres, et une fois de plus Upton Sinclair voue les riches à la cécité littéraire et artistique. En revanche, étudiant américain authentique, les mathématiques et l'économie politique enthousiasment Hagen. Il passe des nuits à dévorer les « magazines », qui sont la Httérature par excellence de l'homme pratique et

pressé, avec leurs innombrables informations. Renseigné plutôt qu'enseigné, ayant rapidement épuisé, du savoir humain, tout ce qui était utile à ses fins, le prince Hagen s'échappe tapageusement de Técole et entre dans la politique. Les trésors souterrains de son père lui reviendront un jour. En attendant de devenir capitaliste, le fils du roi de Tor va aux (( démocrates ». Nous Tentendons, à la tribune de Tammany Hall, leurrant son auditoire avec les grands mots chers aux démagogues :

Pour les droits des pauvres :

A bas les capitalistes !

Le prince Hagen, fils du nain Alberich, roi de l'or, est en passe de devenir le juge au nom très irlandais de Jemmie O'Hagen, propriétaire d'un cabaret politique, « trois music-halls, une salle de jeu, une douzaine de « salons » avec hôtel au premier... » Mais, voici que le bon Alberich se laisse mourir parmi ses trésors. Revirement. Devenu capitaliste, Hagen passe aussitôt des « démocrates » aux « républicains » (les conservateurs), auprès desquels Fa introduit ce que les Américains appellent avec bonhomie a fat check, un très bon chèque. L'éloquence du politicien continue à couler à flots, mais en sens inverse. Avec les trésors des Niebelungen, le prince Hagen achètera facilement New- York et le monde. \\ aura à ses concerts les deux étoiles de la saison : Herr Windenschlager et M"'^ Paganini. Il donnera, dans ses salons, « un bal au château de Vaux sous Louis XIV ». Toute l'Amérique retentira du bruit de ses aumônes. W dotera richissimement les

collèges. Son mariage avec Miss Gold Kid sera béni par un archevêque. Le nain des Niebelungen s'est transformé en surhomme. Il a adopté la morale de Zarathoustra, qui était déjà, chose étrange, celle de Chatterton-Stiriing. 11 voit dans la religion l'idéalisme, la morale, le frein le plus sûr pour contenir les convoitises des pauvres contre les riches. C'est pour cela qu'il fonde des bibliothèques, des musées, des églises. Dans le monde souterrain où il veut régner sur des nains, il est impatient d'importer la civilisation chrétienne. Quel dommage qu'Upton Sinclair ménage à un aussi intéressant personnage, le soir môme de ses noces, une mort violente : les chevaux emportés et le prince Hagen, surhomme, fils du nain Alberich, roi de l'or, se fracassant le crâne contre un réverbère de la Cinquième Avenue.

Allégorie bien choisie, bien suivie, remphe d'allusions à l'actualité, le Prince Hagen ne satisfit pas cependant Upton Sinclair, qui voulut nous donner dans le roman d'un Roi de Vor {A Captain of Indiistry) l'histoire véritable du financier. Van Rasselaer, au nom très new-yorkais, est né dans un palais vingtième siècle de la Métropole. Il est allé à l'Université escorté d'un train de domestiques « de couleur », de chevaux et de chiens qui l'aident à oubUer l'étude. Il a flirté et a prétendu, pour faire « chanter le gouverneur », épouser la femme de son choix, une actrice. Il a fait le tour de l'Europe, il a promené son yacht en Méditerranée, il a été reçu membre des clubs les plus sélect. Le voilà

dans les affaires. Il apprend à Wall Street Tart compliqué de la spéculation. Succès, multiplication prodigieuse des capitaux paternels. Entre temps, Van Rasselaer s'amuse. Ayant abandonné sa maîtresse pour convoler en justes noces, notre héros n'en continue pas moins à courir les bonnes fortunes. 11 a trouvé dans un restaurant de nuit une fille qu'il entretient pompeusement et qui... était sa propre fille, l'enfant de 1' « ancienne ». Horreur bien naturelle de Van Rasselaer, qui ne pense pas payer trop cher que de sa vie son inceste. Une nuit de tempête, Van Rasselaer lance en dément son yacht sur les écueils de la côte de Maine. Le lendemain, les journaux retentissent de ce suicide sensationnel, et Upton Sinclair, qui lit dévotement les gazettes, trouve dans ce fait divers démesurément grossi et complaisamment étalé la matière d'un nouveau roman. Telle est la morale sociale des romans d'Upton Sinclair : la mort violente pour ceux qui possèdent; l'alcoolisme, la prostitution pour les pauvres : pas de milieu. Nous sommes prêts pour La Jungle.

Germinal de Zola est l'épopée de la mine. La Jungle de Sainclair est l'épopée de l'abattoir. Sous nos yeux, à perte de vue, s'étendent les parcs à bestiaux, les « stock-yards » de Chicago. D'innombrables taudis de brique ou de bois d'où s'échappe un grondement de marée montante. Poussés par les « cow-boys », des troupeaux entiers se pressent vers les « chutes » où les agrippent les tueuses méca-

niques. Devant nous se déroulent les actes multiples de Tabominable liturgie des « packers ». Upton Sinclair ne nous fait grâce de rien : hécatombe de bétail avarié, tuberculeux ou en gésine, détritus, plaies et, parfois, membres humains entraînés pêlemêle dans les cuves, égorgeurs, saleurs, « fertiliseurs », souillés de sang, saturés de produits chimiques, enfermés dans des étuves où se croisent des températures arctiques et tropicales... C'est dans cet enfer ignoré du Dante que le hasard de Témigration a jeté une lamentable famille de paysans lithuaniens, accourus de leurs forêts, les yeux pleins de rêves, et qui, au début du livre, dansaient, en un bal de noces, les danses naïves de leur pays. Upton Sinclair réussissait à rendre tragique Thistoire d'une boîte de conserves. Ce n'était pas seulement une industrie nauséabonde que La Jungle stigmatisait. L'auteur nous y montrait, dans le pays le plus démocratique du monde, Tindividu livré sans défense à la merci de l'homme d'argent, et sa vie infiniment moins respectée que les chairs viles qu'il apprête. L'émigré Jurgis s'était mis, avec enthousiasme, à fonder une famille; mais son illusion fut de courte durée. Les « packers » lui ont pris sa vie; l'usurier s'est abattu sur ses économies. Quand il a fait appel à la justice, il l'a trouvée étroitement solidarisée avec ses oppresseurs, sans qu'il y ait pour lui, dans la grande République, d'avocat, de juge, de policier. Jurgis s'est eiîondré parmi ses rêves en ruine. La prostitution guettait sa femme, la rue lui a tué son enfant; il suffit d'un accident pour le réduire à la famine, l'acculer au crime et à la prison. Il en sort anarchiste, ne comptant plus pour se faire justice

que sur la révolution sociale. De For, de la boue, du sang, c'est La Jungle. La conscience américaine, élastique mais émotionnable, ne put s'empêcher de tressaillir devant les révélations d'Upton Sinclair, et la machine fédérale elle-même se mit en branle en entendant crier au feu. Si exagéré qu'il fût, le tableau était trop fidèle : le sénateur aux mots de dupe, le « boss » irlandais qui tient dans sa poche la clef des franchises municipales, le fils de millionnaire montrant, avec commentaires de sa voix nasillarde, ses « Looe Cans (Louis XV) », ses « Looe Sez » et son « Salon de thé Maryanntnet » (Marie-Antoinette), le pasteur socialiste, la bouche encore pleine de citations bibliques, autant de traits d'une vivante réalité.

Citadelles de finance, palais marmoréens, villas princières, luxe des New- York et des Newport, c'est sur les ignominies de la Jungle que le romancier nous montre s'élevant les fastes de La Métropole. La sociologie d'Upton Sinclair n'est point subtile; elle procède par contrastes, à la façon des tableaux pour casernes ou restaurants de tempérance : dans le carton de droite le millionnaire en son palais, dans le carton de gauche le prolétaire en son bouge, antithèse à faire crier et de portée très populaire. Avec la même surabondance de détails qu'il décrivait, dans La Jungle, la détresse de l'ouvrier, Upton Sinclair expose, dans La Métropole^ les raffinements du luxe capitaliste. Pour décrire la Métropole, l'auteur a-t-il eu besoin, comme on Ta prétendu, de

R. MicHAUD. — Mystiques et Réalistes. **

s'introduire par ruse dans les « palaces » de Newport et de faire jaser valets et femmes de 'chambre? Il s'en défend. Les livres d'Upton Sinclair, La Métropole surtout, seront pour l'historien futur des mœurs américaines un véritable répertoire. Sinclair, dans La Métropole^ semble avoir pénétré jusqu'aux intimités du « high life ». Il nous présente des gens dont l'unique ambition est de « paraître », à la ville et à la campagne, sous ces déguisements brillants, exquis, qui composent le luxe moderne. Upton Sinclair évalue des mobiliers, dénombre les attelages. Il crochète les armoires. De la cuisine à l'alcôve, rien ne lui échappe. Il étale les dessus et les dessous, soupèse les brocards, manie les souples dentelles, retourne le linge fin, fait miroiter les bijoux. Upton Sinclair a tout vu. Et, certes, il a bien de la chance si, comme il le prétend, les intéressés eux-mêmes (de quelle bonne foi?) Font renseigné. Mais les millionnaires d'Upton Sainclair ont beau être des maniaques, des goulus et des ivrognes, je ne sais si l'étalage de ce luxe est aussi immoral qu'il le prétend. Ce luxe, comme le jeu des mécaniques infiniment intelligentes de La Jungle y nous émerveille autant qu'il nous remplit d'horreur. Notre imagination refait, à Chicago et à New- York, les rêves de Babylone, d'Alexandrie, de la Rome impériale. Nous nous récrions : quel magnifique, quel luxueux animal est l'homme! Quel dommage qu'il faille édicter contre tant d'art des lois somptuaires et que ces merveilles coûtent si cher en souffrance et en sueur humaines ! Le militant Sinclair voudrait brûler les splendeurs de la Métropole comme le Calife Omar la bibliothèque d'Alexandrie.

Sinclair n'est pas un dilettante. Sinclair, et il a sans doute raison, ne s'accommode pas d'un monde où tout le bien-être est d'un côté, toute la misère de l'autre. Sinclair est un réformateur, un apôtre; il rêve plus de justice ici-bas, dans la répartition des biens et des maux. Il nous exposait récemment son plan de rénovation sociale dans La République industrielle. Dans ce nouveau réquisitoire, Sinclair insiste encore sur les contrastes excessifs que la richesse multiplie dans la société américaine : paupérisme croissant, femmes et enfants dans les usines, criminalité, alcoolisme, natalité américaine de plus en plus restreinte et que les apports de l'immigration menacent de déborder. Après une enquête qu'il faut croire impartiale, Upton Sinclair était persuadé dans La République industrielle que vers 1913 ^ le régime socialiste serait substitué, aux États-Unis, au capitalisme exorbitant. La prospérité factice, basée sur l'exploitation de la masse par une minorité sans conscience, ne saurait durer. Il y aurait vers 1913 « apoplexie économique », aux États-Unis. En 1913, les Philippins, Chinois, Mexicains, se refusant à acheter, même avec menace du canon, il y aurait surproduction, et par conséquent engorgement, dans toutes les branches de l'industrie américaine. Les salaires subiraient une baisse prodigieuse; des milliers de travailleurs se trouveraient sur le pavé.

1. Et nous l'avons dépassé depuis longtemps. Que le métier de prophète est donc difficile !

L'heure des revanches sociales aurait sonné. M. Hearst, le Président démocrate, mettrait le pouvoir fédéral à la disposition du peuple. Les financiers recevraient dans leur bureau la visite des commissaires du gouvernement chargés de confisquer au profit de la nation les moyens de production*. Chapeau bas, les commissaires remercieraient MM. Rockefeller, Morgan, Carnegie et consorts de s'être chargés bénévolement du bien du peuple et d'avoir construit pour l'état socialiste les mécaniques perfectionnées que sont les trusts du pétrole, des chemins de fer et de l'acier. La République industrielle serait inaugurée. La vie économique fonctionnerait par le suffrage universel et le référendum, tout comme la politique. Il y aurait des ouvriers et des patrons comme naguère, mais cette fois élus. Les salaires représenteraient la totalité du travail. La distribution égalerait la production. Le sol, cultivé savamment, par des procédés intensifs, nourrirait tous les hommes sans exception. Chacun en serait quitte avec deux ou trois heures de travail par jour. On verrait les travailleurs, passionnés d'intellectualité, affluer dans les musées et les bibliothèques, qui ne devraient rien, cette fois, à la charité intéressée d'Andrew Carnegie. Plus de Harrison, ni de Howard; Arthur Stirling vendrait enfin son poème; le prince Hagen resterait démocrate; on ne conserverait, à Chicago, que de la viande authentique; la Métropole serait la ville la plus simple, la plus libre et la plus plate du monde, et, peut-être, verrait-on, sur les

1. C'est la solution du problème social que proposait naguère devant une commission officielle un des plus importants industriels de New- York, M. John Wanamaker.

places publiques, s'élever la statue du réformateur Upton Sinclair avec La Jungle sous le bras^..

Telle est cette œuvre : œuvre de « militant » où l'art et la réalité se combinent en dose très inégale. La matière en est plus intéressante que la manière. A peu près dénuée de psychologie, c'est l'œuvre d'un virulent satiriste. Dans le genre difficile du roman social, dont il ne semble pas que nous ayons eu jusqu'ici, malgré les livres des Zola et des Ronsy, de parfait modèle, Upton Sinclair n'a qu'incomplètement réussi. Il lui manque la sobriété dans l'éloquence, la mesure dans la satire, la discrétion dans

1. On n'avait jamais employé avec autant de virtuosité les verbes au mode conditionnel. Sans doute la part de l'utopie estelle grande dans ces « anticipations ». Elles n'en sont pas moins un document et une contribution à l'histoire américaine. Si la République industrielle n'est pas encore proclamée aux Etats- Unis, les conflits n'eu sont pas moins à l'état aigu entre le capital et le travail. A la veille de la guerre mondiale, le bilan social était fort chargé. Grèves rouges du Colorado, batailles rangées' avec la milice, incendie torche en main, avec accompagnement de mitrailleuses, du campement ouvrier de Ludlow, intervention fédérale sur refus de l'arbitrage par la Compagnie du Standard Oil, délégation de travailleurs à Washington, invasion des églises de New-York par les sans-travail. A cette occasion, Upton Sinclair, en qui le militant absorbe de plus en plus l'artiste, conduit les manifestations. La chronique est longue et le conflit toujours ouvert. Quand survient la grande guerre, le parti socialiste américain, incapable d'oublier ses rancunes, boude la bonne cause et s'entête dans la neutralité à tout prix, puis dans le pacifisme à outrance au profit du Roi de Prusse. Cette attitude met Upton Sinclair et d'autres leaders dans l'obligation de rompre avec le parti. L'action l'a pris tout entier. 11 édite une revue : Upton Sinclair''s Magazine pour préparer la paix du Droit et publie King Goai sur les grèves récentes des mineurs du Far-West (1918).

le lyrisme, cet éclat jeté par Tartiste sur la réalité et qui la transfigure sans la fausser. L'élément fictif et réel se joignent mal en ses ouvrages. Manassas, La Jungle n'en demeurent pas moins d'assez fortes créations. Il n'est pas de romans, en tout cas, qui nous offrent de la vie américaine, dans ce qu'elle a de plus « intense » et d'actuel, une peinture aussi frappante. Une « revue » de l'œuvre d'Upton Sinclair présente un véritable intérêt historique.

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