‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 39 sur 44 · DE L'ARGONNE · texte numérisé non relu

DE L'ARGONNE

Mrs. Edith Wharton s'est fait une spécialité du roman mondain. Chez les Heureux du Monde {The House of Mirth), V Arbre et ses fruits {The fruit of the Tree), VÉcueil {The Reef), La Coutume du Pays {The Custom of the Country), et plusieurs recueils de nouvelles nous ont révélé un talent de romancier de premier ordre, nous donnant enfin ce que la plupart des livres composés outre-mer n'avaient fait que nous promettre, un auteur sachant s'élever au-dessus des goûts de la foule pour revenir à la tradition classique du roman de mœurs et nous dépeindre, d'un point de vue original et tout personnel, le grand monde transatlantique ^

1 . La plupart des romans et plusieurs nouvelles de Mrs. Wharton ont paru en même temps dans les revues françaises et les maga-

De ce monde, Mrs. Wharton s'est faite l'observateur et le psychologue. Le portrait qu'elle trace des « arrivistes » d'outre-mer est d'autant plus attachant que Mrs. Warton semble douée d'une rare puissance d'objectivité, et d'une impartialité à l'égard de ses personnages qui frise parfois l'indifférence. Mrs. Wharton est un excellent réaliste. C'est dans le cadre de la « nouvelle », — ce que les Américains appellent le « short slory », — que le talent de Mrs. Wharton s'est exercé avec le plus de complaisance.

Les nouvelles de Mrs. Wharton ressemblent à des (( instantanés » dans lesquels une main experte et avertie sait arrêter les gestes, les mouvements, et surprendre les expressions au moment précis où ils vont donner de la vie l'illusion la plus saisissante. Des nouvelles de Mrs. Wharton il est impossible de nepas trouver parfois le sujet par trop spécial, la psychologie bien subtile. Comme Henry James, Mrs. Wharton ne fréquente que l'élite. On ne voit pas toujours l'intérêt profond de ces histoires, écrites, semble-t-il, pour le public particulier des clubs et des ateliers. Le pathétique largement humain d'un Balzac nous contant l'histoire du Chef-d'œuvre inconnu, celui de Poe dans le Portrait ovale, ne les anime point. C'est aux inquiétudes d'un écrivain, aux scrupules d'un artiste, que Mrs. Wharton veut nous intéresser dans ses nouvelles. Voici le peintre à qui il a fallu une visite à la

zines américains. La première nouvelle des Metteurs en scène (Plon- Nourrit, éditeurs) a été écrite en français par l'auteur.

galerie d'Apollon pour se convaincre qu'il n'était qu'un Apelle d'Amérique, — la Muse délaissée et aigrie qui revient mélancoliquement sur les vicissitudes delà gloire, — l'Antigone qui découvre à temps au fond d'un tiroir le manuscrit qui va ressusciter la légende du génie de son père, — le portraitiste Lillo qui éprouve de cuisants scrupules à faire poser un financier, etc.

Ces nouvelles, d'un genre assez spécial, nous montrent du moins combien les Américains sont passionnés de culture artistique et littéraire et quelle place les objets d'art et les livres occupent^ de plus en plus, en leur vie. Nous le savions déjà par tant d'habiles imitations des styles antiques et modernes, qui semblent parer le nouveau monde des dépouilles de l'ancien.

Les livres de Mrs. Wharton sont, à ce point de vue, typiques. Tandis que les Américains qui se mêlent de littérature se tournent de plus en plus nombreux vers le roman social, voire politique ou économique, Mrs. Wharton marie l'art à la vie et étudie les problèmes de cette rencontre. Elle fait d'un livre ou d'un bibelot un personnage. A voir dans ses nouvelles les livres et les objets d'art arriver à propos de tout et de rien, le parti pris par Mrs. Wharton d'entrecouper ses analyses avec des descriptions de toilettes et de, mobiliers, on se demande même s'il n'y a pas là quelque ostentation, et les critiques américains ont beau jeu à railler ce romancier qui ne sait pas nous présenter un personnage sans se croire obligé de

nous renseigner sur la provenance et le style de ses breloques et bijoux.

Mrs. Wharton ne fait que prêter aux riches, et son goût personnel correspond à ce qui constitue pour ses compatriotes une véritable passion.

Le décor d'art et le luxe qui offusquent l'humour de Mark Twain et que décrient les romanciers socialistes tels que London et Upton Sinclair, ce décor et ce luxe sont le milieu naturel où se meuvent les héros de Mrs. Wharton. Telle la sieste dans un beau paysage, l'art sert ici de reposoir, au carrefour de la vie intense. Il peuple le vide des existences, il leur donne de la profondeur et l'illusion d'un passé. Les bronzes, les émaux, les jades précieuses, les tapisseries dont s'entourent les acteurs de la comédie mondaine servent à ces déracinés non seulement de décor, mais de tradition et d'idéal. Quand ils importent des Rembrandt, c'est une âme autant qu'un talent qu'ils achètent et la quintessence d'une civilisation. Pour eux comme pour Emerson, admirer c'est s'approprier. Leurs acquisitions d'art sont de véritables conquêtes. Un roi n'ajoute pas avec plus d'orgueil une aile neuve à son palais qu'ils en éprouvent en suspendant un tableau de plus au mur de leur salon.

De là le zèle qu'ils mettent à enrichir leurs collections privées et publiques, leur passion des voyages, leur goût de l'instruction, le développement si florissant de leurs écoles d'arts décoratifs.

De cette culture américaine Mrs. Wharton est un rare exemple. Partout où elle voyage, quoi qu'elle écrive, Mrs. Wharton, que nous ne supposerons point entourée d'un cortège de secrétaires et d'encyclo-

pédies, se promène avec désinvolture dans le passé. L'art et l'histoire du vieux monde lui sont aussi familiers que ses paysages. Elle a toujours sous la main la citation et la référence opportunes. Si elle s'arrête à un sanctuaire de Toscane, Mrs. Wharton n'ignore pas la vie du saint. Elle nous a rapporté, de ses excursions à travers l'Europe, sinon de somptueuses fresques agrémentées de profondes rêveries, telles qu'on en trouve dans les Sensations d'Italie d'un Bourget ou dans La Mort de Venise d'un Barrés, du moins des « instantanés » fort piquants et pittoresques composant un guide Joanne de haut stylet

Cédant une fois de plus aux charmes du passé européen et italien, Mrs. Wharton a écrit dans Le Val de Décision sa Chartreuse de Parme. C'est bien Stendhal qu'évoquent cette élégance, cette richesse de détails et de faits, tant de minutie et de somptuosité dans l'analyse.

Dans Le Val de Décision, Mrs. Wharton nous transporte dans l'ItaUe du xviir siècle finissant, à la cour du Duc philosophe de Pianura. La vie sautillante fardée, masquée, des petites cours italiennes où les Jésuites, en s'en allant, ont laissé des restes de dévotion, passe et repasse devant nos yeux, — carnaval perpétuel auquel il ne manque que des two steps. Mrs. Wharton, transformée instantanément en historien, — et en historien parfaitement informé, — nous y montre la dévotion et la philosophie importée

1. Voir son livre La France en automobile {A motorjlight throagh France).

d'outre-monts se disputant le cœur et la raison de François de Valsecca, ducde Pianura. La philosophie l'emporte, grâce à la présence d'une maîtresse dont les charmes et les discours sont irrésistibles pour le Duc. Le duc de Pianura va donner une constitution à ses États. Mais il a compté sans F Église et sans les Jésuites qui, chassés de partout, sont partout présents. A peine la constitution est-elle proclamée que le peuple se révolte. Il n'a que faire de la liberté, et sous peine de mort le duc de Pianura est contraint d'annuler sa charte. 11 se retire dans un couvent. C'est tout. A quoi s'intéresse Mrs. Wharton? De quel côté tient-elle? Est-elle pour les Jésuites, pour les Philosophes? On ne sait. Aussi bien, quelle raison Mrs. Wharton, arrivée d'outre-mer en Italie par le dernier bateau, aurait-elle de prendre parti dans ces querelles du vieux monde? Mrs. Wharton a parfaitement « reconstitué » ce passé. Elle l'a compris à merveille, et, s'il y a dans Le Val de Décision beaucoup plus de science que d'émotion, nous aurions mauvaise grâce sans doute d'en vouloir à son auteur. Il y a là, entre l'artiste européen, être de tradition, et l'Américain, une différence de point de vue et de sensations qui doit tenir à une diiïerence de nature.

A côté de ces livres qui font à l'art une part si exclusive, nous devons à Mrs. Wharton plusieurs romans de mœurs bien dignes de nous intéresser. Ils nous offrent d'une certaine classe d'Américains un portrait on ne peut plus actuel. Mrs. Wharton a le

don des raccourcis puissants, des analyses sagaces, et ses tableaux du « high life » transatlantique ont une singulière précision. Ce ne sont point des peintures à gros traits et sommaires comme celles qu'Upton Sinclair se plaît à composer. A travers les apparences, c'est la vie intime des « heureux du monde >^ que Mrs. Warthon veut saisir et, pour ainsi dire, photographier.

Roman de mœurs, roman d'analyse et roman cosmopolite, Mrs. Wharton reprend la tradition de Henry James. Ce qu'elle introduit dans le roman américain, c'est le goût de l'observation précise et la pure curiosité. Elle prend pour sujet de ses livres l'aristocratie américaine, « nouveaux riches » ou aristocrates de naissance, détenteurs d'une dose très authentique de « hlue blood », de sang noble. Elle fait leur portrait à l'européenne, sans vain optimisme, sans fausse sentimentalité, sans pruderie non plus, à la pointe sèche et au scalpel. Effort d'abstraction et d'impartialité méritoire. Ils sont là tels quels devant nous et ils vivent. Le roman américain, provincial et puritain jusqu'ici, devient mondain et cosmopolite. Mais les héros de roman de Mrs. Wharton ne sont pas, comme ceux de James, des intuitifs soucieux de découvrir ce qui se cache au plus profond d'eux-mêmes. Ils n'ont qu'une âme de premier plan. Ce sont de simples vivants dont l'existence tirée au cordeau, dirait-on, va droit devant soi comme leur Cinquième Avenue, sans plus de mystères, dans un décor somptueux, à droite et à gauche.

Chez les Heureux du Monde {The House of Mirih) fut naguère un succès français. Le livre aurait pu s'intituler plus simplement « histoire d'une jeune fille américaine ». Mrs. Wharton y étudiait, sans autre préoccupation, la vie mondaine de Lily Bart, pauvre et belle. C'est une lamentable histoire que celle de cette jeune femme dont toutes les ambitions se réduisent à paraître. Deux existences s'offrent à Lily Bart dès ses débuts dans le monde, l'une peu bruyante, mais de tout repos, et dans laquelle un mariage d'inclination avec un cavalier assorti promet de la faire entrer. Lily Bart en s'y engageant suivrait la destinée commune, trouverait le commun bonheur dans une affection solide. Hedda Gabier, dans Ibsen, avait commencé par là. Mais il est trop tard ou trop tôt. Une vie bien autrement tentante fascine Lily Bart. Lily Bart est l'orchidée rare à laquelle il faut une atmosphère luxueuse et les hommages des connaisseurs. Dès les tout premiers coups portés à droite et à gauche, la beauté de Lily Bart a pris conscience de son pouvoir. Au lieu de se sauver bourgeoisement par la voie commune, Lily Bart aime mieux faire à ses risques et périls l'essai de ses charmes et demander aux flirts multipliés ses succès mondains. Comme la Daisy Miller de James, Lily Bart sous le fard restera d'ailleurs une parfaite ingénue.* Elle soupirera, avec tous les appétits d'un cœur droit, après une félicité factice. Sous ses libres allures de « girl » américaine, il y aura, comme il arrive plus souvent qu'on ne croit chez ses sœurs,

une surprenante timidité. Armée de plus d'innocence que de force, avec plus de sang-froid que de prudence, Lily Bart finalement se laissera prendre le plus naïvement du monde au piège des roués qui Fassiègent. Lily Bart découvrira le même jour la malice du monde et le déclin de sa beauté. Lily Bart, mondaine ingénue, ne survivra pas à ses désillusions et finira par le suicide. Cette flirteuse s'est du moins jusqu'au bout conservée plus qu'à demi vierge et, dans cet audacieux roman, Mrs. Warthon a su concilier fort habilement le réalisme et ce souci de la moralité littéraire si exigeant parmi ses compatriotes.

L'Arbre et ses Fruits {The Fruit of the Tree) est un livre autrement complexe. Son titre symbolique n'est guère fait pour en éclaircir le dessein. U Arbre et ses Fruits semble marquer chez l'auteur un élargissement de sa manière. Plus d'un problème est cette fois, dans ce livre, exposé sinon résolu, et l'ouvrage a soulevé outre-mer des controverses passionnées. Ce roman touffu, et souvent obscur à force d'être chargé d'observation, défie l'analyse. Nous essaierons cependant d'en donner une idée aussi claire que possible.

Amherst, chef des usines Westmore, veut résoudre la question sociale en faisant à ses ouvriers tout le bien qu'il peut. Il rêve pour eux hôpital, crèches, gymnase, écoles, vastes ateliers lumineux et largement aérés. Mais ces projets à longue portée deman-

dent pour se réaliser le ferme propos et surtout la bourse du maître, dont ne saurait disposer l'intendant. Le propriétaire de Tusine, c'est la belle Bessy Westmore, dont le château et la vie mondaine, — elle a un veuvage à consoler et une fille à distraire, — consument à deux pas les bénéfices de l'usine et, selon Amherst qui a bien lair d'un socialiste, la vie et le bonheur des ouvriers. Qui intéressera Bessy Westmore au bonheur de ses ouvriers?

L'amour opère ce miracle. A sa ténacité américaine Amherst joint un pouvoir de fascination auquel Bessy ne peut résister. Amour ou ambition, l'ingénieur épousera la châtelaine. Un soir de givre où toutes les branches des bois resplendissent comme les cristaux d'un lustre, Amherst et Bessy se rencontrent. Dans une course folle en traîneau, leur haleine se môle, leurs mains se joignent. Amherst épousera Bessy. Amherst convertira Bessy. Du haut de la colline au-dessus de l'usine, d'un geste d'apôtre, Amherst montre à Bessy ces ateliers qu'une ardente sollicitude avait depuis longtemps faits siens. L'amour redouble l'éloquence. Bessy consent. Amherst va transformer Westmore.

xMais Amherst a beau s'illusionner, Bessy Westmore a consenti uniquement par amour ce qu'il avait demandé, lui , au nom d'un principe. La ferveur philanthropique de Bessy dure la longueur d'une lune de miel. Le jour où les transformations des usines Westmore menacent le bien-êlre delà châtelaine, une crise commence où l'amour de soi et l'amour des autres sont aux prises dans un cœur de femme, crise au cours de laquelle tombent une à une les illusions de l'ambitieux Amherst, l'amour s'évanouissantpeu à

peu. Le bien-être des usines est devenu la détresse des châtelains de Westmore.

Cette première partie du Fruit of Ihe Tree constituait à elle seule un roman social dont un écrivain moins ambitieux aurait pu très honorablement se contenter. Mrs. Wharton en a voulu une seconde.

Curieux mélange d amour et d'ambition, Amherst va refaire avec Justine Brent la tentative conjugale et sociale manquée avec Bessy Westmore. Justine Brent est Tinfirmière dont la svelte silhouette était apparue à Amherst, dès le début du roman, penchée sur un lit d'hôpital, et qui ne Pavait pas laissé insensible. Dans la tragédie du château, tandis que s'éloignait du cœur d'Amherst l'image de Bessy Westmore, Justine Brent y entrait. Quand, dans une crise de désespoir, Bessy Westmore se fait renverser par sa jument emportée, Justine Brent l'infirmière s'installe à son chevet. Au cours d'une longue agonie qui tue à petits coups l'infortunée, à tant de problèmes Mrs. Wharton en ajoute un autre, fort discuté outremer à l'occasion du roman. Justine va par pitié donner à Bessy Westmore une dose de chloral qui abrégera ses souffrances. Bessy meurt. Amherst, qui ignore tout, épouse Justine qui semble avoir agi de bonne foi. L'intelligence de Justine est celte fois au niveau des ambitions d'Amherst... Mais entre l'époux et l'épouse ne tarde pas à se dresser le fantôme de la morte. Un soupirant évincé révèle à Amherst l'acte de Justine et Amherst prend en exécration sa deuxième femme. Combien amer le fruit de l'arbre de

R. MiCHAUD. — Mystiques ot Réalistes. IS

la science! La pauvre Justine Tapprend à ses dépens. Le roman se dénoue comme il peut, par un arrangement à Tamiable entre Amherst et Justine qui scellent leur réconciliation sans enthousiasme sur la tête de la fille de Bessy Westmore. Amherst et Justine sacrifieront leur bonheur à celui des autres ; ils distingueront enfin la question sociale et celle de leur félicité personnelle qu'ils n'auraient jamais dû confondre, et ainsi ce roman psychologique tourne, semble-t-il, au roman social, — conversion pleine de promesses.

Mrs. Wharton a composé VÉcueil {The Reef), comme Racine ses plus belles tragédies, sur un thème des plus simples. Romancier cosmopolite qui donne des deux mains aux revues françaises et américaines ses fictions et doit compter avec ce double public, Mrs. Wharton transpose son histoire dans un décor de chez nous. Nous sommes dans un château de Touraine, parc à la française, campagne fleurie, routes bordées de peupliers, le paysage français classique en Amérique. Les Américains y sont comme chez eux et le lecteur de la Revue des Deux Mondes ou de la Bévue de Paris s'y reconnaît tout de suite. Roman psychologique, L'Écueil^ et où nous retrouvons face à face des héros connus, quoique sous des noms divers. George Darrovv, Américain et diplomate à Londres, est fiancé à Anna Leath. Anna Leath est veuve. C'est l'Américaine cosmopolite des romans de Henry James, qui nous donna dans le portrait de Daisy Miller le prototype du genre. Nous

comprenons, en ouvrant le livre, que la riche et belle veuve partage les sentiments de Darrow. Mais il y a entre eux un silence, un malencontreux télégramme qui, pour des raisons inexpliquées (et c'est ici que Mrs. Wharton commence à torturer gratuitement son personnage), éloigne Darrow d'Anna. 0"^ se passet-il? Darrow est inquiet et perplexe. Précisément il partait pour Paris. Nous le rencontrions sur le quai de Douvres prêt à s'embarquer. Le télégramme mystérieux refroidit l'enthousiasme de Darrow. Il a bien envie de regagner son ambassade. Darrow est perplexe, quand passe tout à coup le hasard, personnifié dans une délicieuse Américaine dont le visage n'est pas inconnu à Darrow. On fait connaissance sous l'averse et le galant Darrow reconnaît bientôt, dans la personne hospitalisée sous son parapluie, Sophie Viner, une sœur délicieuse de l'héroïne de Chez les Heureux du Monde, l'Américaine cosmopolite encore, mais pas riche, et qui vit de hasard et que guettent les aventures, Sophie Viner, qui a été dame de compagnie, qui a été institutrice, qui a promené sur la scène européenne de vagues, de très vagues professions. Sophie Viner vient de s'émanciper et va à Paris tenter le théâtre. Sophie Viner est une délicieuse Américaine, renseignée, flirteuse, et cependant ingénue. Mrs. Wharthon tout à l'heure lui fera jouer un haut rôle. Bref, le minois de Sophie Viner revient tout à fait à Darrow, qui ne pardonne pas à Anna Leath son malencontreux télégramme.

George Darrow, quoique Américain, est un homme comme tous les autres. Il a hospitalisé Sophie Viner à l'hôtel parisien où il est descendu. Il la promène, en tout bien tout honneur, dans les restaurants et les

théâtres. Puis arrive ce qui devait arriver. Darrow, un beau soir, oublie Anna dans les bras de Sophie Viner^ et le roman de l'inexorable Mrs. Wharton commence. C'est une tragédie, la tragédie des erreurs, des soupçons et des réticences. Après sa fugue avec Sophie Viner, qui n"a été pour lui qu'une passade, Mrs. Wharton rapproche enfin, et dans quel état, Darrow d'Anna Leath qui ne sait rien. Et tout serait iini, tout serait dit dans un roman à la française. Darrow serait un homme comme tous les autres et Sophie Viner une femme comme toutes les autres, et Darrow oubUerait complètement Sophie Viner ou du moins n'en parlerait plus à Anna Leath qu'il épouserait et qui serait à son tour très discrète et très sobre de questions.

Mais George Darrow est américain, Anna Leath est américaine, Sophie Viner est américaine, Mrs. Wharton est américaine. Mrs. Wharton, les critiques le lui ont dit, et ils l'ont bien dit, est de la race du romancier puritain Nathaniel Hawthorne, à qui il fallait des péchés, et de cruelles expiations et des rédemptions pathétiques. Nathaniel Hawthorne, l'auteur de La Lettre Rouge et de La Maison des sept pignons, passa une partie de sa vie, on le sait, avec des fantômes, dans une maison obscure d'un village du Massachusetts. Hawthorne excellait à torturer ses victimes, cherchant dans leur passé, dans leur hérédité, avant Zola, une tare morale et quelquefois physique qui vînt empoisonner leur bonheur. Et dans ses plus beaux livres on se croit souvent dans un in pace d'inquisition. Et Mrs. Wharton récidive. Non, la passade de Darrow avec Sophie Viner ne s'oubliera point. Darrow va l'expier, l'expier

cruellement, entraînant dans le châtiment Tinfortunée Sophie et par contre-coup Anna Leath elle-même. Et tonte la famille d'Anna Leath paiera plus ou moins la faute originelle de Darrow. Et, si Mrs. Wharton, romancier américain, écrit ainsi pour les magazines à la mode et le grand public de la Cinquième Avenue des romans toujours puritains et bibliques, c'est sans doute parce que Tétat d'âme, outre-mer, a moins changé que les mœurs.

Et voici. Aussi aisément, aussi cruellement qu'entre Anna Leath et Darrow, au départ de Londres, Mrs. Wharton avait mis un télégramme, tout à coup, en plein bonheur, dans la maison même d'Anna, dans ce château français de Touraine qui va devenir une Maison aux sept pignons, Mrs. Wharton devant Darrow et devant Anna Leath dresse Sophie Viner, Sophie Viner qui depuis la passade avec Darrow ne veut plus faire du théâtre, Sophie Viner qui ne peut plus oublier Darrow qu'elle aime d'amour et que peut-être Darrow aime encore, Sophie Viner que le hasard vient de donner comme institutrice à la fdle même d'Anna Leath.

Jugez des tête-à-tête de ce groupe dans le beau château de Touraine. L'inexorable Mrs. Wliarton torture à son aise la conscience de Darrow, si peu puritain que soit ce jeune diplomate, et Sophie, dans le roman, joue désormais le rôle du fantôme de Banco, apparaissant toujours au moment précis où la coupe va toucher les lèvres.

Et la cruauté du hasard et de l'inexorable

Mrs. Whartoo, la cruauté de la Destinée aussi, car nous entrons en pleine Orestie, et la cruauté du Jéhovah puritain s'exaspèrent. Anna Leath a un beaufils qui tombe amoureux à son tour de l'irrésistible Sophie Viner et qui va Tépouser coûte que coûte. Et Sophie Viner paraît ravie de torturer Darrow en feignant d'épouser Owen Leath. Nous n'en sommes pas, Dieu merci ! réduits à cette extrémité. Nous ne nous briserons point sur VÉcueil.

Voici le dénouement de ce livre exaspérant : Sophie Viner se sacrifie, Anna Leath devine, puis apprend tout, se flatte un instant d'épouser Darrow malgré le fantôme ; mais Sophie Viner a beau émigrer au Brésil, le fantôme est toujours là, comme dans les romans de NathanielHawthorne, et dans Macbeth, et dans Jules César, et dans Hamlet. Avec une parfaite élégance, une non moins parfaite indilTérence, l'inexorable Mrs. Wharton, après avoir torturé ses personnages en qualre cents pages, les abandonne sans plus au bout du livre, et rien n'est plus cruel, encore une fois, si rien n'est plus vraisemblable.

Il est dangereux de juger une société sur les livres qu'elle lit, et qui n'en découvrent qu'un aspect. Même unie à l'esprit d'observation le plus sagace, l'imagination garde ses droits en littérature, et la société américaine est trop complexe pour qu'on puisse lui appliquer le ah iino disce omnes du poète. Mais enfin, puisqu'on prétend nous les peindre d'après la vie, quelle est donc la psychologie de ces

gens-là? Que pensent-ils? Que sentent-ils? Comment aiment-ils? Comment se marient-ils? Quelle est chez eux Féthique des sexes?

Dans la société que nous décrivent les romans de Mrs. Wharton, société qui se retrancha longtemps dans un altier puritanisme, la morale, comme la religion, la littérature et à bien des égards la politique, tournent de plus en plus autour de la question féministe ^

Ici la femme est reine et le problème féminin et féministe est capital. Le « duel des sexes » se montre en Amérique aussi tragique que celui des intérêts. On devine entre Fhomme et la femme, dans ces livres que confirment surabondamment les gazettes, des affinités qui ne se correspondent qu'imparfaitement.

Lily Bart et ses pareilles font un mariage d'argent, après un flirt en règle au cours duquel la femme s'offre sans savoir si elle sera prise. De là bien des mécomptes, des humiliations, des désespoirs et quelquefois le suicide, comme il arrive Chez les Heureux du Monde. Voyez d'autre part les tâtonnements d'un Amherst, le héros de L'Arbre et ses Fruits, pour trouver une femme qui le comprenne; voyez aussi les incohérences de conduite de Darrow. Pour eux, sept fois sur dix, le mariage est une déception. Il y a maldonne, divergence d'aspirations^ différence de mentalité.

Pour des coquettes aux ambitions si précises, les

1. Il serait curieux, à ce sujet, de rapprocher des romans de Mrs. Wharton ceux de Ilawthorne, le seul qui ait su mettre pendant longtemps un peu d'humanité et de vraisemblance dans le roman américain. C'est toute une évolution de la conscience et de l'art américains qui tient entre ces deux noms.

hommes sont, dans les romans de Mrs. Wharlon, de surprenants cavaliers, guindés, gauches, autoritaires. Les femmes sont autrement fines et impérieuses. Ces cavaliers américains ont du moins le mérite de la générosité. Ils pourvoient sans compter aux caprices de leurs compagnes. De Tor pour de la beauté et, par une clause implicite, Tamour bornant là ses exigences, un contrat dérisoire qu'atténuent de faciles divorces et des flirts incessants, au fond une incompatibilité radicale de goûts et d'humeurs, voilà le mariage américain u chez les heureux du monde », qui, sans doute, ne sont qu'une minorité. Tel est le grave problème que pose Mrs. Wharton dans ses romans. Ce sont ces « mariages américains » que tels figurants d'un livre récent discutent avec cette manie du raisonnement qui les distingue :

<( Je veux me faire une idée générale du problème des mariages américains, proclame Mrs, Faiford dans La Couiaine du pays. — Alors il faut vous hâter, lui répond un comparse. La plupart d'entre eux ne durent pas assez pour qu'on puisse les classer. — Je vous accorde qu'il y faut un esprit agile. — Mais le point faible en est si fixe qu'après un certain temps on sait toujours où le retrouver. — Et qu'appelez-vous le point faible? )> Il fit une pause : « Le fait que l'Américain en général méprise sa femme ».

Sur quoi, une discussion s'engage où l'on nous confie que le culte bien connu de l'Américain pour la femme pourrait bien n'être qu'une forme du mépris, le même mépris généreux qui faisait se révolter la Nora d'Ibsen dans Maison de poupée :

Pourquoi nous n'avons pas appris à nos femmes à s'intéresser à ce qui nous occupe ? Simplement par ce que nous ne prenons aucun intérêt nous-mêmes à ce qu'elles font. Se

constituer l'esclave des femmes est une vieille tradition américaine. Il y a une foule de gens qui donnent leur vie pour des dogmes auxquels ils ont cessé de croire. Et puis, dans notre pays, la passion de gagner de l'argent a précédé l'art de savoir le dépenser. Si l'Américain est prodigue de sa fortune envers sa femme, c'est que sans cela il ne saurait que faire de sa fortune.

De leur propre aveu, il n'en va pas ainsi dans cette Europe envers laquelle cependant Mrs. Wharton se montre assez peu tendre (Voir M"^^ de Treymes) :

Pourquoi la femme européenne s'intéresse-t-elle énormément plus que nous à ce que font les hommes? Parce que la femme a tant dimportance aux yeux des hommes qu'ils font tout ce qui est en eux pour l'intéresser. La femme n'est pas comme ici quelque chose entre parenthèses.

En Amérique, nous dit-on encore, la femme et l'homme sont les victimes « d'un milieu où toutes les valeurs romantiques sont renversées ». « Où donc se trouve pour la plupart des Américains le centre de la vie réelle? Dans le salon d'une femme ou dans leurs bureaux? La réponse est claire, n'est-il pas vrai? Le centre de gravité ri est pas le même dans les deux hémisphères. Dans les vieilles sociétés (ce centrelà) c'est l'amour, chez nous ce sont les affaires. En Amérique, le vrai crime passionnel c'est « un gros vol ». Il est beaucoup plus « excitant » de « faire dérailler un chemin de fer qu'un ménage ».

Et l'implacable diagnostic continue. L'antagonisme des sexes aux États-Unis, c'est, nous dit-on, l'homme qui en est responsable. Quand il a donné à sa compagne de l'argent pour une automobile et des toilettes, il se croit quitte. Il mène existence à part. Il ne se doute pas que sa compagne attend de lui

autre chose que du luxe. Elle attend de lui « cela même qui fait la vie », des attentions de Tordre sentimental. Les femmes commencent à se douter que « Targent, les automobiles et les toilettes ne sont qu'un gros pourboire que l'homme leur offre pour se débarrasser d'elles », de là leur révolte K

Mrs. Wharton n'est guère plus tendre pour le divorce que pour le mariage américain. Le divorce ne fait que compliquer les infortunes conjugales de ses personnages. Dans La Coutume du Pays, élargissant son enquête, Mrs. Wharton nous montre des « mal mariés » qui se prennent, s'unissent, se repoussent, se reprennent, et dont le flirt ressemble à une véritable guérilla. L'antique tragédie renaît, non plus comme chez Ibsen ou Bernard Shaw sous un travesti bourgeois, mais dans le décor somptueux de la métropole américaine, sans d'ailleurs que Mrs. Wharton oublie pour le drame la satire ni perde un seul instant le parfait sang-froid, la lucidité, l'impartialité qui la caractérisent.

Dans La Coutume du Pays c'est tout un aspect de la vie américaine que Mrs. Wharton nous révèle. Un hôtel-palace pour milliardaires, un quartier aristocratique de New-York, l'Opéra, les musées, les salons, plus tard les collines de Sienne, Paris, un

1 . Stendhal, au cours de ses notes sur V Amour, faisait de même en peu de mots, la critique du bonheur en Amérique : « Toute l'attention semble employée aux arrangements raisonnables et à prévenir tous les inconvénients. Arrivés enfin au moment de recueillir le fruit de tant de soins et d'un si long esprit d'ordre, il ne se trouve plus de vie de reste pour jouir. »

château français, telle est successivement la scène.

Voici les personnages. Ralph Marvell, New- Yorkais de vieille souche, idéaliste, artiste, sentimental mais pauvre, le type de 1' « émigré », du « fossile », ce qu'il y a de plus européen en Amérique. Puis Tombre dans le tableau, toute une galerie de parvenus et de jouisseurs transatlantiques saisis sur le vif : Peter Van Degen le viveur, lui aussi (son nom d'antique race néerlandaise l'indique), avec « du sang bleu » dans les veines; Molïat l'arriviste, hier petit commis dans le Far-West, demain millionnaire, collectionneur très parisien et qui se croit tout permis avec ses raillions : on achète tant de choses avec de l'argentl De l'œil, de l'aplomb, de la dent, mélange de Rastignac et de Vautrin, mais surtout de Vautrin, voilà Moffat parvenu américain, au demeurant le meilleur fils du monde, une fois le rival supprimé. Ajoutez le ménage si typique des Spragg, nomades promenant leur existence dorée de palace en palace, sans vie de famille aucune, mais tout à l'idolâtrie de leur fille Undine, Undine Spragg, l'héroïne, la Circé du livre qu'il s'agit de marier.

Undine Spragg, c'est l'arrivisme en amour. C'est le flirt sans la pudeur du flirt, Lily Bart sans idéal. Le flirt, qui était presque une religion pour Lily, est tout simplement un métier pour Undine. Il s'agit d'entrer de vive force dans la « société », cette société new-yorkaise si fermée, si jalouse de ses traditions, (elle en a si peu!). 11 faut, pour en forcer les portes, plus que des millions. Mais Marvell est là, avec ses quartiers d'authentique noblesse américaine. Le « sang bleu » s'achète. Undine aura bientôt fait de séduire l'idéahste Ralph Marvell.

Undine Spragg n'en est pas à ses débuts. Elle détient le record des mésalliances. Sans compter plusieurs fiançailles aussitôt rompues qu'engagées, Undine a déjà fait un mariage et Ta défait et le refera sans plus de vergogne, « à la mode du pays ». Le jour où elle s'apercevra que le « sang bleu » de Ralph Marvell ne vaut pas comme rendement les millions du très prosaïque mais tout-puissant brasseur d'affaires Moffat, son premier mari, Undine Spragg quittera sans la moindre hésitation Marvell très amoureux et qui se suicidera de chagrin. Ayant épousé Ralph Marvell pour sa noblesse américaine, Undine Spragg récidivera avec im aristocrate français. Cette fois, c'est un château historique qu'elle épouse, et, son chevaleresque Français de mari Payant éconduite, après une superbe algarade, Undine Spragg reviendra sans plus de difficulté à son premier mari Moffat, parce que la force du sang le veut ainsi : il est plus lourd que l'or, et une loi fatale fait que le semblable attire le semblable.

Roman cruel, La Coutume du Pays, et dans lequel, tout en se faisant l'historien et le juge des étranges mœurs conjugales d'outre-mer, chez « les heureux du monde », Mrs. Wharton crée un type inoubliable de flirteuse et d'aventurière, aussi romanesque qu'il est précis et ressemblant *.

1. Le mariage américain a une mauvaise presse. Dans un roman récent et fort lu, mais plus sensationnel qu'artistique, La Salamandre, Owen Johnson a repris le type de Lily Bart. La Salamandre, c'est la jeune Américaine qui s'amuse à traverser le feu sans s'y brûler tout à fait. On nous la décrit comme il suit : « La Salamandre est l'histoire d'une jeune fille de l'heure actuelle en révolte, aventureuse, ardente et sans peur; sans idéal, sans liens de famille ou de religion; avec la passion d'explorer, mais non

Mrs. Wharton a très bien senti que les mariages américains intéressent de fort près TEurope. L'aventurière chasse au blason et s'expatrie, et le conflit des sexes se double alors de celui des races, des mœurs, des traditions. C'est ce conflit que Mrs. Wharton dramatise dans M"^^ de Treymes. M'^'' de Treymes est une « moralité » à l'usage de nous autres Français.

Serait-ce pour faire oublier à ses compatriotes l'amertume de ses observations précédentes que Mrs. Wharton a pubUé ce livre où eUe ne nous épargne guère? Il estfait pour jeter un moraliste dans le plus complet désarroi. Il semblait, en effet, dans les romans de Mrs. Wharton, si notre analyse est fidèle, que ce fût du manque de fixité que souffraient les institutions conjugales aux Etats-Unis. Il paraît qu'en France c'est le défaut contraire qui les corrompt. il/"^^ de Treymes est un réquisitoire en règle contre le mariage et la vie de famille en France.

Nous nous trouvons, au début de ce roman, sur la terrasse des Tuileries, en compagnie de la marquise de Malrive, née Fanny Frisbee, et de Durham, un

point d'expérimenter, et une curiosité qu'aiguillonne la vie intense. Elle n'apporte pas de lettres d'introduction, mais elle est bien décidée à faire la connaissance de qui bon lui semble. Elle les rencontre tous, les hommes de New-York, les médiocres, les intéressants, les puissants, les coureurs de jupe, les brutes et ceux aussi qui ne cherchent qu'à se divertir. Pour les attirer, tous les moyens lui sont bons, à rencontre de toute convention et en forçant leur attention par des expédients qui de prime abord les mystifient complètement et les déçoivent. Puis calmement elle les met à leur place et les oublie. >> C'est, bien plus populaire et un peu outré, le type de Lily Bart et de Undine Spragg.

riche Américain qui est venu rcA^oir en son hôtel du faubourg Saint-Germain celle qu'il fut jadis sur le point d'épouser en Amérique. Durham arrive au moment psychologique. L'Américaine Fanny Frisbee est une « mal mariée »' du grand monde (voir la chronique des journaux mondains et la Gazette des tribunaux). Fanny Frisbee s'est laissée tenter par le blason du marquis de Malrive et elle l'expie. Elle en a déjà gros sur le cœur, et nous comprenons, si peu qu'elle en dise, que son noble mari la trompe dans les règles. M"*'' de Malrive, si parfaitement qu'elle en ait adopté les manières et le ton de voix, n'a pu s'acclimater au Faubourg. Elle y étouffe et regrette vivement la simplicité, la liberté, la pureté des mœurs américaines et jusqu'aux tartes de Nouvelle -Angleterre, ce qui est le signe d'un mal du pays intense. Comme un bon divorce la soulagerait, et qu'il serait vite obtenu si nous étions en Amérique! M"''' de Malrive a des raisons plus qu'il en faut pour faire prononcer son divorce, et Durham, chevalier fidèle, en escompte déjà les résultats. Sans doute... mais M"'" de Malrive a un fils, un jeune marquis dont elle voudrait faire un citoyen de la libre Amérique, au lieu d'un aristocrate enseveli en des idées désuètes de politique et de religion. Ce jeune marquis, il ne faut pas qu'une éclaboussure du passé doute^ix de son père l'entache. Seul, un divorce à l'amiable pourrait satisfaire M""' de Malrive. Mais ce divorce à l'amiable, qui se chargera de le négocier? Durham s'offre, comme il convient. Durham ouvre les négociations avec la belle-sœur de M""' de Malrive, M"^^ de Treymes.

Mrs. Wharton nous présente M""" de Treymes comme rincarnation du Faubourg et de raristocratic française. Entre F Américain Durham et la Française M*"" de Treymes, s'engage une lutte dans laquelle TAméricain représente contre la Française Tesprit chevaleresque de loyauté et d'honneur. Durham propose à M""" de Treymes de s'entremettre amicalement pour faciliter le divorce de Fanny. M"''' de Treymes ne dit pas non... si Durham, qui est millionnaire, consent à lui rendre un petit service. M"^'^ de Treymes, qui représente Taristocratie française, est la maîtresse du prince d'Armillac dont elle paye en secret les dettes de jeu, et M"° de Treymes se trouve justement dans l'embarras. Si Durham voulait... On pourrait voir pour le divorce. Mais Durham, protecteur incorruptible de la veuve et de l'orphelin, et qui n'a pas fréquenté le House of Mirih, Durham ne veut pas. Il donne une leçon de courtoisie à M""® de Treymes qui en a grand besoin et qui va se venger sans doute, Durham s'y attend. Quelle n'est pas sa surprise en voyant au contraire, après cet entretien, tout s'arranger à souhait et les de Malrive se prêter à l'idée du divorce I M^*^ de Malrive, née Fanny Frisbee, va redevenir Américaine et épousera Durham. Durham ne doute pas qu'il ne doive ce revirement inespéré dans ses affaires à l'intervention désintéressée de M"^'' de Treymes. Son bonheur le rend moins farouche et c'est la main au gousset qu'il se présente cette fois à elle. A M'"^ de Treymes maintenant de remettre Durham à sa place. Elle n'y manque pas, et Durham

le mérite. Le dévouement soudain de M"''' de Treymes à la cause de Durham est complètement platonique. M™^ de Treymes n'a pas oublie la leçon de courtoisie que lui a donnée l'Américain Durham et elle le paie du tac au tac. Américain simpliste, Durham s'imagine qu'une antique famille française, monarchique et catholique, peut à son gré biaiser sur les principes. Durham se trompe et, par amitié. M™** de Treymes veut bien lui expliquer son erreur. Une antique famille française, monarchique et catholique, n'a recours au divorce qu'à la dernière extrémité et si elle peut en retirer des avantages, dans l'ordre de ses idées. Les de Malrive consentiront au divorce, mais ils espèrent que Fanny Frisbee, satisfaite de sa liberté, leur laissera élever dans les traditions ancestrales le jeune marquissonfilsquiperpétueralenom. La famille, en France, doit passer avant l'individu, et c'est en faveur de la famille que les tribunaux décident.

Durham est atterré. Durham ne comprend pas. M""^ de Treymes vient de lui décocher la flèche du Parthe. M™^ de Malrive ne fera jamais le sacrifice de son fils et lui Durham ne le lui demandera pas. Durham n'a plus qu'à se rembarquer. Fanny Frisbee restera marquise de Malrive (Malrive non fatidique). Elle finira ses jours dans ce milieu aristocratique français qu'elle abhorre, qui est la contradiction vivante d'elle-même, mais dont l'influence la pénètre et Ta déjà transformée malgré tout. Fanny Frisbee au faubourg Saint-Germain, c'est Andromaque à la cour de Pyrrhus. Fanny Frisbee, marquise de Malrive, devra subir jusqu'au bout ces gens d'autrefois qui mettent les droits de la famille au-dessus de ceux de l'individu et dont le code enlève les enfants à leur mère.

II ne restera à M"^" de Malrive, pour se consoler, qu'à relire de temps à autre Thistoire des « mal mariés » américains, non moins triste que la sienne. Le souvenir des Lily Bart, des Bessy Westmore, des Anna Leath, pourra lui rendre plus tolérable son infortune.

Ainsi, dans les romans cosmopolites de Mrs. Wliarton, deux mondes s'opposent que la femme est incapable de concilier. Comme Durham en face de \Imc ^Q Treymes, Raymond de Chelles surgit en face d'Undine Spragg. Dans la personne du gentilhomme français et de la flirteuse américaine, deux conceptions du mariage, de l'amour et de la société, deux traditions se heurtent, et cette fois c'est l'idéal européen et français qui triomphe dans la tirade de Raymond de Chelles, aristocrate échappé, dirait-on, d'une pièce de Dumas ou d'Augier. Undine Spragg veut de l'argent et, selon elle, tous les moyens sont bons pour s'en procurer. D'un geste de sa petite main, écartant des siècles d'histoire, elle va livrer au brocanteur les antiques tapisseries du château de Chelles. « Comment s'en empêcher, objecte-t-elle à Raymond, quand on peut en tirer deux millions? » Sur quoi tirade du comte :

K Ahl la voilà, votre réponse! — c'est là tout ce que vous sentez quand vous mettez la main sur ce qui est sacré pour nous! ... Vous êtes tous les mêmes, oui, tous. Vous nous arrivez d'un pays que nous ne connaissons pas et que nous ne pouvons pas nous imaginer, un pays dont vous vous

R. MiCHAUD. — Mystiques et Réalistes. i6

souciez si peu qu'avant d'avoir passé un jour dans le nôtre vous oubliez jusqu'à la maison où vous êtes nés, — si elle n'a pas été démolie avant que vous ayez pu la connaître ! (( Vous venez vivre parmi nous, parlant notre langue et sans savoir le sens que nous lui donnons, désirant les mêmes choses que nous, sans savoir pourquoi nous les voulons; singeant nos faiblesses, exagérant nos folies, ignorant ou ridiculisant tout ce qui nous est cher; vous sortez d'hôtels aussi grands que des villes, des villes aussi frêles que du papier, où les rues n'ont pas eu le temps de trouver un nom et où les maisons sont démolies avant d'être sèches, ce qui n'empêche pas vos gens d'être aussi fiers du changement que nous le sommes de tenir à ce que nous possédons, — et nous sommes assez fous pour nous figurer qu'en copiant nos manières, et en vous appropriant notre argot, vous comprenez rien de ce qui constitue pour nous la vie décente et honorable! »

Les héros des romans de Mrs. Wharton ne sont point, en effet, des sentimentaux. Par une inversion curieuse, dans ces livres, toute la sensibilité est chez les hommes et le raisonnement chez les femmes. Mais tous, hommes et femmes, semblent appliquera la vie et à la poursuite du bonheur les recettes de la psychologie mécaniste de William James et des pragmatistes. La psychologie se réduit pour eux à une science des gestes. La présence d'esprit leur tient lieu de réflexion. Nulle prévision. Leurs inconséquences de conduite (voyez encore Lily Bart, Bessy Westmore, Amherst, Ralph Marvell) sont tragiques. Seuls, une Undine Spragg ou un Moffat, les pires d'entre eux, savent calculer. Ils ont à résoudre des problèmes dont ils ne comprennent pas le sens. Ils vivent à l'aveugle. Mrs. Wharton caractérise comme il convient le vice de leur volonté, en disant qu'ils agissent : « inconscients des divinités qui, sous la

surface de nos actes et de nos passions, forgent silencieusement les armes fatales des morts ». Il manque à leur âme cet arrière-fond de souvenirs, de traditions, d'habitudes, ces réserves morales oii s'alimente toute existence bien dirigée. Ils ne vivent pas, ils improvisent. Ils ont le sentiment :

d'être quelque chose de déraciné et d'éphémère, une simple épave à la surface tourbillonnante de l'existence, sans rien à quoi les pauvres petites tentacules du moi puissent se prendre, avant que Taffreux courant les submerge ;

le sentiment encore qu'éprouve Lily Bart avant de mourir : « de n'avoir jamais été dans une relation vraie avec la vie » :

Lily, nous dit-on (comme ses parents), avait grandi sans qu'aucun lieu sur terre lui fût cher plus qu'un autre. Il n'y avait pas pour elle de pitiés premières, de graves et attachantes traditions vers lesquelles puisse se reporter son cœur pour en tirer de la force pour elle et de la tendresse pour les autres. Quelle que soit la forme sous laquelle un passé lentement accumulé vit dans le sang, — que ce soit dans l'image concrète de la vieille demeure pleine de souvenirs parlant aux yeux, ou dans lidée de la maison, non point œuvre des mains, mais faite de passion et de loyauté héréditaires, — toujours le passé garde le même pouvoir d'élargir et d'approfondir la vie individuelle, de la relier par des liens mystérieux de parenté à la somme imposante des efforts humains.

Ni solidaires, ni responsables, voilà le vice de leur existence :

L'idée de la solidarité de la vie ne s'était jamais présentée à Lily. Elle en avait eu une vague notion dans les mouvevents aveugles de l'instinct qui la poussait vers l'homme, mais ils s'étaient brisés contre les influences débilitantes de l'existence qui l'entourait. Tous ceux qu'elle connaissait^

hommes et femmes, ressemblaient à des atomes emportés loin les uns des autres dans une danse centrifuge effrénée.

Héros et liéroïnes des romans de Mrs. Wharion sont des impulsifs. Aux surprises de la vie et aux appels soudains d'énergie réfiéchie qu'elle nous adresse, ils n'ont à opposer que des expédients, des résolutions improvisées à la hâte. Ces gens pratiques, célèbres pour leur maîtrise de soi, leur selfcontrol, se montrent singulièrement imprévoyants, et, moralement parlant, il est très peu de ces parvenus qui réussissent.

Ces gens-là sont, au demeurant, de superbes décorallfs. Le sens de l'art, chez les femmes surtout et presque exclusivement, domine le sens de la vie. Il est inné chez elles :

Lily Bart, nous dit-on, n'avait aucune intimité réelle avec la nature, mais elle avait une passion pour un beau cadre; elle était vivement sensible à la scène formant un fond en accord avec ses propres sensations.

De même Undine Spragg :

*Ses yeux se reportèrent sur l'antique mobilier aux tons chauds, au-dessous des tableaux, et sur son image à ellemême, immobile dans le miroir au-dessus de la cheminée. Rien que dans cette petite salle, il y avait assez d'objets de prix pour la délivrer de ses soucis d'argent les plus pressants... Elle aimait à avoir de pareils objets autour d'elle, — à défaut du sens véritable de leur signification, elle sentait en eux le cadre approprié d'une belle femme, un cadre capable d'incarner quelque chose de la rareté et de la distinction qu'elle n'avait jamais cessé de posséder à ses propres yeux.

De là ces fréquentes études devant le miroir, vers lequel nos héroïnes courent dès qu'elles traversent une crise, comme si, par une aberration féminine de conscience, elles espéraient lire dans la glace la réponse aux énigmes de leur destinée. Elles n'iront pas avec plus de ferveur consulter la chiromancienne et les innombrables voyantes qui tiennent enseigne sur la Sixième Avenue.

Soit qu'avec des minuties de peintre à l'ouvrage Mrs. Wharton nous détaille la grâce frêle de Justine Brent qui se coiffe devant la psyché, « sa souple et svelte structure, le jeu des os dans le cou délicat... les bras fluides tendus pour tresser Tépaisse natte brune », — soit que, sur le seuil de la chambre conjugale, Amherst, l'insensible Amherst, s'arrête un instant pour découvrir, dans le luxe de l'appartement, de secrètes affinités avec la beauté de Bessy Westmore, toujours prime le sens de l'ornemental. « L'éclat des pierreries réchauffait le cœur de Lily comme du vin », nous dit-on, et non seulement les pierreries, mais tout contour, tout geste paré de beauté. Lily Bart n'est elle-même, à bien des égards, qu'une fastueuse effigie qu'on dirait descendue d'un tableau de Sargent ou d'Alcxander. Quand elle pose des tableaux vivants, Lily Bart, comme ses sœurs, va, par un goût sûr qui semble trahir des réminiscences ataviques, à l'artiste qui jadis célébra inconsciemment sa beauté. Lily Bart « pose » un magnifique Reynolds. Mais ici encore quelque chose manque à ces personnages : « un centre de primitives dévotions, nous dit Mrs. Wharton, de traditions graves et chères, vers qui tourner leur cœur et en retirer de la force pour eux-mêmes et de la tendresse pour les

autres... Pour eux, les gravures, les fleurs, les tons éteints des anciennes porcelaines, ne caractérisent qu'un raffinement superficiel, sans relation avec un sens plus profond de la vie », — et c'est exactement ce que nous notions au début de cette étude à propos des nouvelles artistiques de Mrs. Wharton. L'art et la vie ne s'y compénètrent pas, mais ils s'y cherchent, et c'est le charme, l'unique morale et souvent la tragédie de ces existences.

Dans L'Eté \ Mrs. Wharton délaissait le roman mondain pour l'étude des mœurs provinciales. Elle y apportait ce qu'il y a de plus brillant dans l'art de nos réalistes français. L'Été rappelle Flaubert, Maupassant, Zola, autant que Hawthorne. Les descriptions délicatement nuancées et tout en demi-teintes de la première partie sont dans le goût de l'intimiste de La Maison aux sept pignons. Elles font un parfait contraste avec le coup de soleil qui, soudain, au milieu du livre, transforme ces puritains anémiques en païens ardents, enivrés des senteurs d'un Paradou d'outre-mer. Ce triomphe de L'Été vaut une toile de grand maître. Dans L'Eté, Mrs. Wharton applique aux mœurs provinciales américaines son implacable curiosité et l'intrigue romanesque se double d'une enquête sociale sans ménagements. EÉté nous transporte dans un village de Nouvelle- Angleterre où s'étiolent, à deux pas des métropoles fiévreuses d'activité, de pHles existences de

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