‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 5 sur 44 · Emerson cite la définition de Buffon (XII · texte numérisé non relu

Emerson cite la définition de Buffon (XII

étonné de ce voyage dans l'absolu, à la suite d'Emerson. Mais, si loin qu'il soit du point d'arrivée, Montaigne n'en donne pas moins le branle et l'élan. A la base de la symbolique d'Emerson, aussi bien qu'un essai de linguistique, il y a une esthétique et une théorie du style. De son propre aveu, Emerson emprunte cette dernière à Montaigne.

A Montaigne encore ce qu'Emerson emprunte, c'est le style du sceptique, son pessimisme poétique, ce qu'Emerson nomme (( le style automnal » des Essais (J., VI, 41). Emerson sceptique ou feignant de l'être, Emerson décrivant l'universelle illusion et l'universelle mobilité fait écho à Montaigne, dans ses essais sur L'Expérience et L'Illusion : « Le rêve nous passe au rêve et l'illusion n'a pas de fin... D'un rêve nous nous éveillons dans un autre rêve... La vie n'est qu'une bulle d'air, un doute, un sommeil dans un sommeil... La clef d'une énigme, c'est une autre énigme. » Phrases « automnales » elles-mêmes et qui distillent à doses égales le pessimisme péotique de Shakespeare, — dont on a cherché la source dans Montaigne, — et celui du professeur de doute, Montaigne ^.

Resterait à étudier ce qui revient à la sagesse de Montaigne dans la « gaie science » qu'Emerson inaugure avant Nietzsche. Ne pas prendre le monde trop au sérieux, mais avec bonne humeur, tout aborder

1. Emerson associe les noms de Montaigne et de Shakespeare. Il sait, (fait dont il ne met pas en doute l'authenticité), qu'un exemplaire du Montaigne de Florio conservé au British Muséum porte Vex-libris de Shakespeare, tandis qu'un double de l'ouvrage est revêtu de la griffe de Ben Jonson (IV, 163).

avec une gaîté souveraine, sagesse toute pénétrée d'ironie où Emerson arrive aux points extrêmes de sa pensée et au sommet de ses doutes poétiques, n'y reconnaissons-nous pas cette «éjouissance constante» de Montaigne, « marque expresse » selon lui de la sagesse? Et Montaigne d'autre part n'approuve-t-il pas Emerson bon réaliste déclarant que « la vie n'est pas critique, mais rude »? « Trouver à chaque pas la fin du voyage, vivre le plus grand nombre possible de bons moments, voilà la sagesse », écrit Emerson, et c'est le dernier mot des Essais de Montaigne.

On voit la dette d'Emerson envers notre Montaigne. Elle est considérable. Une intimité de livre à livre et d'homme à homme, la vie durant, les idées essentielles de certains essais capitaux dans lesquels Emerson reprend, en les approfondissant, les idées de Montaigne. Ces idées, Emerson les appuie sur les articles fondamentaux de sa métaphysique transcendante : principe d'identité (AU in each)^ principe d'évolution, notion de l'Ame universelle {Ouersoul)^ principes et notions qui ne sont point étrangers à Montaigne, sans avoir pour lui l'importance que leur reconnaît Emerson. Dans l'ensemble, on voit bien les points où la pensée d'Emerson rejoint la pensée de Montaigne et s'y insère.

La place que tient Montaigne dans la philosophie d'Emerson est celle qu'il occupe dans le livre des Représentative Men. Il semble bien qu'Emerson ait incarné dans chacun de ses grands hommes un aspect

spécial de sa propre pensée, ses Représentative Men étant ainsi et en premier lien représentatifs d'Emerson lui-même : le côté transcendant en Platon, le symbolisme en Swedenborg-, le poète en Shakespeare, Fhomme d'action en Napoléon, le littérateur et l'homme du monde en Goethe^. Montaigne, sur cette route, marque une étape importante : le passage du monde des apparences à celui des réalités, qui sont pour Emerson, encore plus que pour Montaigne, des réalités transcendantes de l'ordre de l'esprit et de la pensée.

Dans la personne d'Emerson et de Montaigne, pensée et sentiment, raison et intuition que l'histoire et la polémique opposent se concilient parfaitement, naissent l'un de l'autre, s'entraînent et se complètent. Raison classique selon Montaigne, Surâme selon Emerson, il y a entre elles une différence, non de nature, mais d'altitude et de degré. Pour Emerson comme pour Montaigne, les belles âmes sont les plus universelles, et c'est la gloire de l'essayiste américain aussi bien que du moraliste français d'en avoir formé de telles.

Emerson et Montaigne, plus d'un trait commun les rapproche : l'amour de l'aise et du naturel, l'horreur des controverses, l'enthousiasme pour l'antique, le

1. Et, dans le cas de ces deux derniers, plutôt ce qu'Emerson aurait voulu être que ce qu'il a été en réalité, avec d'ailleurs force réserves dans l'éloge concernant Napoléon, Goethe surtout, et même Shakespeare en qui Emerson ne consentait point à s'incarner complètement.

parti pris de chercher en soi toute sagesse, l'art de faire tenir Tidéal dans un horizon restreint, de s'agrandir en s'approfondissant, le même idéalisme positif et pratique, le même individualisme jaloux; l'un et l'autre épris de solitude, mais de « solitude d'âme », de disposition timide et plutôt molle, avec des sursauts d'héroïsme en imagination, et sans cesse devant leurs yeux, bien que spectateurs plutôt qu'acteurs, les grands exemples de Plutarque. Ils se ressemblent encore par leur goût de l'anecdote, du merveilleux et du rare, le penchant à étendre dans le monde des livres, plutôt que dans celui des hommes, leurs enquêtes; Montaigne d'ailleurs plus volontiers collectionneur de faits, Emerson amateur d'idées, mais fervents tous les deux de leur maître et parangon Socrate et soucieux comme lui de ramener la philosophie du ciel en terre.

Tout un côté, et le plus transcendant, d'Emerson, semble manquer à Montaigne plus terre à terre; mais, même en métaphysique, ils s'accordent, l'un plus spéculatif, l'autre plus pratique, tous deux basant la morale sur l'idée du monde en perpétuelle évolution et, comme dit Montaigne, « en branloire perenne ». A Emerson emporté en de très hautes sphères d'idées, Montaigne développe le goût du réel, du naturel et de la simplicité. Emerson aime la bonhomie et la belle humeur de Montaigne. Ainsi, grâce à Montaigne, se concilient en Emerson la transcendance et l'humanisme, l'individuel et l'universel, s'il est vrai que c'est l'originalité d'Emerson de passer constamment de l'un à l'autre, sans perdre jamais de vue, d'un côté, l'infini qu'il appelle la Surâme et, de l'autre, le microcosme que l'homme est pour lui.

R. MiGHAUD. — Mystiques et Réalistes 4

bO MYSTIQUES ET REALISTES ANGLO-SAXONS

Dans la rencontre d'Emerson et de Montaigne, une synthèse nouvelle et des plus fécondes s'opère. En Platon, le mysticisme puritain d'Emerson s'alliait à la philosophie antique; dans l'œuvre de Gœthe, il trouvait le secret d'unir l'art et la nature, la science et la poésie. En Montaigne, c'est l'humanisme français classique qu Emerson rejoint à sa source.

UN païen mystique : WALTER PATER ' (1839-1894)

« Chaste et passionné, mystique et sensuel... » Louis Ménard.

Aux environs de Tannée 1850, sous les beaux ormes et les tilleuls de Cantorbéry, à l'ombre de la cathédrale de Saint-Thomas à Becket, vers qui chevauchèrent^ devisant poétiquement, les pèlerins de Chaucer, un jeune écolier de King's School habitait précocement des songes. Enfant prédisposé à cueillir des fleurs d'ennui et de rêve, à cultiver une sensibilité prématurément inquiète, Pater, que nous retrouverons sous les déguisements multiples d'Emerald Uthv^^art, de Gaston de Latour, de Marins l'Épicurien, s'appelle Florian dans l'histoire qu'il nous a laissée de sa jeunesse^.

1. The Works of M aller Pater, New Library Edition. 10 vol. Macmillan and Go., London, 1912. ~ La /îenaissance, Paris, Pavot,

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