La Maison du péché, de M'"* Marcelle Tynaire
(lu parfum de la terre et dévorer, à belles dents, le fruit défendu. L'antique nature est donc partout la môme, farouche, sensuelle, à demi exorcisée. Mrs. Wharton Ta symbolisée dans ce soleil implacable dont l'ardeur s'insinue dans les veines de ses héros, dans cette montagne mystérieuse qui recèle en ses plis des vices, des crimes sans nom, et dont Tombre mauvaise couvre la vallée. Oui, Tintrigue de L'Été est banale, cruelle à force d'être fatale et sans logique, mais il y a ce paisible bourg de Nouvelle- Angleterre, avec son charme rustique, ses vieux logis sous les grands ormes, et, sous ces calmes dehors, la vie secrète, les passions qui fermentent, l'appel irrésistible des sens, les séductions, les mystères et les regrets de la faute. Il y a enfin dans rhéroïne une telle pénurie de plaisir, une telle franchise de passion, une telle ferveur à épuiser tout le goût de la volupté dès la première rencontre, que l'on sait gré, à la fin du livre, de la pitié que Mrs. Wharton témoigne à l'ardente, malheureuse et si touchante Charity Royall.
Ethan Frome, c'est le drame de l'hiver. Dans ce court et pathétique roman, Mrs. Wharton a su faire tenir ce qu'il y a dans son art de plus insigne : art merveilleux des descriptions, composition délicate d'une atmosphère, force dramatique de l'intrigue, profondeur et vérité humaine des caractères. Le moindre trait s'enlève avec un relief inoubliable, et le symbole est cependant assez vaste pour emporter l'imagination bien au delà du roman. Dans Ethan Frome comme dans EÉté, Fart de Mrs. Wliarton prenait une remarquable ampleur. Combien pathétiques, cette présence invisible de l'hiver, cette crise
de passion, toutes portes closes, cette figure de l'emme acariâtre qui monte et descend Tescalier, Téternel désir qui monte au cœur toujours jeune et naïf d'Ethan et de Mattie, la passion qui les transfigure et les emporte, la glissade fatale à la mort, ridylle qui vient expirer au pied du grand orme et qui échoue dans la paralysie pour Mattie, Tincurable tristesse pour Ethan et le tête-à-tôte des trois comparses dans un mutisme hargneux, dans une nostalgie sans horizon!... C'est Balzac et c'est Ibsen, le Balzac du Nord, qu'évoque cette tragédie et ce mystère de la neige K
La guerre venue, Mrs. Wharton n'oublie pas l'hospitalité française en des temps plus heureux. Elle reprend ses randonnées à travers la France, mais c'est vers les champs de bataille maintenant que l'automobile l'emporte. La distance est grande de la Cinquième Avenue aux tranchées de l'Argonne, et Mrs. Wharton la franchit. De Nieuport en Alsace, elle parcourt le front français et s'aventure jusqu'en première ligne. Et ce n'est point là snobisme. Mrs. Wharton veut voir au poste de combat nos soldats, qu'elle soigne dans les hôpitaux. Si les ruines l'intéressent, c'est qu'elle se préoccupe de les rebâtir. Ainsi va-t-elle, et, sans qu'elle les cherche, les incidents pittoresques,
1. On pourrait, pour vérifier l'exactitude de ces sensations de Nouvelle-Angleterre, consulter l'œuvre d'un des poètes américains les plus originaux d'aujourd'hui, M. Robert Frost, en particulier son recueil : Au Nord de Boston.
voire pc'îrilleux, viennent à sa rencontre. Un jour qu'elle visite les ambulances de Glermont-en-Argonne, elle voit Bourru donner l'assaut à Vauquois. Avec quelle émotion, véritable émotion de Française, elle entrevoit la terre de Lorraine et salue à Thorizon « Metz, la cité promise, avec ses jolis clochers et ses tours, pareille au labarum mystique que Constantin aperçut dans le ciel ». Voici la calme Moselle et ces sinuosités blanchâtres là-bas, la frontière vivante et armée où les hommes de France et d'Allemagne s'affrontent pour hâter le dénouement d'une lutte séculaire. Et Mrs. Wharton poursuit sa route, partageant l'hospitalité et les périls des « popotes », s'aventurant dans le dangereux labyrinthe. Un jour elle est en première ligne. Elle veut voir la guerre, elle la verra. On la lui montre à travers un créneau, quelque chose de grisâtre sur le sol, entre les deux tranchées adverses, un mort, un tué allemand... C'est la guerre; la France provisoirement finit là; c'est là que provisoirement commence l'Allemagne, et c'est pour cela qu'on se bat et que ce cadavre reste à l'abandon.
Les impressions de guerre de Mrs. Wharton sont des plus précises et suggestives ^ Nous y retrouvons comme dans ses romans le môme goût pour les descriptions selon la formule de Taine, l'amour des petits faits minutieusement notés et amplement circonstanciés, mais qui juxtaposés formeront une large fresque. Une visite à Chartres en juillet 1914, c'est la paix et nos illusions d'autrefois; un attroupe-
1. Mrs. Wharton les publiait dans les revues françaises aussi bien que dans les magazines américains et elle les a réunies sous ce titre : La France qui se bat {FujhVmg France). De Dunkerque à Belfort New-York, Scribners, 1915).
ment devant la statue de Strasbourg, quelques jours après, c'est la veillée des armes; et voici la guerre : un peloton de prisonniers vêtus de gris sur une route de Lorraine, les ruines, Clermont-en-Argonne, Revigny, Sermaize, les tombes de Nieuport chargées des ex-voto des églises démolies, reliques qu'un instinct très antique semble avoir voulu confier à la garde des soldats morts.
Voici le bon curé de M..., collectionneur de papillons avant la guerre et fier de ses collections, maintenant gardien d'une nécropole glorieuse, mais qui, en montrant ses tombes, n'a pas perdu le pli du cicérone professionnel devant ses trésors. Voici un village sénégalais, un campement d'Alpins, un atelier improvisé de fabricants d'anneaux en aluminium, Dixmude, l'amiral Rornach, héros de l'Yser. Il n'y a qu'à « tourner » ces films précis et évocateurs pour apercevoir tout le panorama de la guerre moderne, trop vaste pour tenir dans un tableau unique, mais reconnaissable dans la moindre de ces esquisses.
Au cours de ses romans, Mrs. Wharton cherchait la France en des milieux où elle lui paraissait parfois peu sympathique. Mais Mrs. Wharton devait nous rendre justice, et c'est la guerre qui l'a convertie. Elle est de passage à Châlons-sur-Marne, certain jour, et, nous dit-elle, toute la France est avec elle à l'hôtel. Ces physionomies, pourtant famiUères, l'arrêtent et l'étonnent. Qui donc leur a donné cet air de grandeur, de calme et de gravité qu'elle ne
leur connaissait pas ? Qui donc a transfiguré la France et les Français? Nous avons vu, dans ses randonnées le long du front, où Mrs. Wharton était allée chercher la réponse à cette question si importante. Mrs. Wharton a découvert l'héroïsme français. Reporter de guerre, elle communique aux magazines américains ses impressions de voyage et répand autour d'elle ses sympathies. Il faut compter Mrs. Wharton parmi les artisans de la première heure de l'alliance franco-américaine. Elle a fait mieux encore. Grande dame américaine transformée en sœur de charité, elle s'est mise à panser les misères sans nombre de la guerre. Si les héros et les héroïnes des romans de Mrs. Wharton, désemparés devant les problèmes de l'existence, avaient besoin d'un idéal, la leçon était là, dans cet attachement d'une artiste à la vie et son dévouement à une cause ^
Ainsi passe Mrs. Wharton, comme en se jouant, de la nouvelle artistique au roman psychologique et au roman de mœurs. L'Amérique ne lui suffit pas. Elle s'en vient en Italie et en France chercher des impressions et des sujets. Entre temps, elle donne aux Américains des conseils pour la décoration du « home », et pubHe dans les magazines en vogue des récits avidement lus.
Ses romans semblent confirmer ce que déjà nous savions le mieux des parvenus d'outre-mer, race pratique en qui les énergies physiques dévorent
1. A cette occasion, Mrs. Wharton a été décorée du ruban rouge. Elle est chevalier de la Légion d'honneur.
OU retardent les activités morales cPailleurs intenses, par suite de Thérédité, et qui ne le cèdent pas sans lutte. De là ces contre-coups, ces conflits ibséniens, dont Les Heureux du Monde et L'Arbre et ses Fruits nous laissent une idée poignante. En affinant à l'excès les femmes qui s'en parent, aux dépens des hommes qui le produisent, le luxe américain donne naissance aux Lily Bart, aux Bessy Westmore, aux Amherst, types d'humanité rares et fort actuels, dont Mrs. Wharton s'est faite l'observateur impartial, le peintre élégant et subtil. Ses livres sont, à bien des égards, des documents que consulteront sans doute les psychologues de l'avenir, curieux de reconstituer, ou de mieux comprendre, le type amé-
1. Isolée dans la littérature américaine par son réalisme même qui la rapproche d'autre part de nos maîtres écrivains, Mrs. Wharton peut cependant revendiquer outre-mer quelques disciples. Nous pourrions citer tel romancier féminin bien en vue qui, à Técole de Mrs. Wharton, le prenant de très haut avec son sujet, pousse rindifférence jusqu'à l'ironie et au persiflage, La Vaine offrande {The vain ablation) de Mrs. F. Gerould par exemple. Il y a là une « inversion » remarquable de tempérament et une preuve de plus de « l'objectivité » dont sont capables les femmes dans l'étude du réel. (Voyez l'histoire du roman anglais, de Jane Austen à Mrs. Humphrey Ward, en passant par George Eliot.) Bien américain, d'ailleurs, ce sens aigu de l'analyse, ce penchant morbide à la curiosité, ce goût de la cross-examination, du verdict circonstancié qui tient le coupable pour innocent jusqu'à ce que soit épuisée, dans tous ses détails, l'enquête sur sa culpabilité. « L'Américain, note Emerson, ne cesse de raisonner... Il ne sait pas s'abandonner, il est prisonnier de la logique. » {Journal d' Emerson, VI, p. 341.) On se rappelle le fameux jugement de Stendhal : « Il y a tant d'habitude de raison aux États-Unis que la cristallisation y a été rendue impossible. » Vrai des héroïnes des romans de Mrs. Wharton, nous avons vu combien ce verdict l'était également de celles d'Henry James.