‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 6 sur 44 · The Child in the house · texte numérisé non relu

The Child in the house

Florian naquit dans une vaste demeure, telle qu'on en trouve dans le Surrey ou le Kent, murs de brique qu'éclaire un tiède soleil, parmi beaucoup de verdure, avec des échappées sur des lointains de vallées riantes à travers leur voile bleuté de brouillard ou de pluie. Florian aimait le brouillard, « à cause des taches de vermillon qu'il laissait tomber parfois sur les cheminées, et des taches blanches qui, par les éclaircies des matins d'été, illuminaient la tourelle ou le pavé ». L'enfant s'éprend de la giroflée au creux du mur, des dents-de-lion au bord des routes. Il aimera les autels chargés de fleurs. Il y avait par-dessus le mur du parc un aubépin rose vers lequel l'entraînait une véritable passion. Florian en rêve. Il retrouve l'aubépin rose dans les tons les plus chauds des peintres de Venise et sur les tapisseries flamandes. A l'intérieur du logis habite la Mélancolie, qui trame à l'écart du silence. L'enfant est gagné par le sens de l'enclos, du renfermé, qui fait de lui une âme toute tournée en rêves. Fidèle à ce penchant de l'enfance, Pater rétrécira un jour l'univers aux dimensions de sa cellule, cellule de scholar anglais, sinon peinte a fresco, du moins décorée de livres et d'objets d'art composant l'illusion d'un monde fictif. La sensibilité anormale de l'enfant se trahit par des larmes. Florian a conscience de l'inéluctable « misère du monde, de la misère des grandes personnes, des enfants et des animaux », il éprouve une pitié maladive au spectacle de la souflrance. L'esquisse que fit David de la reine Marie-Antoinette sur la charrette

qui la menait à Téchafaud suffit pour rendre Florian à tout jamais incapable de cruauté. Il se rappellera avec un frisson de pitié l'agonie d'un bel angora « à la fourrure d'hermine et au visage de fleur » et ses gémissements presque humains. A défaut d'un saint, la sensibilité à ce degré ne peut faire qu'un voluptueux ou un esthète. Florian est la victime de ses sensations. Il en jouit dans leurs plus fines nuances, « la croissance et la décroissance des jours, jusqu'aux changements que l'ombre trace sur la nudité d'un plafond ou d'un mur » , anticipant d'ailleurs sur ses plaisirs, les hâtant « par crainte de la mort intensifiée par le désir de la beauté ».

Heureusement pour l'enfant qu'était Walter Pater, cette sensibilité maladive est de bonne heure religieuse. Ce voluptueux en rêve est un enfant de chœur anglican, un élève de la maîtrise du Roi près le tombeau de Saint-Thomas de Gantorbéry. Pater grandit à l'ombre de la cathédrale. Sur lui descend du haut des tours l'influence pacifiante des jours passés, l'influence d'un « idéal incarné ». Il escorte en surplis blanc le cycle de la liturgie. Il gardera toute sa vie une âme de prêtre, le goût du linge d'autel, des vases sacrés, des fonts d'eau pure. Pater sera un prêtre jusque dans le célibat, dont, petit écolier de King's-School, il célèbre la beauté en un poème sur sainte Elisabeth de Hongrie. Quand il se fera une ûme païenne, il se mettra sous le vocable de Diane et d'Hippolyte.

La rehgion de l'écolier de CantorJîéry est une reli-

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gion d'esthète. Symboliste né, Florian vante dans le rituel anglican ce qui ravira Marins rÉpicurien dans la religion de Numa, l'antique religion latine : lidéal rendu sensible par l'art; la conciliation, visible sous des formes artistiques, de Fhumain et du divin; le pouvoir d'incantation qui met Dieu, comme autrefois les dieux, sous chaque pierre dans la nature, sous chaque geste de notre existence. La religion de Florian consiste dès lors dans le sentiment très profond d'une Présence qui sollicite de la part de celui qu'elle enveloppe « la révérence, l'onction effusive à l'égard du tout ». Florian saluerait sans aucune surprise « la présence des anges sous l'orme et le bouleau d'Angleterre ». Il aura pour la môme raison le culte du saint panthéiste Wordsworth, dont il suffisait de prononcer le nom pour que le regard de Pater s'enflammât.

C'est en entendant ses petits compagnons de King School réciter les poèmes d'Horace, « à l'ombre des clochers médiévaux », dans le monastère des anciens prieurs de Gantorbéry, que Pater s'accoutuma à rapprocher en esprit, pour les concilier, les deux antiquités, chrétienne et païenne, moyen âge et Renaissance. L'Apollon hyperboréen de sa légende, Dieu de la poésie et de la clarté helléniques, sous un froc médiéval, nul doute que ce soit Florian, image de Pater, passant sous les porches gothiques de la primatiale anglaise, ses livres sous le bras, en cape et en toge, Florian devant qui les passants s'écriaient : « Voici le jeune Apollon scholar aux cheveux d'or ! »

Rien ne pouvait mieux harmoniser le présent et le passé, nous dit Pater, que la vue de ces enfants au

jeu, au travail ou à la prière dans ce cadre conventuel des anciens prieurs du moyen âge, que le spectacle de ces jeunes Anglais d'aujourd'hui agenouillés dans les stalles occupées par les moines d'autrefois. Une telle éducation développe le sens inné et très britannique de la tradition, de l'autorité, « une large autorité intellectuelle », le sens de Tordre et des manières, l'amour de la règle et de la discipline, le « self-control » ou maîtrise de soi, une gravité précoce, quelque chose de calme et de sûr qui laisse une impression jusque sur le visage. King's School de Gantorbéry forme des prêtres, des officiers, des scholars. Le dolman rouge, le surplis et la toge fraternisent aux grands jours delà cathédrale angUcane. Pater songe un instant à endosser le bel uniforme. Ce scholar aura le goût de la force. 11 mettra un buste d'Hercule dans son « study », et dans Emerald Uthwart, portrait imaginaire, Pater se donnera une destinée et une mort militaires. Pater, en réalité, sera un scholar. Il est de ces enfants qui « découvrent seuls la force de la bonne littérature », et pour qui la lecture d'un beau livre a le charme du premier amour. A King's School, Pater sent « l'éveil des ailes » qui l'emportent bientôt vers Oxford, l'Oxford de Matthew Arnold et de Taine, « cité de rêve, étalant au clair de lune ses jardins et murmurant du haut de ses tours les dernières incantations du moyen âge ».

Quand Pater arrive à Oxford, dix-sept années se sont écoulées depuis la publication des Tracts^ treize depuis le départ de Newman pour Rome. Le mou-

vement ritualiste n'a point ralenti. Pusey est toujours là, Peter nous le montre prêchant « en surplis sale tombant sur des pantalons fripés ». Kebble a soixante-six ans. Walter Pater sait par cœur ses hymnes. Le ritualisme a des chapelles à Oxford. C'est la rehgion à la mode, on est ritualiste à Oxford comme on est nihiUste en Russie. Un groupe d'étudiants se réunit en dalmatique et soutane pour faire brûler de l'encens. A Oxford, Pater va traverser une crise d'agnosticisme. Au contact des livres antiques, il prend en horreur « sa vie hypocrite de Cantorbéry ». Il brûle ses poésies religieuses, il veut se défaire de ses livres de piété. Pater se plonge dans la lecture des philosophes grecs et des métaphysiciens allemands. Il passe des nuits à méditer sur l'Être. En lisant Platon^ il se prend à haïr le gothique. Pater dès lors est un païen mystique; on dirait parfois qu'il a deux âmes. Il ne regarde plus la religion que comme une forme des beaux-arts. Cela encore est du ritualisme. En attendant de franchir le seuil du prieuré très « high church » de Saint-Austin, dont les membres, des scholars en habit ecclésiastique, font le chemin de la croix sur des dalles antiques, dans une bibliothèque meublée d'objets d'art, Pater, bien qu'agnostique fréquente les chapelles les plus « ornées ». Il a la nostalgie du catholicisme. Vienton à attaquer en sa présence un converti de marque qui suit Texemple de Newman, il prend sa défense. La vue d'un calice lui révèle le génie de l'Église romaine, en laquelle il voit la plus sûre des institutions sociales. Un jour, cet incrédule dont l'athéisme effraie ses amis annonce son dessein d'entrer dans les ordres anglicans, sans la foi. Pater va se faire

ordonner parFévêque de Londres. Il faut une dénonciation en règle pour qu'il renonce à son projet. Il se venge en composant un hymne à la louange de l'Absolu. En lisant Goleridge, Pater rêvera de devenir pasteur unitairien. Il a le goût des dédoublements. En attendant, il se voue corps et âme aux lettres. Au culte de Wordsworth il joint celui de Senancour et de Gœthe. Il fait sa lecture spirituelle dans les plus beaux livres anciens et modernes. Flaubert est son maître de style. A l'exemple de Montaigne dans la tour des Essais et de Ronsard dans son prieuré de Saint-Cosme, Pater va se cloîtrer pour le reste de son existence dans le « quadrangle » gothique du collège de Brasenose dont on l'a nommé « fellow ».

Quand Pater quitte son « study » d'Oxford, c'est pour s'en aller en pèlerinage au pays de la beauté. Sa patrie, ce sont les villes d'art et les musées : Chartres médiéval où il se donne l'illusion de revivre sous le déguisement de Gaston de Latour; les antiques cités de rile-de-France, dont il ressuscite le pittoresque dans la légende de Denys rAuxerrois; la vallée de la Somme, scène d'Apollon en Picardie où tant de sang britannique devait couler; les salles de la National Gallery avec leurs énigmatiques et si païens Botticelli, leurs voluptueux Titien ; le British Muséum où les marbres de Lord Elgin servent de cadre à ses rêveries helléniques.

Suivant sa méthode favorite qui est de se mirer en d'autres vies conformes à celle qu'il rêve, Pater nous a tracé son propre portrait dans celui de

Wiiickelmann, professeur assoiffé de beauté qui, après avoir enseigné tout le jour, passe encore la nuit sur ses livres, fanatique d'art pour qui « le sens moral se perd dans le sens artistique ». Pater est désormais le type parfait du « scliolar », ce frère puîné des grands humanistes de la Renaissance qui voue sa vie à Tacquisition enthousiaste de la culture pour la culture. Il peut faire sa devise de cette phrase de Sainte-Beuve qu'il insère dans la préface d'un de ses livres : « Se borner à connaître de près les belles choses et à s'en nourrir en exquis amateur, en humaniste accompli. » Ce sera la vie de Walter Pater.

Le xix*" siècle anglais est riche en esthètes, Keats et Shelley, Ruskin, les Browning, les membres de la confrérie préraphaélite. Ils gardent tous un caractère profondément religieux et mystique. Ils transportent en art le piétisme panthéiste de Wordsworth. Grâce à eux, il y a désormais en art une façon, non seulement anglaise mais anglicane, de sentir. Il y avait un disciple de Ruskin et des préraphaélites en Walter Pater, sous le romantisme et la morbidezza. Il est franchement ruskinien, le programme d'éducation esthétique que trace à Marius l'Épicurien l'oracle d'Esculape. Pas d'esthétique sans une hygiène voisine de l'ascétisme :

Veux-tu qu'autour de toi tout ressemble au coloris d'un tableaupeint à fresque, dans une claire lumière?... Sois tempérant dans tes émotions rehgieuses, dans l'amour, dans le vin, en toutes choses, et sois avec tes semblables d'un

cœur pacifique. Garder l'œil clair par une sorte d'alacrité, de propreté personnelle s'étendant jusqu'à notre habitation; discerner de plus en plus exactement la forme et la couleur choisies de celles qui le sont moins; méditer sur la vue des beaux objets, surtout des objets se rapportant à la période de la jeunesse, les enfants au jeu le matin, les arbres au début du printemps, les jeunes animaux, les goûts et les amusements des jeunes hommes; conserver près de soi ne fût-ce qu'une fleur de choix, un animal gracieux, un coquillage, comme le gage et le représentant du règne entier des choses; éviter jalousement, dans notre pèlerinage sur terre, tout ce qui répugne à la vue et nous en défaire à tout prix : tels étaient, en résumé, les devoirs et les droits de ce nouveau code de vie.

Walter Pater écrira encore : « C'est la fonction capitale de toute haute éducation de faire valoir les traits idéaux ou poétiques, les éléments de distinction dans notre existence de tous les jours, pour vivre en eux si exclusivement que le résidu sans beauté, les déchets de la vie soient comme s'ils n'existaient pas. »

Quand il pouvait se soustraire aux langoureuses madones de Botticelli et aux sphinges de Vinci trop bien en sympathie avec son romantisme, Pater nous donnait des impressions d'art d'une fraîcheur et d'une limpidité parfaites, sa page sur les Luca délia Robbia par exemple :

Rien ne rappelle mieux l'air véritable d'une ville de Toscane que ces pièces de poterie bleu pâle et blanc, pareilles à des fragments du ciel laiteux tombés dans les rues fraîches et se glissant dans la pénombre des églises.

Mais la morbidezza l'emportait et Pater se vouait à l'autre esthétique. Il fut l'esthète pour qui « la seule vie passionnée est celle qui se passe parmi les formes

et les couleurs^ », et pour qui le but unique de l'existence consiste « à faire marquer à la vie le plus de pulsations possibles dans un temps donné ». Pater se reconnaissait dans le portrait légèrement ironique que faisaient ses amis d'Oxford, de l'homme uniquement préoccupé de cueillir la plus haute joie du moment : touche de couleur sur la montagne ou la mer, rosée matinale dans Fombre empourprée de la rose, éclat des membres féminins sous l'eau glauque, amateur de crépuscules, de pâles et languides beautés; qui ne lit pas de gazettes passé le temps d'Addison; qui voudrait Londres peuplé de marbres attiques et de parfums syriens; l'esthète précurseur d'Oscar Wilde et de Des Esseintes, qui descendra tout à l'heure dans la rue en habit sombre; doublé de velours cramoisi et à parements verts, un lys à la main. Nous verrions volontiers dans Pater et son disciple Marins des annonciateurs du culte artistique du moi selon la trilogie barrésienne, s'ils n'étaient d'une autre race, peu encline à l'exaltation du moi au delà de certaines puissances. Mais le plaisir que Pater recherche est dans la ligne de sa sensibilité, une sensibilité du Nord surtout religieuse. Ce dilettante n'a rien d'un Byron, c'est un virtuose en chambre, un contemplatif épris de dérouler de belles fresques sur les murs du cloître qui enclôt sa vie.

Ce qui fait l'unité de l'œuvre de Walter Pater, d'ailleurs dispersée et fragmentaire, c'est le reflet

1. Phrase du liomola de George Eliot que Pater aimait à citer.

qu'on y trouve de sa personnalité. Pater a passé son existence artistique à réconcilier en lui l'enfant de chœur de Cantorbéry et le scholar d'Oxford, Fâme médiévale et Tâme païenne. De là aussi l'originalité de son œuvre. Pater a voulu fondre dans ses proses d'art deux sensibilités différentes, anglo-saxonne et latine, le moyen âge et la Renaissance, le Nord et le Midi. Il a composé sur cette opposition ses plus beaux « portraits imaginaires » : Emerald Uthwart, Marins l'Épicurien, le Duc Cari de Rosenmold, Gaston de Latour, et sa légende d'Apollon en Picardie, qui symbolise parfaitement le problème des deux cultures. Heine nous racontait avant Pater l'histoire des dieux en exil aux premiers siècles de l'ère chrétienne, et comment, s'étant fait bûcheron dans les forêts d'Allemagne, où il s'abreuvait de plus d'hydromel que de nectar, Apollon fut reconnu par un moine à la beauté surhumaine de son chant. Déféré au tribunal d'Église, Apollon fut condamné à mort. Mais il chanta, et si divinement, pendant son supplice, que les femmes se pâmèrent. Plus tard, quand on ouvrit son tombeau pour composer un électuaire avec ses cendres, on trouva le tombeau vide.

Pater rejoint le dieu hellénique dans un monastère, sur les confins de Picardie et de Normandiç. Un serf énigmatique et joueur de harpe dort dans les combles du moustier. Trouvère errant et gardeur de troupeaux, doué d'une perpétuelle jeunesse, depuis qu'Apollyon habite l'abbaye picarde, d'étranges perturbations atmosphériques marquent le cycle de l'an. Le cours des saisons est changé. En novembre tonnerre et grêle, les vents grondent dans les nuits sereines, les ruisseaux roulent avec le bruit des tor-

rents, le laurier et Tilex fleurissent sous le ciel du Nord, des vols d'oiseaux migrateurs s'arrêtent pour nicher au monastère, les cygnes sauvages y volent attirés par la musique du cithariste. La présence d'Apollyon guérit la fièvre. Qui donc est-il? Les paysans raccusent de semer la peste. Un jour on a trouvé Apollyon en larmes auprès de sa harpe brisée et gisant dans une mare de sang. Au son de sa musique, les pierres qui servent à la construction du monastère venaient harmonieusement se ranger. Le prieur Saint Jean, qui a pris Apollyon pour scribe, se sent troublé en sa présence. Le prieur compose un système du m.onde où doit tenir toute la science cosmographique de son temps. Voici qu'aux abstractions de la mathématique médiévale, au contact du mystérieux personnage se mêlent d'étranges intuitions. Parmi ses arides calculs le prieur Saint Jean entend la musique des sphères, il voit se mouvoir les mondes, mais il est incapable d'exposer par écrit ses visions, dans lesquelles deux univers, deux intelligences se brouillent. Le prieur Saint Jean n'achèvera point sa cosmographie. Apollyon a provoqué au jeu des disques le disciple favori du vieux moine, le jeune Hyacinthe, héros du mythe hellénique déguisé sous le froc monacal*. Enlevé par un tourbillon vertigineux, soudain un palet vole et frappe mortellement le discobole. L'herbe du val baigné de sang se couvre d'une moisson de fleurs d'azur « pareilles à des morceaux de ciel chus dans les bois », — les jacinthes. Atterré par le meurtre, Apollyon s'enfuit vers le septentrion.

1 . La légende d'Apollon en Picardie a été inspirée à Walter Pater par un tableau du Dominiquin qui se trouve à la National Gallery.

Apollyon, c'est Apollon hyperboréen, le dieu « maussade et boudeur », dieu en exil. Dans les contrées pâles où il erre « soufflant doucement sur les touffes de violettes », il dispense aux peuples du Nord un éphémère été. Il tempère à contre-cœur la rigueur des hivers, « dieu malin, ironique et révolté, mal réconcilié avec sa destinée, et qui est en réalité un démon, exigeant parfois pour ses faveurs un prix redoutable ». Apollyon, c'est Tâme antique exilée aux brumes de Thulé, mal exorcisée par les gens d'Église et sommeillant depuis des siècles sous le secret des palimpsestes, l'âme hellénique telle que Byron, Keats et Shelley la réveilleront un jour, mais qui gardera, dans leurs strophes les plus brillantes, un reflet de lueur boréale, un nimbe de mélancolie *.

Le même attrait pousse le duc Garl de Rosenmold ^ à s'exiler de son duché d'Allemagne. Le duc Garl a lu l'ode de Conrad Celte « à Apollon pour qu'il vienne avec sa lyre, d'Italie chez les Allemands », premier désir de la Renaissance. Il a une âme d'esthète, l'âme

i. On retrouve en Pater « quelques traces de cet amour du soleil, de cette fatigue du Nord qui, selon M'"^ de Staël, entraîna les peuples septentrionaux dans les contrées méridionales ». • Un beau ciel, ajoute M"* de Staël, fait naître des sentiments semblables à l'amour de la patrie. » Et l'auteur de VAllemagne nous cite l'exemple de Winckelmann lui-même, dans lequel une fois de plus se reconnaîtrait Pater, avec sa nostalgie du soleil : « Quand Winckelmann, après un long séjour en Italie, revint en Allemagne, l'aspect de la neige, des toits pointus qu'elle couvre, et des maisons enfumées, le remplissait de tristesse. » {De VAllemagne, Lessing et Winckelmann.)

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