‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 7 sur 44 · Imaginary Portraits · texte numérisé non relu

Imaginary Portraits

même de Walter Pater, ce duc de Rosenmold qui, dans rAllemagne du xviii*' siècle, aspire vers l'Italie. Après avoir cherché l'âme latine dans les livres et les arts de la France, et le reflet du soleil latin sur les toiles de Rubens, un Raphaël envoyé d'outre-monts décide le duc Cari. Il s'évade un beau jour. La nostalgie du Midi est trop forte. « Il lui semblait parfois qu'il devait appartenir à une race méridionale et que son mal du pays devait provenir de la réminiscence d'une existence antérieure... C'était en France, en Italie, et par-dessus tout en Grèce qu'il fallait chercher la lumière, parmi les incomparables trésors d'art, de poésie et de vie môme qui s'y cachent. » Cari de Rosenmold s'en va vers l'Italie par le Rhin, mais il emporte une âme allemande et médiévale. Les rues pittoresques du Strasbourg gothique, où Wolfang Gœthe étudiant viendra découvrir et délivrer la prêtresse de Tauride, Iphigénie, rappellent à chaque pas le duc Cari au passé national. L'Italie est tout proche et Cari de Rosenmold n'en franchit pas le seuil. Dans un chalet du Grinderwald, il sent que « c'est par le cœur de l'homme, à travers la vie et la nature », que passe la route d'Hellas. Cari de Rosenmold retourne dans sa petite ville allemande, pour y devenir, comme bientôt Gœthe à Weimar, l'âme d'une Renaissance.

Gaston de Latour, histoire de la Renaissance française, essaie de concilier la religion et l'humanisme. C'est un nouveau portrait imaginaire de Walter Pater à peine déguisé. Gaston de Latour, c'est le

ritiialiste Pater gagné par Platon à Thellénisme dans son study de Brasenose, Pater en clerc tonsuré de Notre-Dame de Chartres. Il y a du Huysmans plus rêveur dans ce panégyriste de la cathédrale que Pater nous montre « pareille au loin à un vaisseau à la voile » et au coucher du soleil « dominant les campagnes automnales de ses flèches lointaines », produisant « une impression telle sur Timagination de Gaston qu'il avait peine à savoir si c'était l'œil de l'esprit ou l'œil du corps qui les contemplait ». Il a l'âme de Durtal, ce clerc du xvi^ siècle qui se laisse prendre à la pénombre de l'église, « ce crépuscule perpétuel en étroite communion avec quelque chose de correspondant en nous, objet des préférences de cette partie de notre âme qui aime le demi-jour et ne se trouve jamais tranquille en dehors de lui ». C'est bien Walter Pater à Oxford, Gaston de Latour s'enthousiasmant pour les classiques dans un décor du moyen âge, en pleine Renaissance. Il pouvait trouver un symbole de son état d'âme dans cette cathédrale où le clocher de Jean de Beauce voisine avec la tour gothique. Comme Cari de Rosenmold, Gaston de Latour s'échappe un jour vers les terres du sud, entrevues du haut des clochers de Chartres, vers le pays de la vigne et des pêchers en fleur où pindarise le prince de la Renaissance française, Pierre de Ronsard, que Gaston a lu et aimé à l'ombre de la cathédrale.

Le récit de la visite de Gaston de Latour au prieuré de Ronsard est d'un excellent intimiste. Le poète au profil romain, tel un proconsul des médailles, bêche son potager, simple comme Cincinnatus, quand les pèlerins de Chartres arrivent. La cloche sonne pour

R. MiCHAUD. — Mystiques et Réalistes. ^

coiïiplics. Le prieur Ronsard mène ses amis au chœur. Ils le voient assister pieusement son confidentiaire, en chape poupre, barrette au front, allégorie vivante de l'union de l'humanisme et de la foi. On se retrouve au souper, un souper de carême égayé d'un petit vin vendômois. Il neige, un bon feu clair pétille ,dans l'aire. Ronsard exhibe aux yeux de ses jeunes admirateurs ses trophées : la Minerve des Jeux Floraux où il fut proclamé Prince des poètes, ses livres aux merveilleuses reliures et, joyaux entre tous insignes, le portrait de Marie, d'Hellène et de Cassandre, l'effigie de Ronsard luimême cuirassé d'or, en manteau fleuri, au front la couronne du triomphateur romain. Après sa visite à Ronsard, l'appel de la beauté et celui du devoir se disputent le cœur de Gaston. Ce clerc passablement profane cherche une règle de vie et, symptôme révélateur de son état d'âme, c'est au prince des sceptiques qu'il s'adresse, à notre Michel de Montaigne.

Il faut ranger dans la descendance authentique de Montaigne Walter Pater allant demander à l'auteur des Essais le secret du Que sais-je? sous le déguisement de Gaston de Latour. C'est à Montaigne que Pater emprunte son « cyrénaïsme », la philosophie de l'universelle illusion et de l'universelle mobilité qui fait le fond de Marias lÉpicurien. C'est sur elle que Pater édifiera son esthétique dans la conclusion de son livre sur la Renaissance. « La diversité, le caractère ondoyant de la nature humaine, si profond en était le sens chez Montaigne qu'il avait l'air, lui aussi Montaigne, détre toujours à changer de couleur par sympathie... » Et tel sera bien pour

Pater le programme du parfait dilettante ^ Ce disciple de la Renaissance française ne réussit d'ailleurs point à se défaire de son âme du Nord incurablement romantique. Nous retrouvons Télève de Montaigne au massacre de la Saint-Barthélémy, spectacle poignant pour un esthète. Gaston de Latour, désorienté, s'éprend cette fois du panthéisme de Giordano Bruno ; puis nous le perdons de vue. Pater allait-il ramener l'imagination dévoyée sous la règle conventuelle ou faire mourir Gaston de Laiour comme Emerald Uthwart, les armes à la main? Il est impossible de répondre. Le roman est inachevé. Comme Vigny dans Cinq-Mars, Stello et Daphné, Pater nous a donné dans Gaston de Laiour un excellent modèle de roman historique et philosophique.

Marias V Épicurien, où Goethe et Rousseau fusionnent avec Montaigne et Marc-Aurèle, est la synthèse de l'esthétique et de la philosophie de Pater, le plus harmonieux et le plus systématique de ses livres. Pater y fonde en raison le dilettantisme et surpasse Renan dans l'art de concilier les antinomies. Pater opère ce prodige d'établir le christianisme sur une base épicurienne. Pater est dans Marius comme il était dans Gaston de Latour. On retrouve, dans ce livre, le même art de créer des milieux fictifs et de parer l'âme moderne des dépouilles de civilisations disparues. Marius VÉpicurien est un Fabiola, un Quo Vadis philosophiques.

i. Comparer à ce sujet Marius VÉpicarien et le chapitre v de Gaston de Latour.

Il est bien Anglais ce Marins qui professe, dans la religion de Numa, un naturalisme calqué sur celui du grand symboliste Wordsworth qui fonda la religion sur Tadoration des puissances de la Nature. Nous reconnaissons Florian, l'enfant splénétique, dans ce jeune Romain qui joint à un sentiment très vif du « home » une vague crainte du mal et dont la jeunesse adonnée aux observances rituelles « se passe toute dans la contemplation plus que dans Faction ». Est-ce à Pater ou à Marins que l'oracle d'Esculape recommande de développer « ses facultés visuelles, étant de ceux qui doivent atteindre à la perfection par Famour de la beauté sensible »? L'originalité du livre est dans la reconstitution idéale et toute personnelle de la Rome stoïcienne et épicurienne qui devient ainsi le symbole des tendances se disputant le cœur de Walter Pater, tableau d'histoire trop empreint des préférences secrètes de notre esthète pour garder une valeur objective. C'est Rome vue par un disciple des métaphysiciens allemands. Mais là n'est pas le but du Uvre; ainsi que le titre l'indique, il faut y chercher surtout l'histoire d'un développement personnel et, semble-t-il, le dernier mot de Pater sur la vie.

« Marins, nous dit Pater, à la suite des philosophes illusionnistes, remplaçait le monde extérieur par son monde intérieur à lui, tel qu'il lui plaisait de l'aimer. » Marins se meut dans l'univers des formes sensibles en lui faisant l'honneur de le croire vrai, pour le plaisir qu'il y trouve. La vie s'écoule, l'instant nous échappe, suivant le vieil Heraclite. L'épicurien est d'accord avec l'Ecclésiaste pour dire la vanité du temps, l'inanité de la vie. Mais l'esthète tire de l'illu-

sionnisme des conclusions différentes, les conclusions d'Horace : qu'il faut se hâter de jouir d'aujourd'hui, puisque demain n'est pas assuré. A force d'intuition, exprimons de l'instant fugitif tout ce qu'il peut nous donner, grâce à une culture intense de notre sens esthétique.

Au lieu d'un système, Marins se fait ainsi un art de vivre. De l'esthétisme personnel il va, par le même principe, s'élever à l'esthétisme transcendant et rejoindre l'idée de l'Église. Marins s'aperçoit en effet que sa passion pour le beau n'est qu'une forme du désir chrétien de la perfection. Le même désir qui tourmente le saint travaille l'esthète : le désir de faire de la vie réelle le gage d'une vie plus haute, la croyance à la valeur de l'existence prise dans un sens idéal, l'exaltation des puissances supérieures. Esthétique et sainteté ne font qu'un. Marins cherche dans l'union de ces deux éléments la marque de la véritable Église. Il la trouve dans les Catacombes, où il accompagne son ami le chrétien Cornélius. La liturgie des Catacombes émeut le ritualiste Marins, déjà chrétien de désir. Il reste cependant bien du scepticisme dans son adhésion à l'Église. C'est par hasard, et comme inconsciemment, pour sauver son ami Cornélius, que Marius l'Épicurien se laisse arrêter par les soldats qui ont envahi l'hypogée. C'est malgré lui qu'il meurt de fatigue, prisonnier parmi les chétiens. L'un d'eux? Qui le dira? Marius ne fut-il point jusque dans la mort un disciple des philosophes de Cyrène, renseigné sur le peu de valeur absolu de la vie et

s'acquittant de ce qu^il lui doit en la donnant toute dans un beau geste? On l'enterra parmi les martyrs. On pouvait graver sur le loculus qui contient ses restes une inscription de ce genre : « Ci-gît Marins rÉpicurien, le plus chrétien des sceptiques, le plus païen des, martyrs ». Marins ressemblait comme un frère à Walter Pater, le païen mystique d'Oxford.

Il y avait du nihilisme dans ce Cyrénéen, un fond d'ennui s'écoutant et de rêverie romantique. Le spleen tenait au cœur ce disciple de Platon, hyperboréen comme son Apollon en Picardie, dans ses pages les plus helléniques, mal du pays indéfinissable qui n'était peut-être chez Pater qu'une conséquence de sa théorie de la réminiscence et de la préexistence des âmes; il y avait du Pétrone également dans ce fervent rituahste, un fond de narcissisme, l'adoration du moi, l'art des déguisements raffinés, le goût de se regarder vivre et mourir dans les autres, d'assister à sa propre vie artistiquement parée. Ce romantisme s'est interposé souvent entre Pater et la réalité. Dans ses plus belles impressions d'art nous retrouvons sa morbidezza. Elle inspire les fameuses « variations » sur la Joconde, que Pater enlève au Vinci pour la charger de son état d'âme et de sa culture d'esthète décadent du xix^ siècle, « de tous les désirs des hommes depuis des millénaires ». Sphinge « en qui l'âme avec toutes ses maladies a passé ». Dans « la figure qui se dresse au bord des eaux », Pater retrouvait « la luxure de Rome, le mysticisme du moyen âge, les péchés des Borgia...

Gomme Léda elle a été la mère d'Hellène de Troie, comme sainte Anne la mère de Marie... Pareille au vampire, elle a connu plusieurs morts; elle sait les secrets de la tombe. »

Par sa tendance surtout à chercher dans les musées d'Europe un reflet embelli de son moi, à les fréquenter comme des stations de « psychothérapie », Pater est un type fort ressemblant d'esthète moderne. 11 existe peu d'exemples d'une confusion aussi radicale de Tart et de la vie. Tandis que pour nos esthètes, Flaubert par exemple dont Pater se proclamait le disciple, Part pour Tart n'est qu'un motif d'action, de création artistique incessante, — et cela encore est une morale, — c'était pour Pater le moyen de caresser en rêve de belles formes, de beaux sentiments, de belles idées. La vie « objet d'art » n'avait pas d'adorateur plus convaincu. 11 y avait, dans l'auteur de Marins l'Épicurien, un Des Esseintes de l'idéal.

Le couronnement de cette esthétique, ce sera la conclusion des Études sur la Renaissance. Dans ces pages fameuses, Pater nous a donné l'évangile du parfait dilettante, quintessence d'agnosticisme à rendre Renan jaloux. Sous le doute délicatement nuancé passe une authentique étincelle de feu sacré, l'enthousiasme pour l'art à défaut d'autre certitude.

Que l'art, faute de mieux, nous prête une raison de vivre :

Brûler de cette flamme étincelante, persister dans cette extase, c'est en cela qu'est le succès de notre existence. On pourrait même le dire, en un certain sens, la cause de nos

insuccès c'est la formation des habitudes : car, après tout, l'habitude suppose un univers stéréotypé et ce n'est, d'autre part, que grossièrement que deux personnes ou deux objets se ressemblent. Si tout fond sous nos pas, autant vaut nous prendre à quelque passion exquise, à quelque augmentation de connaissance, qui en élargissant pour nous l'horizon paraisse libérer un instant l'esprit, à quelque excitation des sens, teintes étranges, odeurs curieuses, travail des mains de l'artiste, visage d'un ami... Avec ce sentiment de la splendeur de notre expérience, et de son affreuse brièveté, en mettant tout ce que nous sommes dans un effort désespéré pour voir et pour palper, il nous restera à peine assez de temps pour construire des théories sur les objets qui nous tombent sous la vue et sous le toucher. Ce que nous devons faire, c'est de continuer sans cesse à essayer des opinions nouvelles et à courtiser de nouvelles impressions, sans nous rendre jamais à aucune orthodoxie, fût-ce l'orthodoxie de Comte, de Hegel, ou la nôtre.

Que Tart et les lettres soient ainsi pour nous la consolation de la dernière heure du condamné, cette heure que Pascal voulait nous voir passer au pied du Crucifix, voilà le souhait de l'esthète d'Oxford. Fugit ineliictabile iempus. Le seul remède qui nous reste pour oublier la brièveté de l'existence, c'est « d'en étendre la durée et d'obtenir autant de pulsations que possible dans le temps qui nous est accordé ». A cela les passions sont bonnes, et entre toutes « la passion poétique, le désir du beau, l'amour de l'art pour l'art ». Voici la sagesse : « L'art vous propose franchement de faire des instants de votre vie quelque chose de rare, et cela uniquement au nom de ces instants mêmes. » Pater fonde ainsi une religion sur ce qu'il nomme ihe will to Beauty, le désir, la volonté du beau, comme on essaiera après lui d'en établir une sur le will to believe, la volonté de croire.

Pater reste dans la littérature anglaise un admirable artiste. Il est né avec Shelley et Keats au pays du Songe d'une Nuit d'été, en compagnie de Titania et de Puck. C'est dans cette contrée de songe que doit se manufacturer la prose poétique si aérienne et si fluide dont Pater nous a donné Texemple dans son mythe de Psyché ^ Il y a dans Walter Pater, comme dans les plus purs des poètes anglais, des moments uniques où les mots frôlent de si haut et de si près l'idéal qu'ils s'évaporent, se diluent, nous laissant en quelque sorte le style à l'état de rosée, un style tout irisé de rayons chatoyants et d'une diaphanéité parfaite.

En Walter Pater nous avons reconnu un des nôtres. Lui aussi a passé huit jours chez M. Renan; nous l'avons rencontré au Jardin de Bérénice cherchant à déchiffrer l'énigme universelle au fond des yeux du Velu. Nous lavons entendu disserter et mêler la légende chrétienne au folk-lore païen, sur les marches du Puits de Sainte-Glaire. L'aube le surprenait, en compagnie de Durtal, au parvis de Chartres. Nous avons cru le voir accoudé sur l'établi où Gustave Flaubert burinait les phrases de La Tentation et de Salammbô. Gustave Moreau, Rops, Baudelaire le rappellent tour à tour, et Ton voit par là à quel endroit très profond de l'âme moderne tenait Walter Pater, esthète et dilettante anglais.

Esthète encore plus que dilettante, le problème de

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