‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 8 sur 44 · Marias l'Épicurien {Le Livre d'or, I · texte numérisé non relu

Marias l'Épicurien {Le Livre d'or, I

la culture est beaucoup moins pour Pater un problème philosophique qu'artistique; esthète et esthète anglais par sa façon de ne point séparer l'art de la rêverie et du mysticisme chers à sa race, par son parti pris de n'habiter en réalité ou en rêve que les « endroits les plus exquis du monde », Pater présente tous les symptômes de la nostalgie des terres du sud qui tient au cœur l'Anglo-saxon. Il faut fendre les flots, échapper aux grisailles du Nord, revoir l'azur. Mais, par un retour fatal, au pays souhaité le spleen persiste, l'âme du nord se retrouve et se retrouve seule. « La mélancolie, dit Emerson, tient à l'âme saxonne comme aux accords de la harpe éolienne. » On se terre alors dans un « study », portes closes, avec deux âmes irréconciliables que Ton s'épuise à flatter tour à tour, religieux en art, esthète en religion, préraphaélite et ritualiste. L'Apollon en exil au pays de Thulé, qui s'appelait Byron, Keats, Shelley, Rossetti, Morris, Ruskin, s'incarne à nouveau en Walter Pater.

Salut au Monde.

Le rêve de celui-ci ne tient pas entre les murs d'une bibliothèque. L'univers tel qu'il le conçoit déborde les cadres du songe. Poète athlète, l'exaltation poétique l'entraîne sur « les grandes routes de l'univers, aspirant de larges bouffées d'espace » :

Viens, me dit la Muse, chante-moi un chant qu'aucun poète n'ait chanté, chante-moi l'Universel.

Il y a une page d'Emerson qui s'applique parfaitement à Whitman et qui semble avoir été à son propos prophétique. C'est dans l'essai intitulé Le Poète. Le philosophe y trace le portrait d'un poète idéal et national, « dont le verbe s'écoulerait comme la nature, qui userait des formes non pour les formes elles-

1. Léon Bazalgette : Walt Whitman. L^ Homme et son Œuvre. Paris, Mercure de France, 1908. — Feuilles dlierhede Walt Whitman, traduction complète par le même, ihid. Nous traduisons sur le texte original.

mêmes, mais pour la vie ». « Nous n'avons pas encore eu en Amérique, poursuit Emerson, de génie à l'œil tyrannique qui sût la valeur de nos incomparables ressources et qui vît dans la barbarie et le matérialisme de notre époque un autre carnaval des mômes dieux dont il admire tant le portrait dans Homère... Le flottage sur nos fleuves, nos orateurs et leur politique, nos pêcheries, nos nègres, nos Indiens, nos navires... le commerce du Nord, les plantations du Sud, le défrichement de FOuest, TOrégon, le Texas, n'ont pas encore été chantés. Cependant, à nos yeux, l'Amérique est un poème; son ampleur géographique éblouit Timagination : elle n'attendra pas longtemps son poète... » Et, comme s'il avait senti sa prophétie réalisée et le poète venu à l'apparition des Brins d'herbe, Emerson fut un des premiers, — et des rares, — à saluer leur auteur « au début d'une grande carrière y> ; à son dam d'ailleurs, car le bon Wlîitman s'empressa d'imprimer l'éloge sur la couverture de son livre sans en solliciter l'autorisation.

L'originalité de Whitman aura été de retrouver en plein xix^ siècle, d'une façon non point savante mais instinctive, dans un pays de civilisation avancée, la poésie primitive. D'un primitif, ce quaker de naissance eut l'âme. Né et grandi sur la plage de Paumanok (Long-Island), au bord de « la mer retentissante », à peine passa-l-il par l'école. Toute sa vie il préféra aux livres le contact immédiat de la réalité. Il eut horreur du romanesque et du romantisme,

auxquels il voulut substituer ce qu'il appelait « le cosmique » . Au lieu de composer de délicates histoires d'amour dans une chambre gothiquement meublée ou de travestir en parfaits soupirants modernes les chevaliers de la Table-Ronde, il fut chemineau et bohème, chanteur de grande route et de carrefour. Tour à tour typographe, maître d'école, journaliste, charpentier, puis poète, dandy également que Ton vit promener le long des avenues de New-York, sur rimpériale des omnibus, des toilettes extravagantes, il se maria rudement à la nature. Chansons des rues et des bois serait, à défaut d'autres, le titre qui conviendrait le mieux à ses poèmes. Il n'est pas douteux qu'il ait su retrouver le panthéisme des poètes primitifs et se faire une âme de pythagoricien ou de brahmine. Ne voir en cette métamorphose que jeu de dilettante et anachronisme serait méconnaître l'homme, — le plus ingénu du monde qui fût, — et son pays immense et vierge à tant d'égards encore.

Il eut une âme universellement sympathique et « prenante ». Tout fut pour lui miracle. On dirait à l'entendre qu'il découvre le monde pour la première fois. Il le voit « dans sa bonté et sa beauté originelles, une grande merveille ronde roulant dans l'air... l'univers dûment en ordre et toute chose à sa place... » :

Je crois que le brin d'herbe vaut le voyage des étoiles. — La fourmi est également parfaite, ainsi qu'un grain de sable et l'œuf d'un roitelet, la rainette est un chef-d'œuvre insigne, — Et la mûre rampante ornerait les salons du ciel... — Une souris est un miracle suffisant pour émouvoir des sextillions d'infidèles.

Le mal, pour lui, n'existe pas; toutes choses telles quelles sont identiques et saintes. « Tout me semble bon, chante-t-il. Je ne vois pas une seule imperfection dans l'univers. » Ce qu'il y a de plus remarquable dans le cas de Whitman, « c'est, dit William James, l'absence complète de contradiction dans son âme ». Il voulut mettre l'homme à l'unisson de l'univers comme il y était lui-même. Dans ses poèmes souvent interminables, qui rappellent, sur un autre mode, les cantiques de François d'Assise, il mande les créatures pour leur parler comme à ses frères et sœurs. Il tombe, à leur vue, dans un délire sacré. Il confond tout, il se confond avec tout, il est tout :

Il me semble que j'incarne le gneiss, le charbon, la mousse aux longs fils, les fruits, les grains, les racines comestibles, et que je suis tout tapissé de quadrupèdes et d'oiseaux.

Dans le Chant de moi-même, il se fait le centre du monde. Il convoque à lui tous les êtres et, à mesure qu'ils défilent, il les adopte et leur confère le sacre poétique :

Vers moi convergeant, tout ce qui se trouve en l'univers perpétuellement s'épand; — tout s'adresse à moi et je dois en découvrir le sens.

Sa faculté de dédoublement est étonnante :

Les agonies sont un de mes déguisements, — je ne demande pas au blessé ce qu'il sent, — je suis moi-même le blessé.

Il est ainsi^ simultanément, l'esclave fugitif et traqué, le pêcheur jetant son harpon, le pompier

surpris dans la maison qui flambe, le marin sur le pont au moment de Tabordage. Ne lui demandez pas son âge ;

Je vois l'immense néant primitif; j'y étais, je le sais... — Les préparations pour moi furent immenses, — les cycles ont porté mon berceau, — avant d'être né de ma mère, les générations me guidaient. — Je suis l'apogée des choses accomplies et je contiens les choses à être...

Sommaire également des cosmogonies, des religions et de tous les dieux de la terre, « les prenant pour ce qu'ils sont et pas pour un sou de plus », il participe en imagination à tous les cultes :

Faisant un fétiche du premier roc ou de la première souche venus, — faisant des conjurations avec des baguettes dans le cercle des sorciers obis, aidant le lama ou le brahmine à moucher la lampe des idoles, — acceptant les évangiles et le divin crucifié.

Les antiques civilisations se réincarnent en lui. Des millions d'hommes et d'êtres lui prêtent les battements de leur cœur. Il se charge avec enthousiasme de Texistence universelle. En même temps qu'il écrit dans sa chambre de pension pauvre ou qu'il court les rues de New- York et de Philadelphie, il escalade en imagination l'Hymalaya, contourne le Cap Horn, pèche le phoque dans la Baie de Baffm, traverse le Zuyderzée. Il est simultanément au débarcadère do Liverpool, de Bordeaux, de San-Francisco, de la Nouvelle-Orléans. En nommant les régions les plus éloignées de la terre, il se donne l'illusion de les habiter.

On ne vit jamais pareil effort pour contenir, entre deux bras d'homme, Tunivers visible et invisible. Dans le pêle-mêle de formes divines qu'était pour lui l'univers, Whitman se jette éperdument et s'expose dans sa nudité, « fou du contact de luimême » et de « son corps électrique ». S'effaroucher de son impudeur, c'est oublier qu'il porte le thyrse dans le cortège de Dyonisos ou, mieux, qu'il s'identifie en son délire aux divinités mi-parties homme et brute, faunes, centaures de la fable. Sa communion avec le monde matériel est si intime qu'il en croit toutes les parties animées.

Pour lui tout est dieu. De là ses ingénues, ses interminables laudes sensuelles, son hymne du Corps électrique où le rythme assume le frisson du sexe. Il mêle constamment l'âme au corps et le corps à l'âme. Célébrant la pluie, c'est aussi bien le sang et la sueur qu'il célèbre. Quand il chante la germination des « brins d'herbe », il dit également la toison qui couvre son corps blanc et rose de bon géant. S'il entonne le chant de la houle, il y mêle le bercement de l'amour. Mais, si troublant qu'il soit, il est rarement équivoque. Il n'a rien à cacher et il est lier, jusqu'au défi, de ce qu'il montre :

Les lois élémentaires n'ont pas besoin d'excuse.

Il enveloppe donc toutes choses, les embrasse, les étreint, les caresse. Il est devant le monde comme Namouna devant le corps nu de sa maîtresse. Il chante les noces de l'univers et du poète :

0 hymen! 0 hyménéel

Tout est bon, tout est beau :

0 vaste Rotondité, en l'espace nageant, — toute couverte aux yeux de force et de beauté...

Sensualisme tout poétique et artistique, impossible pour Whitman de voir l'âme sans le corps :

C'est par vous seuls, solides et fluides fidèles, que nous découvrons Fàme; — par vous, couleur, forme, lieu, sublimité, idéalité; par vous toute preuve, comparaison, toutes suggestions et déterminations de nous-mêmes.

Il pense quim arbre vaut un homme :

(( Moi aussi je possède conscience et identité », chante le grand arbre rouge de Californie, — et tous les rochers et les montagnes l'ont et toute la terre...

Sa vision de la réalité est si aiguë qu'il la prolonge sans peine au plus lointain des temps, mais à une distance telle au delà de sa propre existence, que, pour la suivre, il est obligé d'imaginer une survie même corporelle. Il croit à la continuité des êtres, comme à leur personnalité :

Ce n'est pas assez d'avoir ce globe pour un temps, — je veux des milliers de globes et pour toujours...

L'idéal fut d'ailleurs pour lui « aussi absolu que le réel ». Tout à ses yeux avait un « résultat spirituel ». Écoutez-le chanter les laudes de l'âme :

L'âme énergique, indestructible, voguant dans l'espace à jamais, visitant toute région comme un vaisseau la mer...

Le vaisseau, l'immortel vaisseau de Tâme en voyage, en voyage I...

A cause de cette transposition du réel dans l'idéal,

nul ne fut plus que Whitman religieux et mystique.

II n'ignore pas la science. 11 chante dans un pays

R. MiCHACD. — Mystiques et Réalistes. 6

qu'elle transforme quotidiennement. Il souhaite des poètes « scientifiques et hégéliens ». Il se préoccupe d'accorder et de modifier ses rêveries avec les découvertes scientifiques. Mais il ne s'en tient pas là. Il rêve à la poésie « un couronnement métaphysique » et se rallie pleinement à la philosophie émersonienne en déclarant que « la science doit expliquer l'univers physique par l'univers spirituel et par là se transformer en religion ».

Ajoutez que ce primitif est parfaitement de son temps. Il introduit en ses htanies ce que les poètes hébreux, indiens ou grecs, qu'il imite, eussent été bien étonnés d'y rencontrer : le tableau de la civilisation industrielle du Nouveau-Monde à laquelle Whitman fut le premier, conformément au vœu d'Emerson, à trouver un sens spirituel et poétique. Il accueille les inventions et les découvertes; il voit dans l'inauguration du canal de Suez et du chemin de fer du Pacifique un « profit pour l'âme » ; il salue dans l'usine « la cathédrale de la sainte Industrie, plus grande que les tombeaux d'Egypte ».

L'Américain.

Le plus curieux dans le cas de Walt Whitman, poète américain, c'est l'absence totale en ses odes du clair-obscur et du spleen puritain qui voilent l'œuvre d'un Hawthorne, d'un Longfellow, d'un Whittier et d'un Edgar Poe. Whitman représente l'autre Amérique, l'Amérique optimiste et toute moderne, l'Amérique de la vie intense, des gestes en

plein air, de la fraternité déclamatoire et encombrante, TAmérique impérialiste et humanitaire. Ses odes prétendent être la conscience d'un peuple. Ce sont des cris, des appels jetés d'une rive à l'autre du nouveau continent, de New-York à San-Francisco, du Canada au Mexique. Le cœur poétique de Walt Whitman, orienté vers l'ouest, se fait conscience et centre des Etats-Unis de l'avenir qu'il prophétise et prépare.

De l'Amérique Whitman prétendit être en tous points le poète national et le barde, le pays et le poète « s'absorbant ». Il lui faut l'Amérique dans toute son ampleur :

La péninsule verte de Floride... le delta incomparable de la Louisiane, les c^iamps de coton de l'Alabama et du Texas, les collines et les vallons dorés de Californie, Cuba aux douces brises.

« Je jure, chante-t-il, que je veux avoir en moi toutes les qualités de ma race. » Qualités ou défauts, il en a la jactance, en effet. Il s'intitule orgueilleusement « instructeur d'athlètes ». En combien de vers n'a-t-il pas célébré la magnificence des corps vigoureux entraînés aux sports énergiques, fortifiés par de copieuses baignades, doué qu'il était lui-même, d'après témoins, d'une splendide complexion. « Toutes les actions héroïques, affirme-t-il, se sont accomplies en plein air. » Nul n'a tracé des jeunes hommes de l'Union un portrait plus fidèle :

les premiers à cheval, à lutter, à frapper le noir de la cible, à diriger un bateau, à chanter et à s'accompagner du banjo' dédaigneux des coups... '

11 célèbre, sans hypocrisie ni vergogne, l'épithalame de l'homme et de la femme « athlètes », s'unis-

sant pour assurer Tavenir d'une belle race. 11 vante la rude camaraderie, « le mépris américain des lois, des cérémonies, l'impatience de toute contrainte » qu'il ressentit plus que personne. Il se méfie de ce qui a été « importé sur un navire ». Il veut être « continental », poète de l'Amérique « isolée ». Dans sa passion d'indépendance, il va jusqu'à rêver d'un Shakespeare américain et « démocratique » pour l'opposer au Shakespeare anglais « féodal ».

Il était impérialiste et mégalomane. Il aimait à prophétiser le jour où les stars and st ripes flotteraient sur le vaste continent, Cuba et le Canada compris, du Mexique à la baie d'Hudson. Il voulait transformer en deux lacs américains l'Atlantique et le Pacifique. Une fois sur le trépied, il proclamait les États-Unis la première des nations. Il tenta, avec quelle ardeur! de se faire le centre des États, lui, Walt Whitman, en sa conscience de poète. Son patriotisme ne se borne pas à ressasser les cantates sur la guerre de l'Indépendance ni à décorer d'inscriptions grandiloquentes des événements souvent minuscules. Le présent le fascine; une plus grande guerre, « la guerre de Quatre ans », à laquelle il a participé, captive son attention :

La guerre rouge sera ma chanson des rues.

Outre qu'il leur doit la partie la plus populaire de son œuvre {Roulements de tambour), une série de tableaux de guerre qui sont d'un maître {L'Hymne funèbre de Lincoln, Capitaine, ô mon capitaine, Le passage du gué, etc.), ces quatre années terribles comblèrent le patriote. Avec quelle fierté, en ces régiments vêtus de bleu qui défilent dans la

poussière le long des roules de Virginie, il salue la jeunesse de l'Union! La voiLà, en chair et en sang, comme il l'aime, celte généreuse Amérique, prodigue d'une surabondante force. Les cheminées d'usine ont beau prendre d'assaut le ciel ainsi que les citadelles de finance sur le promontoire de Manhattan. Si pittoresques et poétiques qu'elles fussent à ses yeux, le poète se demandait parfois quel profit en retirerait l'Amérique idéale qu'il voulait construire. Les légions en marche pour l'affranchissement des esclaves dissipent ses craintes. Il a vu la démocratie américaine, loin des bourses et des banques, souffrir et mourir sur les champs de bataille et dans les hôpitaux pour une cause. Il ne doute plus de sa dévotion à l'idée.

Ce patriote souvent exalté n'a cependant rien d'un « jingo ». Sa sympathie est universelle pour les peuples comme pour les choses. Il a très dignement chanté la France et l'Irlande maîiieureuses. Autant et plus que patriotique, sa muse est humanitaire. II ne voit pas l'Amérique seule; il voit « la solidarité des races », les frontières européennes abattues, les rois détrônes, les nations réunies par la vapeur, le télégraphe, la presse et... les engins de guerre, la (( guerre divine » qui venait de rétablir l'Union.

Whitman n'est pas aveugle aux défauts de ses compatriotes. De son pays, nul, môme parmi les censeurs européens qui ne lui ont jamais manqué, n'a plus franchement étalé les imperfections. Il en a noté la cupidité, l'excentricité, la frivolité, «l'absence

de conscience morale », les excès d'individualisme, lui-même cependant individualiste convaincu et souvent forcené. Au sein de sa chère Union il appréhende des conflits, des désaccords possibles. Il craint que ce trop vaste corps ne vienne à manquer de cohésion, ou, comme il dit pittoresquement, de « squelette ». S'il n'y avait là qu'un « corps sans âme »! La prospérité matérielle des États-Unis ne lui fait pas illusion. « Ce n'est pas seulement, écrit-il dans ses Aperçus Démocratiques, qui contiennent en un fouillis de mots quelques idées géniales, ce n'est pas seulement les chemins de fer, le blé, le porc, le pétrole, le surplus de centaines de millions, qui peuvent mettre cette république haut, sinon au plus haut de l'échelle cosmique de l'histoire. Toute la grandeur du monde dépend de l'intellectualité. » Pour Whitman com.me pour Sully-Prudhomme,

C'est grâce à l'idéal que l'humanité dure.

Sur cette conviction, Whitman fonda pour l'avenir de son pays de larges espérances. Il rêvait de donner aux Etats-Unis « des poètes plus grands que leurs présidents ». « Les poètes d'Asie et d'Europe sont morts, s'écriait-il, il est temps de les surpasser. » Comme Victor Hugo avec qui il offre plus d'un trait de ressemblance, Whitman se fit du poète, « fils de Dieu » et « faiseur de nations », une idée sacerdotale et liturgique, celle d'un intermédiaire obligé entre l'univers divin et l'homme, l'idée d'un dépositaire de la conscience cosmique et morale. Et Whitman prophétisait l'avènement d'une littérature américaine révolutionnaire qui, en choquant les règles de Testhé-

tique et de la moralité traditionnelles, donnerait à son pays le « trust » du laurier sacré.

L'artiste.

Que Ton puisse être poète en anglais sans s'assujettir à la métrique traditionnelle, Whitman voulut en être la vivante preuve. S'il invente son vers libre et se passe des mètres traditionnels, ce n'est dans son cas ni paresse ni impuissance, mais plutôt, en art comme en politique et en morale, le même goût de liberté. La marche aventureuse de ses pensées, le désordre et la véhémence de ses émotions, rétendue de ses rêves demandaient un instrument nouveau et élargi d'expression. Il se fit donc un vers à la mesure de son souffle poétique, vers précipité, frénétique et haletant maintes fois, mais majestueux aussi, solennel, lent et toujours ample, quand la discipline poétique endigue ce qu'il pourrait y avoir de trop fougueux dans l'émotion. Le vers de Whitman, original et vaste, suggère le parallélisme des psaumes, les dénombrements homériques, les longues évolutions des poèmes sacrés de l'Inde, les litanies, les hymnes, les invitatoires et répons, le processionnal de la liturgie catholique. Il ne faut point nous y tromper, ce primitif est un artiste. L'art est consommé de ces libres et longs poèmes des Brins d'herbe dont la continuité du courant rythmique doit seule assurer l'unité, avec les déploiements et reploiements du vers avançant, reculant, avec une « certaine régularité, tel le retour des

vagues grandes ou petites sur le rivage, roulant sans interruption, s'élevant et retombant à propos ». Tel est bien le charme des poèmes de Whitman avec leurs vastes évolutions que diversifient d'harmonieuses retombées. L'impression dominante que produisent les Brins cVherhes est celle de l'étendue, d'une étendue animée et grouillante dont le poète nous fait pressentir à la fois l'immensité et les moindres détails.

Une théorie lui était chère et il l'empruntait à Emerson: celle du réalisme poétique, l'idée que c'est la nature qui compose les plus beaux vers. Ses odes sont tout près de l'objet qu'elles chantent; elles prétendent n'en être que la transposition et pour ainsi dire la mimique :

0 la voix des animaux ! 0 la rapidité et l'équilibre des poissons ! 0 la chute des gouttes d'eau en un poème! — 0 le soleil et le mouvement des vagues en un poème!

Le poète selon Whitman n'est qu'un reporter^ un écho :

Je crois que je ne ferai qu'écouter, — pour accroître ce que j'entends en moi, — et laisser les sons venir à moi.

La poésie préexiste au poème qui doit l'incarner. Les belles formes viennent, d'elles-mêmes et tout naturellement, s'incarner en de beaux vers. Le rôle du poète consiste à capter cette poésie éparse sur l'eau, sur la terre et dans le ciel, en lui préparant un habitat digne d'elle.

L'air est peuplé d'harmonies « vaguement empor-

tées en l'air nocturne, inaperçues et point écrites, que le poète saisit pour les produire au grand jour ».

Dans' cette parfaite et musicale ressemblance réside Texcellence des rythmes. Whitman composait et corrigeait ses poèmes en plein air, non point en strict imitateur, mais pour se tenir sous Tinfluence de la Nature et nous en transmettre les vibrations. La Nature est la clef de ses poèmes :

Si vous voulez me comprendre, allez sur les hauteurs ou au bord de Feau, — le premier moucheron venu vous expliquera, — une goutte d'eau, un mouvement des vagues sera la clef; — le maillet, la rame et la scie secondent mes vers.

Hymne de foi en un monde sans cesse rajeuni par l'effort humain, il faut non le lire, mais le déclamer, en le scandant d'une vive allure de trappeur, de soldat ou de matelot. Ses odes appellent l'accompagnement du pas rythmé, de la musique qui passe, des avirons qui frappent l'eau en cadence, de la libre course en plein espace. La voile qui claque au vent, le grondement de l'orage, l'élan des vagues, les sursauts de la houle, l'entrain des vents, la clameur des foules sont l'accompagnement naturel de ses vers.

il nous en avertit. Il n'est pas un poète de société qu'on lit en chambre ou dans les bibliothèques, mais c( en cachette » et loin de tous, « dans un bois, derrière un rocher, en plein air, au sommet d'une colline, sur la mer, sur la plage, dans quelque île tranquille... »

Étant donné la complexité, la cohue des images que l'imagination de Whitm.an embrasse et l'étendue de ce vaste corps, un rythme énergique était pour lui

de toute nécessité. Ainsi Tappareil cinématographique assure par la rapidité des rotations la cohésion des images qu'il projette sur Fécran. L'illusion de la vie dépend de la vitesse des mouvements. C'est de mouvement plus encore que de couleur que Whitman est épris :

Toutes les pulsations du monde se concentrent et battent pour nous, dans notre rythme occidental.

Sa poésie connaît d'infinis cheminements. Ses vers s'avancent comme « une procession eurythmique et belle », sur la Grande Route, par des avenues sans limites, ayant devant soi tout l'espace :

Donne-moi de contenir tous les sons (criai-je en une folle lutte), — Emplis-moi de toutes les voix universelles, — Donne-moi leurs palpitations et celles de la Nature, — les tempêtes, les eaux, les vents, les opéras, les chants, — les marches et les danses, — Parle, — inonde, — car je voudrais tout saisir.

Il faut sans doute dans ce rythme faire large la part de l'élément national. Goût de mouvement, de libre expansion et d'espace, Whitman reproduit magnifiquement l'allure de tout un peuple bien connu pour son entrain physique et spirituel, son optimisme, son goût du changement et du voyage, ses aspirations vers le mieux, peuple en évolution et en création incessantes :

0 quelque chose de dangereux et de redoutable! — Quelque chose de bien éloigné d'une vie mesquine et pieuse 1 Quelque chose de neufl quelque chose d'extatique 1 — Quelque chose d'échappé à l'ancre et de voguant libre !

Cités surpeuplées d'outre-mer, pareilles à ses odes où, du matin au soir, la cohue humaine se presse,

grondements, trépignements, tout ce qui, en vingtquatre heures de jour et de nuit, s'écoule, d'une pointe à l'autre de hi péninsule de Manhattan, d'une rive à l'autre des amples fleuves, trains qui roulent, sirènes qui hurlent, les grands steamers qui entrent au port ou le quittent. Tout ce que le voyageur voit passer devant ses yeux ahuris, Whitman la senti et noté, avec la rumeur des foules, dans un pêle-mêle d'images et de bruits les plus pittoresques et, parfois, les plus incohérents du monde. C'était là pour lui poésie pure, formes mouvantes et vibrantes, rythmes de la cité qui devaient, comme ceux de la mer et de la forêt^ suggérer et éprouver les cadences écrites. A cette énorme anarchie, étant poète, Whitman impose sa norme, la discipline et l'eurythmie des vers.

Non moins que le génie du rythme, Whitman a le génie de l'évocation et le don d'associer en les amplifiant les images, comme il a le don d'amplifier les mouvements :

En lui la latitude dans toute sa largeur, la longitude dans toute sa longueur.

Globe-trotter poète, avec quel amour W^hitman s'essaie au jeu de rapprocher dans ses vers les antipodes I 11 n'a qu'à appeler, à crier son Salut au monde! Qu'entends-tu? que vois-tu? Les bruits, les visions affluent. Du moindre objet Whitman imagine les relations universelles. Dans Le Chant de la Hache, il célèbre les gestes de la cognée et il entreprend le tour du monde à partir du simple brin d'herbe. Du

bria d'herbe à l'arbre, de l'arbre à la cognée faite de son bois, de la cognée à la maison qu'elle aide à construire, l'association des idées l'emporte et le tableau s'amplifie à l'infini. Aux murs de la maison Whitman découvre l'image d'un navire et l'imagination poétique met à la voile. La hache évoque les mâts qu'elle façonne, les pontons, les forges, les batailles, les sacrifices, les exécutions, la guerre et par la guerre finalement les héros. Les images s'appellent, s'accrochent, se poussent. Du monde, par un procédé familier à Whitman, nous aboutissons à l'homme, plus important pour lui que l'univers et qu'il ne perd jamais de vue. A chaque coup que frappe la hache, une nouvelle vision surgit, et du réel, par échelons successifs, par une ascension au fond toute platonicienne, le poète s'élève en plein idéal.

Il a de môme le sens aigu de l'unanime et du simultané^. Un de ses jeux favoris consiste à revivre, à la même minute, l'existence universelle et à s'incarner à la fois dans les personnages les plus divers. Dans son curieux poème des Donneurs, il veut nous donner l'impression de la rotation terrestre qui emporte l'humanité dans la nuit. Conditions, sexes, âges môles, il évoque et revit les existences les plus diverses. Passant parmi les hommes endormis, il rêve

1. Et voilà sans doute pourquoi une des écoles poétiques les plus originales de ce temps, — VUnanimisme, sous la direction de M. Jules Romains, — l'a réclamé comme un maître (Cf. l'enquête littéraire publiée par M. E. Ilenriot sous le titre : A quoi rêvent les jeunes gens, 1913).

tout haut à leur place. Nous entendons tour à tour Tacteur, l'actrice, Télecteur, le politicien, rémigrant, l'exilé, le criminel, Famant. Nous assistons à un naufrage, à la relève des morts. Voici Washington au siège de New- York. Nous recevons la visite d'une Indienne mystérieuse qui ne reviendra jamais plus. En rêve, le haineux crie sa colère; une autre voix vante la douceur de l'amour et de Tété. Et la terre tourne. Le poète chante la nuit qui berce et console, confondant les destinées et les songes. Dans l'ombre plus de crimes, plus de difformités. Qu'ils sont beaux ceux qui dorment déshabillés :

Emportés la main dans la main par toute la terre, d'orient en occident, couchés dévêtus...

Le soleil va surgir, mais que la nuit revienne! Le poète encore aspire après sa paix.

Roulements de tambour.

Poète humanitaire et social, la Guerre de Sécession enthousiasme Whitman. Il a trouvé sa voie. Guerre pour l'idéal, guerre pour l'Union, que fit-il d'autre dans ses poèmes sinon d'attirer à soi, comme le sang vers le cœur, pour les associer dans sa conscience poétique, les éléments multiples et disparates qui composaient les États-Unis? C'est pour cela que le Nord prend les armes et que Whitman est son soldat. Debout! Sacrifions tout à l'idéal. Le même rêve de poétique unité qu'il chantait dans ses Feuilles d'herbe va se réaliser sur les champs de bataille.

Autrefois le poète courait le monde en quête d'émotions. Aujourd'hui la guerre le comble. Voilà une tâche virile et des émotions dignes de lui. Voici « toute la puissance menaçante du globe soulevée autour de lui pour nourrir son âme heureuse et haute », des « torrents d'homme », un « Niagara d'humanité ». Le poète « absorbe cette immortelle et forte nourriture » :

Affamé, affamé, affamé d'énergie primitive et de la force indomptée de la Nature, — Seule chose qui me rafraîchissait et que j'aimais; — J'attendais que jaillît le feu déchaîné, — sur l'eau et l'air longtemps; ~ Mais à présent je n'ai plus à attendre, je suis pleinement satisfait — rassasié; — J'ai vu le véritable éclair, — j'ai vu mes cités électriques; — J'ai vécu pour voir l'apparition de l'homme et le réveil de la belliqueuse Amérique; — Je ne me nourrirai plus des solitudes septentrionales, — Je n'errerai plus sur les montagnes, je ne m'embarquerai plus sur l'orageuse mer.

Debout 1 il ne s'agit plus de bâtir des villes, de coloniser les déserts, le temps de faire fortune est passé. La Démocratie souveraine appelle aux armes, il faut se battre quoiqu'il en coûte et tout sacrifier à cette cause sacrée :

Roulez 1 Roulez, tambours ! — Sonnez, clairons, sonnez!

Dans les écoles, dans les églises, plus haut que le fracas des villes. Plus de plaisirs, plus d'affaires, plus de commerce ni de plaidoiries :

Roulez I Roulez I tambours ! — Sonnez ! clairons ! sonnez I — Pas de trêve, — ne vous arrêtez pas à des questions; — N'importe les timides, — n'importe qui pleure ou prie; — N'importe que le vieillard supplie le jeune homme; ~ N'écoutez pas la voix de l'enfant, ni les supplications de la mère;

Faites trembler sur le brancard qui les porte les morts qui gisent en attendant le corbillard, —

A force de frapper fort, tambours terribles, — à force de sonner haut, clairons I

Ce devoir souverain, le Drapeau étoile Tincarne. Dans Le Chant de la Bannière, Whitman célèbre ce mysticisme spécial, cette religion de Tétendard qui caractérise FAméricain. Alors, comme aujourd'hui, que le drapeau étoile flotte sur « des hommes braves et libres », d'un confin à Fautre du Nouveau Continent. Mais Funanimité dans le sentiment patriotique n'est pas complète. Il y a des sceptiques. Le drapeau a besoin du poète, porte-parole du patriotisme américain dans ce qu'il a de plus idéal, pour faire comprendre à tous leur devoir. Un enfant, son père et le poète sont réunis au pied du mât qui porte l'étendard surmonté du penon de guerre. Un colloque s'engage. L'enfant écoute et comprend l'appel du drapeau qui claque au vent. C'est la patrie, c'est l'humanité qui appelle. Mais le père s'elTrare : le drapeau, c'est la guerre et le danger. Il faut que le poète intervienne et prenne le parti de l'enfant. L'instinct puéril et l'intuition poétique s'accordent et triomphent du bon sens utilitaire :

Oui, tout à jamais pour tous! — dit Fétendard, — de la terre à la mer, du nord au midi, de l'est à l'ouest... — Pour fondre, retenir, revendiquer, dévorer tout cela; — et non plus d'une lèvre clémente, avec un bruit harmonieux, — Mais pour tout de bon, émergeant de la nuit, voix non plus persuasive, — mais croassant comme les corbeaux dans le vent.

A cet appel, le poète exulte. « En lui circule à pleins bords le sang du monde. » Il a enfin trouvé un sujet digne de ses chants. Il voit , il veut parler. Grâce à Tinstinct d'un enfant, il a compris, venu d'en haut, « Tappel et la requête ironiques du drapeau ». Au drapeau il fait d'avance le sacrifice de la prospérité nationale. Il lui abandonne « les maisons de bon rapport et de solide assiette, pleines de confort, bâties avec de l'argent ». Le drapeau avant tout :

0 drapeau! Tu n'es, toi, ni ce précieux argent, ni le produit de ces fermes, ni la bonne nourriture matérielle, — ni les bons entrepôts, ni ce qu'apportent les bateaux sur le wharf;

— ni les vaisseaux superbes à voile ou à vapeur qui vont chercher ou qui transportent leur cargaison, — tu n'es point les machines, les véhicules, le commerce, les revenus,

— Mais toi, tel que désormais je te vois, — jailli de la nuit avec ton bouquet d'étoiles (d'étoiles en expansion 'continue);

— Toi qui sépares la nuit du jour, qui tranches l'air, touché par le soleil, mesurant le ciel, — qu'avec passion découvre et après lequel soupire un pauvre petit enfant, — alors que d'autres restent à leurs affaires ou à parler d'un air entendu et à ressasser à jamais le mot d'argent. — 0 penon qui ondules là-haut comme un serpent, aux sifflements étranges,

— hors d'atteinte, — pure idée, — objet de furieuses batailles, au prix de la mort sanglante, — aimé par moi! — 0 tant aimé! — Et toi, bannière qui guides le jour avec tes étoiles tirées de la nuit! — Sans valeur, objet pour la vue, au-dessus de tout, demandant tout, — (possesseur absolu de Tout), — ô bannière et penon ! — A mon tour je quitte tout le reste ; — si grand que cela soit, cela n'est rien, — les maisons, les machines ne sont rien, — je les perds de vue; — Je ne vois que toi, ô penon de guerre! 0 si vaste bannière rayée, je ne chante que toi, — Qui claques là-haut dans le vent.

Dans ses Roulements de tambour, mêlés à d'admirables appels aux armes, Whitman a su faire tenir

tout le pathétique et le pittoresque de la guerre, visions brèves mais saisissantes, et encore aujourd'hui vivantes et actuelles : défilé de régiments, scènes de carnage et de champs de bataille, cavalerie traversant un gué, bivouac sur la montagne; toute la guerre est là. C'est surtout dans ses poèmes de l'Ambulance que Whitman se montre évocateur et émouvant. Parti comme infirmier volontaire, il nous décrit les scènes poignantes dont il est le témoin journalier. On les croirait extraites du carnet d'un chirurgien d'aujourd'hui. Whitman est là dans son rôle de a panseur de plaies » :

Portant les bandages, Teau et l'éponge.

Droit 'et vite je m'en vais vers mes blessés,

Là où ils gisent sur le sol, apportés après la bataille;

Là où leur sang précieux rougit l'herbe, le sol;

Ou bien vers ceux qui sont rangés sous la tente d'ambulance ou sous le toit de l'hôpital;

Vers les longues rangées de couchettes, en haut et en bas, de chaque côté, je retourne;

De chacun et de tous l'un après l'autre je m'approche, — et n'en oublie aucun...

En avant! en avant! — (ouvrez les portes du temps! ouvrez les portes de l'hôpital!)

Je panse la tête fracassée (pauvre main frénétique, allons, ne déchire pas tes bandages);

La nuque du cavalier, avec la balle de part en part, je l'examine;

Le râle de la respiration est rauque et pénible, les yeux sont déjà voilés, et pourtant la vie se débat encore ferme;

(Viens, douce mort! que je te persuade, ô belle mort! Par pitié, viens vite!)

Voici l'arrivée des blessés, les funérailles, les longues veillées sous la tente. C'est le petit jour, Whitman est venu respirer l'air frais au dehors. On

R. MiciiAUD. — Mystiques et Réalistes. 7

apporte trois civières, trois formes inertes sur les brancards, Whitman s'approche :

Curieux je m'arrête en silence.

Et alors doucement de dessus le visage du plus proche, du premier, je soulève la couverture : — Qui es-lu, vieillard roide et farouche, aux cheveux tout gris, la chair défaite autour des yeux? qui donc es-tu, cher camarade?

Puis je vais au second: — Qui donc es-lu, mon enfant chéri? — Qui donc es-tu, doux ami, avec tes joues encore en fleur?

Au troisième à présent, — visage ni jeune ni vieux, très calme, comme d'un bel ivoire à la blancheur jaunie; — Jeune homme je crois te connaître — ton visage est le visage du Christ lui-même; — Mort et divin et frère de tous, et qui est de nouveau là gisant. [Scènes dans le camp au point du jour.)

Et voici les tragédies de l'arrière, la lettre encadrée de noir qui vient tuer l'espérance dans les cœurs aussi sûrement que la balle troue les poitrines. C'est l'automne, dans un village de TOhio lointain. Le père et la mère sont aux champs. Le fils est parti à la guerre :

Les arbres d'un vert, d'un roux, d'un pourpre plus foncés, — Ombragent doucement les villages de FOhio, avec leurs feuilles qui tremblent à la brise; — Les pommes mûres pendent aux vergers, et les raisins aux tonnelles; — (La sentez-vous l'odeur des raisins sur les vignes? — Et cette odeur de sarrasin là-bas, où bourdonnaient tout à l'heure les abeilles?) — Là-haut le ciel s'étend si calme, si transparent, après la pluie, avec les merveilleux nuages; — Sur la terre tout est calme, vivant et beau — et la ferme a l'air prospère.

Le facteur apporte une lettre :

Quittez donc les champs, mon père, voici une lettre de

Pete; — Venez donc à la porte, maman, — voici une lettre de votre cher fils...

Comme les doigts tremblent et les yeux se mouillent! On est sans nouvelles depuis si longtemps. La lettre est signée d'un inconnu : a blessé au ventre escarmouche de cavalerie, transporté à l'hôpital, bas à présent, mais ira mieux bientôt... » Pauvre mère :

Ah! seule et unique forme que je vois, — Parmi l'Ohio fécond et riche avec toutes ses villes et ses fermes, — Forme mortellement blanche au visage, la tête lourde et si faible — qui s'appuie contre la porte... '

Les petites filles accourent, silencieuses et craintives, et la grande sœur fait de son mieux pour encourager les vieux parents :

« Ne vous désolez pas, chère mère.... Voyez, la lettre dit que Pete ira mieux bientôt. »

Hélas! « Pete n'ira jamais mieux», et, pendant que les parents sont là sur le seuil, Pete n'a plus besoin d'être mieux. Il est mort.

Le besoin ardent de sympathie qu'éprouvait Whitman est satisfait. Transformé en bon Samaritain, il fait aux blessés l'offrande de son optimisme. ' Il s'appelle désormais le woiind-dresser, le panseur de plaies. Où l'on souffre, où l'on meurt, sa Muse généreuse est présente. Il exulte de pouvoir s'agenouiller devant l'humanité souffrante. On dirait Joseph d'Arimathie devant la victime du Golgotha. il est né pour panser, pour baigner et pour oindre.

Penché sur les brancards, les pauvres chairs pantelantes que Ton rapporte du champ de bataille sont saintes et sacrées pour lui. Dans ces « raccourcis d'atomes », Whitman découvre tout Tunivers. Il se voue aux blessés et aux morts; il les caresse, il les choie avec des mots d'épouse et de mère, « ses camarades », ses « chéris », ses « chers enfants ». Ombres héroïques, il les rassemble partout où elles errent pour leur offrir Thospitalité dans son cœur. Aux soldats morts pour la patrie, il dédie un de ses plus beaux poèmes :

Cendres des Soldats.

Encore un vers pour vous,

Soldats dans les rangs, ô volontaires,

Qui, combattant bravement, êtes tombés silencieux

Pour combler d'anonymes tombeaux.

Morts de nouveau debout et vivants, — poussières et restes

de vie,

Je chante ce chant de mon âme silencieuse, au nom de tous les soldats morts.

Faces si pâles aux yeux merveilleux, très chers, serrezvous plus près encore;

Venez plus près, mais ne parlez point,

Fantômes des disparus innombrables!

Invisibles à tous, soyez désormais mes compagnons!

Suivez-moi pour toujours! ne m'abandonnez point tant que je vivrai.

Douces sont les joues en fleur des vivants! douces sont les voix harmonieuses!

Mais doux, oh! combien doux sont les morts aux yeux silencieux !

Camarades très chers! tout est fini depuis longtemps,

Sauf l'amour, — et quel amour, ô camarades!

Parfum qui monte des champs de bataille — et s'élève des fétides odeurs !

Parfume donc mon chant, ô amour! amour immortel!

Donne-moi de baigner les ombres de tous les soldats morts,

De les ensevelir, de les embaumer, de les couvrir tous d'un tendre orgueil I

Parfume tout! assainis tout!

Nourris et fais fleurir ces cendres,

0 amour! ô chant! dissous tout, féconde tout dans cette chimie suprême.

Donne-moi inépuisablement, — fais de moi une fontaine,

Que partout où je vais, j'exhale l'amour comme une rosée fraîche et éternelle,

Pour les cendres de tous les soldats morts.

Soldats tombés au champ d'honneur et maintenant perdus en quelque fosse anonyme, le bon poète ne vous oublie pas. Qu'est-il besoin d'ossuaire et de monument votif! Confondus maintenant avec la bonne terre maternelle, — terra patria, — avec quelle ferveur le poète vous confie à la grande nature, « la grande mère de tous ». Les voici, ces restes glorieux mêlés à l'humus de leurs origines, cpars dans le ciel, la terre et les eaux. L'univers ennobli par leur présence est une châsse immense, un reliquaire. En eux nous nous mouvons et nous sommes. Poète humain et cosmique, Whitman associe la Nature à son deuil. Il retrouve la religion des morts, nous reporte aux origines mythologiques, aux lares et aux mânes de la cité antique nés des mêmes préoccupations morales, patriotiques et poétiques.

De là le beau mythe, à la fois antique et chrétien, hymne à la Nature où l'on retrouve un écho du Slahat Mater, dans lequel Whitman nous montre la Nature penchée sur les morts ;

il'2 .V/STIQ'JES ET RÉALISTES ANGLO-SAXONS

Pensive, regardant ses morts, j'entends la Mère de Tous,

Désespérée, abaissant les regards vers les corps mutilés, les formes qui couvrent les champs de bataille;

(Tandis que le dernier canon cessait le feu, — mais que l'odeur de la poudre flottait encore;)

Appelant à elle la Terre d'une voix lugubre en marchant; ' Absorbe-les bien, ô ma Terre, cria-t-elle, je t'en prie, ne perds point mes fils; ne perds pas un atome d'eux;

Et vous, cours d'eau, absorbez-les bien, prenant leur sang précieux;

Et vous, sites divers, et toi, air qui flottes légèrement sur nous,

Et vous toutes, essences du sol et de la germination, — et vous, profondeurs de mes fleuves ;

Et vous, penchants des montagnes, — bois où dégoutta le sang vermeil de mes enfants chéris,

Et vous, arbres, jusqu'au fond de vos racines, pour les léguera tous les arbres futurs.

Absorbez mes morts, — absorbez les beaux corps de mes jeunes hommes, —

Et leur précieux, précieux, précieux sang;

Le recevant en dépôt, rendez-le-moi fidèlement, après bien des années écoulées,

Dans l'essence invisible et l'odeur du sol et de l'herbe, après des siècles ;

Dans l'air qui s'élève des champs, — rendez-moi mes chéris, — rendez-moi mes héros immortels;

Exhale-les-moi dans des siècles, — souffle-moi leur souffle — qu'aucun atome d'eux ne se perde ;

0 années et tombeaux I ô air et terre! ô mes morts, doux arôme !

Exhale-les, éternels, douce mort, après des années et des siècles.

De tels poèmes font honneur au pays qui les a produits autant qu'au poète. Jamais le patriotisme américain ne s'est élevé si haut en poésie.

« Walt Whitman, écrit William James qui a fait au poète une place parmi les témoins de L'Expérience religieuse^ fut de la race authentique des prophètes », de ceux pour qui la poésie est avant tout révélation, inspiration, extase et seconde vue, et qui, en pleine modernité, prétendent, comme Hugo, réincarner en eux Tâme du vales antique. En pays anglo-saxon, où la distinction n'a jamais été aussi nette qu'en France entre Tordre mystique et poétique, bien des gens trouvent en Whitman un prophète et une Bible. C'est la Bible de l'optimisme absolu. Nul mieux que lui ne sait, d'un vers, d'un mot, nous ouvrir des horizons vastes.

Poète inspiré, il faut, pour le goûter, partager ses sympathies et ses enthousiasmes. Il défie la critique et veut pour lecteurs des frères et des amis. Whitman est tout en promesses. Il prétend tout posséder, tout créer. On n'avait jamais composé ainsi tant de poèmes pour nous dire uniquement son ambition d'être poète. Whitman est par excellence le poète de l'aspiration et du désir. Les matériaux poétiques sont à profusion dans son œuvre et il y en a en vérité de quoi construire un monde, mais le monde est resté à l'état de nébuleuse et de chaos.

Encore une fois, Whitman nous intéresse surtout par son allure et son rythme. Sa poésie est un perpétuel sursaut, un assaut, un élan. Il faudrait pour le suivre se faire chemineau, pionnier, soldat, et partir à la conquête d'un idéal ou d'un monde. Ses

poèmes sont une musique entraînante qui nous chante la joie de vivre.

Dans SCS Feuilles dlierbe symboliques, un homme grandit sous nos yeux en s'appropriant Tunivers. Ses brins d'herbe ont une valeur médicinale. C'est le pantagruelion de Rabelais, Therbe souveraine entre toutes, herbe colossale et magique, bonne à tout construire et à tout guérir, capable de nous conserver en allégresse et santé perpétuelles. C'est « la nourriture des dieux, » qui transforme les hommes en géants ^ L'homme nouveau, le surhomme, homo americanus, devait sortir des mains de Whitman, et il serait né de ses odes si l'enthousiasme y avait suffi. Le but de son voyage poétique était de découvrir ce compagnon idéal. et de dimensions colossales, dans la société duquel le poète devait assouvir d'un trait sa soif presque morbide d'efîusion et de sympathie.

Avec ses cris, ses appels, ses élans, ses défis, ses embrassades, l'étalage énorme de son moi mêlé au monde, ses poèmes offrent quelque chose de barbare. On chercherait en vain son pareil dans la poésie ancienne et moderne. Rarement vit-on poète plus effréné et qui, refusant de s'abstraire dans la création poétique, prétendit s'élancer à la poursuite de l'objet qu'il chante pour le posséder, et cet objet est le monde, concentré en Walt Whitman, « un Cosmos ».

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