Ce mythe est déjà indiqué dunsYIliade {U
rière du héros solaire. Elle doit avoir le même caractère. Bien qu'il soit difficile de préciser dans le détail la signiGcation de ce mythe d'antique origine, on peut cependant en entrevoir l'idée dominante. Apollon, aussi bien qu'Héraclès, nous apparaît comme un dieu souffrant et momentanément éprouvé. Il expie le triomphe qu'il a remporté sur les puissances monstrueuses de la nature. Sa liberté est entravée ; il obéit au lieu de commander, et il ne reparaîtra dans sa gloire divine qu'après un temps déterminé. Est-il téméraire de supposer que nous avons là une expression mythique des épreuves auxquelles le soleil a l'air d'être soumis? L'astre puissant qui, dans la chaude saison de l'année, a vaincu ses ennemis et fait rayonner sa majesté aux regards des hommes, plus tard, devient esclave : enchaîné dans les liens de Thiver, il perd sa force et son éclat ; il pâlit et disparaît, et semble relégué au nord de la Grèce, dans les conlrées d'où viennent les neiges et les frimas.
La même image s'exprime plus nettement dans les fables qui concernent Apollon HyperboPéen. Mais la tradition y revêt une autre forme. Apollon n'est plus l'objet d'une sentence de bannissement que Zeus aurait prononcée. Son exil est un exil volontaire; c'est celui du dieu voyageur qui, chaque année, aime à quitter ses sanctuaires de Grèce et à prendre la roule d'une lointaine et mystérieuse région où il doit séjourner, pour en revenir à une époque fixe. Cette région est la région hyperboréenne, celle qui s'étend au delà de Borée, le dieu de l'hiver et des ouragans, qui avait son séjour sur la chaîne des monts Riphées : région idéale dont les anciens ont en vain cherché à déterminer la place dans le voisinage de la Scythie ou sur les bords du Danube*. De vagues renseignements parvenus de bonne heure aux Grecs sur la longueur des jours et la brièveté des nuits dans les pays du Nord* leur firent imaginer sans doute cette merveilleuse contrée. Située au delà du règne de Borée, elle échappe à sa funeste action; elle ne connaît point les rigueurs de l'hiver ; les ombres de la nuit ne Penveloppent jamais; elle est sans cesse illuminée des purs rayons du soleil. Ce royaume de l'éternelle lumière devait être le séjour favori du dieu radieux, d'Apollon, qui aimait à s'y transporter et à y vivre une partie de l'année, au milieu d'un peuple d'hommes heureux et justes, occupés à chanter ses louanges. Les Hyperboréens étaient conçus comme les prêtres et les serviteurs chéris du dieu. Quand celui-ci les avait quittés, ils continuaient à l'honorer ; ils lui faisaient parvenir leurs offran-
i. Voir Vôicker, Mylh, Geogr., 145-170.
2. On en trouyc un premier témoignage dan** un vers de VOdyitaée, X, 86 : 'E'/vW yàfi
104 MYTHOLOGIE DE LA r.RËGE ANTIQUE.
des jusqu'à Dèlos et jusqu'à Delphes'; et les traditions de i
i deux
pays attribuent à ce peuple mythique un rôle important dans l'institution du culte d'iVpollon sur le sol de Grèce*.
Ce culte rappelait par des rites spéciaux le séjour du dieu chez les Hyperborécns. A la fin de l'automne, des hymnes, qui devaient avoir un caractère grave et triste, chantaient le départ {à-!:ibrni.\t) d'Apollon pour sa retraite favorite; an renouvellement de la belle saison, des hymnes d'un ton différent retentissaient àDèloset àDelphcs; c'étaient les hymnes xXi^tixc: qui rappelaient le dieu trop longtemps absent et qui saluaient son retour (ixt«]{j.ta) . A ce moment-là, disait-on, Apollon revenait de la région hyperboréennc, monté sur un char qu'enlevait rapidement à travers les airs un attelage de cygnes au vol infatigable. Une peinture de vase (ûg, 22) nous montre le dieu qui touche déjà au pal-
- ApoLlao hypertMi-écd
mier de Dèlos ; il tient à la main la cithare et le laurier, et il est monté sur un cjgne. Cet oiseau était donc le symbole de cette réapparition, de cette révélation nouvelle du dieu qu'on fêtait à Delphes dans les Théophania^. Le cygne au plumage éblouissant, à la blancheur immaculée, était l'emblème naturel de l'éclatante et pure lumière qui était rendue aux hommes*. Le f>ryplion que monte quelquefois Apollon Hyperboréen à la place du cygne avait une signification analogue.
ir Hérod-, IV, Î3-35; Ttm., I, 31, 2 ; V, 7, I
Cet animal fantastique, mêlé par Aristcas de Proconnèse aux fables des Arimaspes et des Hyperboréens, et dont les artistes s'emparèrent comme d'un motif d'ornement^, est d'origine orientale. Mais, dès le temps d'Hérodote, il a, dans les traditions grecques, un rôle déterminé. D'après cet historien, qui reproduit sans doute les inventions d'Aristéas, les gryphons disputent aux Arimaspes l'or qui se trouve dans les régions septentrionales de l'Europe, et ils veillent d'une façon jalouse sur leurs trésors '. Ces gardiens de l'or des contrées boréales se trouvent donc en rapport avec Apollon Hyperboréen, avec le dieu de la lumière dorée, auquel en Grèce le brillant métal était consacré; et, comme les cygnes, ils peuvent ramener le dieu dans ses sanctuaires du midi.
Ce retour d'Apollon avait été chanté par Alcée dans un péan, dont le rhéteur Himérios nous a laissé une analyse qui offre plus d'un trait significatif. Quand Apollon fut né, disait le poète lyrique, Jupiter le para d'une mitre d'or et d'une lyre; il lui donna un char attelé de cygnes et il l'envoya à Delphes, près de la fontaine Castalie, pour y annoncer ses oracles. Mais le dieu, sans écouter les ordres de son père, dirigea le vol des cygnes vers le pays des Hyperboréens. A cette nouvelle, les Delphiens sont en émoi ; ils chantent des hymnes ; ils entonnent un péan ; ils supplient le dieu de venir parmi eux. Celui-ci résiste longtemps à leurs instances, et c'est après un séjour prolongé qu'il dirige vers Delphes son attelage ailé. Alcée, dit Himérios, ramenaii Apollon de chez les Hyperboréens au plus fort de la chaude saison ; et la lyre du dieu semblait faire retentir l'hymne de l'été, et à son apparition éclataient les chants des rossignols, des hirondelles et des cigales, et la nature entière saluait le retour du dieu de l'harmonie'. — C'était donc en été, d'après Alcée, ou, suivant des témoignages plus précis, au printemps^, que le dieu hyperboréen faisait son apparition, alors que le soleil, longtemps absent, se manifestait de nouveau dans sa puissance et dans son rayonnant éclat. C'était la fête de la lumière. Le culte de Delphes faisait ressortir ce contraste, dès longtemps aperçu par l'imagination grecque, entre le soleil pâle et souffrant de l'hiver et le soleil étincelant et triomphant de l'été. « A Delphes, ditPlutarque, du printemps à l'automne, retentissent les louanges d'Apollon et le péan ; mais, en hiver, le péan se tait et l'on n'entend plus que les accents du dithyrambe et le récit des souffrances de Dionysos *. »
1. Le gryphon apparaît pour la première fois sur un cratère consacré dans THénBon de Sani08(Herod.,IV, 152).
2. Herod., HI, 116; IV, 13, 27. V. Welcker, GrUch. GôUerUhrey II, 464.