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pour être convaincu que le soleil de M. Mûller et le nuage de H. Kuliu ne rendent pas compte de tout.
On nous assure, en outre, que le langage a traversé, à une époque trèsreculée, une phase à laquelle on donne le nom de phase mythique^ où les mythes naissaient en foule, avec une sorte de nécessité, et, en s'accumulant. composèrent le trésor commun de toutes les traditions et de toutes les superstitions religieuses de l'Inde, de la Perse et de TEurope. Mais cette période créatrice des mythes n*a-telle donc pu se prolonger bien au delà de la séparation des peuples ariens, et chacun de ces peuples, tout en conservant une part plus ou moins grande de l'héritage antique, n*a-l-il pas dû y ajouter bien des richesses nouvelles tirées de son propre fond? S*il est des mythes grecs auxquels on peut assigner une date historique, combien d'autres ont dû prendre naissance dans cette période obscure et indéterminée qui a précédé en Grèce les temps homériques ! Qui ne voit en outre que, si les religions de la race arienne sont le reflet des impressions de la nature, ces religions ont dû emprunter à chaque sol et à chaque climat des caractères divers I Des dieux in* connus aux premiers Ar^as ont pu éclore sous le ciel de Grèce, et ces. dieux n'étaient point les mêmes que ceux qu'enveloppaient les brouillards de la Germanie. LesAr^as, avant leur dispersion, n'avaient pas vu la mer. Les divinités helléniques de la mer, si elles ne sont pas empruntées à d'autres peuples riverains de la Méditerranée, pourront donc avoir un caractère original. La mythologie des Grecs nous paraît ainsi renfermer beaucoup moins d'éléments primitifs que leur langage, et nous sommes disposé à faire aux créations, relativement récentes, de leur imagination religieuse une part plus large que la niytliologie comparée ne veut l'accorder.
Ces objections et ces réserves ne peuvent faire oublier les éminents services qu'ont rendus à l'étude des religions antiques les savants dont nous venons de parler. Ces premiers explorateurs ont pu quelquefois faire fausse route dans le monde nouveau où ils s'engageaient ; mais, grâce à eux, ce monde est ouvert ; on en connaît désormais le chemin. Si l'on est encore loin de s'entendre sur la signification de chacun des détails de la mythologie grecque, au moins est-on d'accord sur le caractère général de cette mythologie et sur la direction où doivent tendre maintenant tous les efforts de la critique qui s'y applique. C'est dans les impressions simples produites sur l'âme de l'iiomme par le spectacle de la nature et de ses phénomènes qu'il faut cher-
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dier l'origine de la plupart des fables antiques. La mythologie de la Grèce» pas plus que celle de Tlnde, n*est une poésie réfléchie, préméditée, volontai* rement obscure ; c'est une poésie naïve, spontanée, d'une clarté parfaite à sa source. Si nous ne la comprenons plus de prime abord, c'est qu*elle répond à un état d'esprit disparu, à une manière de voir, de penser et de sentir qui n'est plus la nôtre : c'est que la langue brillante, étincelante d'images dont elle s'était servie jadis, cessa d'être intelligible aux âges de réflexion et d'ab* straction. En Grèce, comme ailleurs, c'est donc par la nature que le divin semble s'être révélé à Tàme de l'homme ; et cette révélation, en suscitant chez lui mille sentiments d'étomiement, d'enchantement ou de terreur , a donné naissance à tous ces récits merveilleux dont s'est composé le trésor mytholo^ gique.
Faut-il expliquer autrement la production des mythes? Faut-il soutenir, avec Max Huiler, que les mots, les épithètes par oh les ancêtres des Grecs avaient traduit leurs premières impressions en face du spectacle des choses, ont con* serve pendant longtemps la valeur de simples noms poétiques, et n'ont acquis qu*assez tard une existence substantielle, une personnalité divine qui n'avait jamais été dans la pensée de leurs premiers inventeurs ? Cette théorie, qui suppose ou un athéisme ou un monothéisme primitif, pour faire éclore tout le monde divin, à une époque indéterminée, d'une méprise de l'esprit humain dupe de lui-même et de son langage, est une hypothèse qui n'a pour elle que l'autorité du nom de son auteur. Puisque nous sommes ici en dehors du ter* raiii solide des faits et que nous sommes réduits cependant à supposer quelque chose, combien semble-t-il plus simple d'attribuer aux créateurs des dieux et des mythes ce sentiment instinctif qui fait pressentir à l'homme der* rière le monde visible des phénomènes un monde caché dont celui-là manifeste la puissance et la vie ! La création des noms et des épithètes des dieux nous parait donc avoir été nécessairement contemporaine de la croyance, encore vague sans doute et mal défmie, mais de la croyance enGn à des êtres suma* tuiels, partout répandus et partout en action au sein du cosmos. Cette façon démoniaque d'envisager la nature a dû être celle des premiers Grecs. Comme ils la voyaient toujours active, immortelle en face de l'homme mortel, le dominant et l'écrasant de ses forces impitoyables, ils supposèrent que tous ses phénomènes n'étaient autre chose que les actes d'êtres merveilleux, bien supérieurs en puissance à leur misérable humanité. Ces êtres, ils les appelèrent des dieux (ôsoî) , mot oîi leurs philosophes crurent plus tard découvrir ridée des lois qui régissent le monde. Mais la conception de la loi a dû être étrangère à cette lointaine antiquité. Elle est en désaccord avec l'essence même du mythe. Dans le mythe, en effet, les divers phénomènes du monde
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extérieur sont conçus comme autant d*actes individuels ayant pour auteurs libres des êtres animés, qui, plus grands et plus forts que Thomme, participent cependant à ses sentiments, à ses passions, à toute sa vie morale. La création du mythe implique donc une profonde sympathie entre la vie de Tâme humaine et celle de la nature qu'elle suppose unies par une étroite parenté. Ainsi le mythe confond la nécessité des phénomènes physiques avec l'activité volontaire de Thomme ; il traite ces faits constants et éternels comme les événements capricieux d'une histoire qui s*est passée dans le temps. Au sein de ce monde inconscient et de ces forces aveugles il introduit le drame ; et ce drame, il le raconte avec imagination et dans un langage figuré dont nous avous aujourd'hui à trouver la clef.
Ce langage n'a-t-il été qu'un produit de la nécessité ? Témoigne-t-il, comme Ta cru Heyne, de l'indigence de la langue première des Grecs, qui, manquant de termes abstraits, ne pouvaient parler autrement que par images ? S'il est vrai que la poésie, née avant que la prose fût possible, est cependant plus riche que la prose, dans cette prétendue pauvreté je suis plutôt tenté de voir une richesse ; richesse quelquefois embarrassante, il faut en convenir, quaud on cherche aujourd'hui à en faire l'inventaire et à en déterminer la valeur, mais qui récompensera de leurs peines ceux qui essaieront de la dégager de la rouille du temps pour lui rendre son ancien éclat.
Des éléments divers de cette langue poétique, le premier que le mythologue doive analyser, ce sont les noms des dieux. Gomme les noms humains, les noms divins ont tous eu en Grèce une signification, et- si cette signification nous était exactement connue, nul doute que, par elle, nous ne puissions remonter assez facilement jusqu'aux sentiments dont ces mots ont été jadis Texpression, et déterminer ainsi, avec quelque vraisemblance, le caractère ie plus ancien des dieux. Mais, malgré les récents progrès de la science étymologique, les détails de cette nomenclature sacrée sont encore loin d*étre tous également clairs pour nous. Quelques-uns de ces noms portent sans doute en eux-mêmes leur sens. Il n'est pas nécessaire d'être un profond helléniste pour comprendre qu'Eos est l'Aurore, que Thémis exprime l'idée de l'ordre ou de la loi, Mnémosyne celle de la mémoire. La langue hellénique toute seule suffit quelquefois à expliquer certains mythes. Chacun connaît la fable du bel Endymion aimé de la déesse Sélènè. Endymion (son nom l'indique)* c'est le soleil qui disparaît à l'horizon terrestre ou qui se plonge dans les flots de la mer, à l'heure même oîi la lune s'avance dans le ciel. Un gracieux sentiment poétique avait donc inspiré la fable grecque qui représentait Sélènc venant embrasser son bien-aimé étendu dans la caverne de Latmos, ou autrement, la Lune caressant de ses rayons la couche mystérieuse du beau Soleil
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endormi. Mais bien peu de mythes sont d*une aussi facile interprétation. En réaUtë, les noms des plus grandes et des plus anciennes divinités de la Grèce se présentent à nous sous une forme généralement obscure, et les procédés les plus rigoureux de la philologie comparée suffisent rarement à en décoii- Yrir les racines et à en expliquer la composition. C*est que ces noms sontcomme les débris fossiles de la période la plus reculée de la lungue hellénique. Tandis que cette langue, dans le cours de sa vie mobile, n*acquérait de richesses nc^uvelles qu'en perdant une partie de ses anciens mots et de ses formes premières, seuls les noms mythologiques, préservés de la destruction ou dé Taltération par le respect dont ils étaient l'objet, continuaient à durer. Alors que tout s'était modifié et transformé autour d'eux, ces survivants d'un autre âge ne pouvaient plus être compris. Dans l'antiquité, l'école stoïcienne a épuisé sa subtilité à interpréter les noms des dieux, sans réussir à autre chose qu'à nous faire sourire aujourd'hui par la fantaisie de ses étymologies. La science actuelle, mieux armée pour ce genre de recherches que ne pouvaient l'être les Grecs, en bannissant l'imagination du domaine étymologique et en y apportant la sévérité de ses méthodes, n'est point parvenue cependant à rendre un compte satisfaisant de tous les noms des dieux de la Grèce. Si Ton songe combien peu de ces noms sont explicables par la langue des Védas, faudra-t-il s'étonner qu'une étude comme celle-là, oà les termes de comparaison font presque toujours défaut, où le plus souvent on est réduit à interroger la langue grecque toute seule, soit une étude encore peu avancée, pleine d'incertitudes et de périls ?
La langue hellénique nous fournit heureusement un autre critérium, beaucoup plus sûr, pour l'interprétation mythologique. Si les noms mêmes des dieux résistent souvent à l'analyse, leurs épithètes, au contraire, se laissent presque toujours facilement expliquer. Ces épithètes, où Timagination des Grecs s est plu à développer les caractères et à énumérer les attributions de chacune de leurs divinités, appartiennent sans doute, leur clarté même l'indique, à un âge plus récent que les noms eux-mêmes ; elles ne peuvent donc avoir pour nous la même valeur. Mais si l'on a soin d'aller les chercher, non point dans les litanies des Orphiques, mais aux sources mêmes de la poésie grecque, elles nous fourniront de précieux renseignements. Ne saurait-on pas, par exemple, que Zeus, dans son sens physique, est le dieu du ciel dont l'action se manifeste surtout par les phénomènes atmosphériques, la collection de ses épithètes dans les poëmes homériques suffirait à le démontrer. Zeus n'est-il pas, en effet, le dieu a pluvieux », le dieu « assembleur de nuages », le dieu « qui gronde dans les hauteurs n, le dieu a qui tient l'égide » , c'est-à-dire qui déchaîne la tempête? D*après cela, quand nous verrons la per-
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sonne de Zeus intervenir et jouer un rôle dans un mythe déterminé, il sera évident |)our nous que ce mythe racontait, à Torigine, un phénomène céleste, qu'il exprimait un des mille rapports du ciel avec le reste de la nature. Pour citer un autre exemple, le nom d*Apollon est un mot dont Tétymologie reste encore douteuse. Mais Tépithète de Phœbos (4>ot6o;), qui lui sert d'apposition ordinaire dès les temps homériques, est parfaitement claire. Le dieu Phœbos est, littéralement, le dieu lumineux, le dieu brillant. Si nous rapprochons cette épithète d'autres qualifications qui désignent Apollon comme le dieu à la blonde dievelure ou à la chevelure dorée, comme Tarcher céleste, à Tare étincclant, qui lance de loin ses traits, nous serons autorisés à en conclure qu'Apollon, à une époque ancienne de sa religion, a été un dieu solaire. Les épilhctes mythologiques, rassemblées, coordonnées, étudiées avec soin, servent donc souvent d'utile commentaire à plus d'un nom divin qui, sans elles, resterait peut-être à jamais obscur.
Un grand nombre de ces épilhètes offrent, il est vrai, de sérieuses diffr cultes d'interprétation. Ce sont celles qui expriment, non plus des images, dont le monde physique, contemplé poétiquement, peut donner la raison, mais des idées empruntées à la nature morale de l'homme. Les dieux qui vivent et se meuvent derrière les phénomènes visibles, étant conçus par les Grecs comme des êtres qui leur ressemblent, on comprend avec quelle facilité leur esprit, dans sa vivacité première, pouvait passer de la signiûcation naturelle d'un dieu à ses caractères moraux, et comment les deux choses devaient se confondre dans le langage mythologique. C'est ainsi que Poséidon, le dieu de la mer soulevée, est pour eux un personnage farouche, intraitable, aux soudains emportements et aux sauvages fureurs ; que la terre désolée pendant les rigueurs de l'hiver, devient, dans la légende, Dèmèter Achsea, la mère de douleurs, qui pleure sa fille Perséphonc, la brillante végétation qui était sa joie et sa parure. Le mythologue a doue souvent à remonter du sens moral de certaines épithètes divines aux impressions physiques dont elles dérivent ; il a à refaire, en sens inverse, le rapide voyage de l'imagination grecque ; il lui faut comprendre les métaphores simples ou hardies qu'elle a créées jadis, en surprendre le jeu, en deviner le caprice. Difficile entreprise ; car, si toutes les délicatesses du sentiment poétique sont quelquefois nécessaires pour une telle restitution, toutes les prudences de la critique ne sont pas de trop pour ne point s'égarer dans une recherche où le plus grand danger est de ne pas savoir résister à la tentation de tout expliquer.
Est-on parvenu à découvrir la raison de chacune des épithètes d'une divinité, on a sans doute fait un pas vers la connaissance de son caractère originaire: mais ou n'a encore accompli que la tâche la plus facile. Il reste, en effet, à com-
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prendre les phrases où ces épithètes entrent comme éléments, en d'autres termes, à expliquer les actions dont se composent les histoires divines. Ici, le premier travail qui s'impose à la critique est un travail de classification. Tous les mythes n'appartiennent pas au même temps et tous n ont pas la même provenance. Il importe donc d'abord de distinguer entre eux. Les plus récents de tous, ce sont évidemment les mythes philosophiques, tels qu'on en rencontre plusieurs chez Platon. Créés pour insinuer dans les esprits, à h faveur des agréments d'une fable qui charmait toujours la curiosité grecque, une haute vérité morale ou religieuse, ces mythes, en raison même de leur origine, sont sans intérêt pour la science. 11 en est d'autres, très-différents, qui ont eu pour occasion un événement réel dont on connaît la date. Depuis Otfried Mûller, on a souvent cité comme exemple de ces mythes historiques celui qui se rapporte à la fondation de Gyrène. Vers la 57* olympiade , une colonie grecque, composée surtout de Hinyens originaires de Thessalie, partait, sur l'avis de l'oracle d'Apollon Pythien, pour aller s'établir en Libye. Bientôt cet événement donna naissance à un mythe, où Gyrène, la nouvelle ville, était représentée comme une jeune vierge thessalicnne, aimée d'Apollon qui l'avait enlevée et transportée, à travers les mers, sur la côte libyenne. Plusieurs fables du même genre , qui doivent leur origine à la fondation d*autres colonies, ont l'avantage de nous montrer la faculté créatrice des mythes encore en pleine activité, sur le sol de Grèce, jusqu'au sixième siècle environ avant notre ère. Elles nous permettent de supposer, par analogie, que parmi les traditions divines ou héroïques qui appartiennent à un passé plus reculé et dont il est impossible de fixer la date, quelques-unes au moins doivent être considérées comme de simples légendes, capricieusement groupées autour d'événements historiques et de personnages réels qui avaient vivement frappé l'imagination de leurs contemporains, comme il est arrivé dans notre moyen âge pour Roland et pour Charicmagne.
Une autre catégorie est celle qui comprend les mythes qu'on est con* venu d'appeler o théogoniques », parce qu'ils nous ont été transmis par les premiers poètes qui aient tenté à la fois une explication de l'origine des choses et une classification systématique des légendes divines. Tous ont ce caractère de trahir l'effort de la pensée du poète et de laisser entrevoir son intention d'inculquer à ses concitoyens, sous la forme mythologique qui leur était chère, soit des spéculations cosmogoniques, soit une conception de la divinité plus relevée que celle du vulgaire. Le mythe du combat des Titans contre les Dieux, par exemple, n'est en Grèce que l'écho d'une lutte souvent décrite dans les Védas: la lutte d'Indra, le dieu du ciel lumineux, contre les démons des ténèbres. En s'emparant de celte tradition, le poète hésiodique
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la traite de telle sorte et lui assigne une telle place dans son œuvre, que la victoire de Jupiter devient pour nous le triomphe du dieu de Tordre et de rharmonie cosmiques sur les forces désordonnées et tumultueuses auxquelles le monde était originairement en proie. Fait-il naître Éros au commencement des choses, en même temps que la Terre, il veut évidemment faire entendre que Tamour a été un des principes élémentaires de la vie des êtres et reste la condition indispensable de leur perpétuité. Quelquefois les divinités qu*il fait intervenir n*ont jamais trouvé place dans la religion grecque et sont de pures abstractions, volontairement personnifiées par lui. Zeus, nous dit-il, après sa victoire sur les Titans, s*unit d un premier hymen à Métis : « il enferma dans ses entrailles sa jeune épouse pour que, cachée en lui-même, elle lui révélât la connaissance du bien et du mal. » Or, comme Métis signifie en grec la Sagesse, ce mythe est parfaitement clair. 11 veut dire que la sagesse souveraine est comme enfermée en la personne de Zeus, qu*elle fait pâirtie intégrante de sa divine substance. Les mythes théogoniques sont donc ordinairement susceptibles d'une haute et noble interprétation; ils sont le résultat d*un travail de la réflexion philosophique s*exerçant à résoudre Ténigme du monde ou à donner un sens aux fictions religieuses du vulgaire. Il faut savoir les reconnaître là où on les rencontre et se garder de les confondre avec les mythes plus anciens, beaucoup plus nombreux et beaucoup iplus riches, qui n*ont d'autre source que l'imagination populaire.
Ceux-là, de création irréfléchie, ne renferment aucune grande vérité. On les creuserait en vain pour y découvrir un sens profond. Ils n*expriment, en effet, que les vives impressions de l'homme en face d'une nature toute divine ; ils ne sont que la première et naïve poésie de la Grèce dans un âge encore étranger à l'abstraction. Abordons-les donc, comme on aborde une poésie qui n'a aucun but moral ni didactique, dont la fiction est l'unique fin, dont les images sont la seule vie. Mais ces images qu'il s'agit pour nous de comprendre, nous sont-elles parvenues dans leur intégrité originale? Et cette source vive, qui a jailli autrefois de l'âme populaire, en se répandant au loin, en devenant fleuve, n'a-t-elle pas reçu dans son cours des éléments étrangers qui ont troublé sa pureté native? Telle est une des questions que doit se poser le mythologue. Pour la résoudre, son premier soin est de soumettre à une critique rigoureuse les textes qui nous ont transmis chacune des histoires divines. Un mythe n'ayant jamais été en Grèce un article de foi, on comprend que sa forme a pu se modifier singulièrement, depuis le jour où il naissait dans l'imagination d*un laboureur ou d'un berger jusqu'à celui ou Pindare s'en servait pour faire la leçon aux rois. C'est surtout à partir du sixième siècle environ que les poètes en usent librement avec les croyances traditionnelles.
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Choqaés de certains détails qui leur paraissent contraires à la morale ou inconciliables avec Tidée qu'ils se font de la divinité, les lyriques les suppriment ou les transforment ; en voulant restituer les mythes, ils les altèrent. Les poètes tragiques leur font subir d*autres mutilations, soit pour tirer des légendes qu'ils exploitent des effets plus dramatiques, soit pour flatter Torgueil et le patriotisme de leur public. Les historiens enfin, en cherchant à dégager de la légende les faits réels qu'ils croient y trouver, eu retranchent tout le merveilleux. Ce n*est donc pas aux écrivains de la période la plus brillante de la civilisation grecque que la science mythologique doit s'adresser pour obtenir ses plus sûrs renseignements. Si l'on veut trouver l'expression la plus sincère d'un mythe, il faut remonter beaucoup plus haut ou descendre beaucoup plus bas. Les poêles homériques qui, tout en paraissant sourire quelquefois des fictions qu'ils racontent, les transmettent cependant sans exprimer de doutes sur leur réalité, sont pour nous les plus fidèles garants de l'exactitude des fables divines. Après eux, vient Hésiode, avec les œuvres d'époques et de provenances diverses groupées sous son nom ; viennent les poètes cycliques, viennent les auteurs des hymnes, qui ne font que développer l'ancienne poésie hiératique des principaux sanctuaires dont ils respectent encore les traditions. A une autre extrémité de l'histoire indépen* dante de la Grèce, c'est un mythographe comme Apollodore qu'il faut consulter ; car, dans l'extrême concision et dans la sécheresse quelquefois rebutante de son catalogue, il nous a conservé bien des renseignements précieux, empruntés à des sources très-anciennes, aujourd'hui perdues pour nous. Surtout, il faut prêter l'oreille aux légendes locales, telles qu'elles tombaient encore de la bouche du peuple, aux dernières heures de l'hellénisme, alors que Pausanias, cheminant en pèlerin et en curieux à travers la Grèce, allait les recueillant partout sur son passage pour les trsnscrire pieusement dans son œuvre. Plus d'une fable oubliée, plus d'un mythe dédaigné de la grande poésie s'était ainsi obscurément transmis de génération en génération, fidèlement perpétué par la tradition orale dans les campagnes de Grèce où l'on peut encore aujourd'hui en trouver des traces^.
Les textes écrits seront utilement complétés par ceux qui sont gravés sur l'airain, sur le marbre ou sur la pierre. C'est aux monuments épigraphiques
1 . Sur le rapport des croyances modernes avec les croyances antiques, voir surtout Bernhnrd Schmidt, Dos Volkêleben der Neugriechen und doê hellenisches AlUHhum (Leipzig, 1871, Teubner) et l'ouvrage plus récent du même auteur : Griechitche Mârchen, Sagen und Volkslieder (1871). Parmi les traraux faits par des Grecs, citoni l'élude de M. Loukai de Chypre, ^tAo)o*/cxal ii^tvKi^ttç rûv tv t& ^iea rûv vctri/suv Kuirp^Mv jtivniul^^ râv àp'j^Klwy Athènes, 1874. (Ouvrage analysé dans V Annuaire dM études grecques de 1875).