VIII INTRODUCTION
que l*on doit la connaissance de certaines ëpithètes nouvelles et caractéristiques des dieux * et de nombreux détails sur Torganisation du culte : connaissance d'autant plus précieuse que Ton ignore rai^emenl la provenance des inscriptions, et que Ton peut en fixer à peu près la date. Gomment enfin, à propos de chaque divinité et de chaque légende, ne pas interroger les monuments figurés de toute espèce, bas-reliefs, vases peints, monnaies, pierres gravées, qui nous en ont conservé les représentations? Une telle étude, si elle était exclusive, pourrait sans doute avoir ses périls et conduirait au symbolisme dans l'interprétation des mythes. Mais si Ton ne demande à ces monuments que de nous apprendre comment les Grecs concevaient et figuraient leurs personnages divins à telle ou telle époque de leur histoire, Tutilité de cette étude est si évidente, qu*il serait superflu d*en développer les motifs.
Quand, à Taide de ces renseignements divers, on a déterminé la forme la plus ancienne et la plus populaire d'un mythe, plusieurs autres questions se présentent. Avant de rechercher si ce mythe est explicable par les Yédas, ou par les fables analogues que l'on peut rencontrer soit chez les Grecs eux-mêmes, soit chez les autres peuples indo-européens, il faut se demander s'il a eu son développement sur le sol hellénique ou s'il est venu de l'étranger. Il est certaines religions asiatiques dont l'importation a été assez tardive pour qu'on en puisse fixer à peu près la date. Le culte phrygien de la Grande Mère, par exemple, et le culte syrien d'Adonis n'ont pénétré que très-lentement en Grèce où ils sont restés pendant longtemps à l'état de cultes mystérieux, enfermés dans l'ombre de quelques congrégations. Les fables qui concernent ces divinités, modifiées peut-être dans certains détails par leurs nouveaux adorateurs, sont donc peu intéressantes pour l'histoire de la mythologie grecque où elles ne sont pas réellement entrées. Mais ces rapports religieux avec l'Asie, dont nous avons des preuves aux temps historiques, ne peuvent-ils remonter beaucoup plus haut, et le contact des croyances des deux pays n'a-t-il pas dû être plus complet à une époque où les mythes, non fixés par la poésie et uniquement transmis pnr la tradition orale, étaient encore flottants? Prétendre que la mythologie de la Grèce est absolument originale dans tous ses détails ou qu'elle ne relève que des origines communes à toute la race arienne, ce serait ne pas tenir compte de la situation de cette contrée, dont les îles sans nombre étaient pour ses premiers marins comme autant de faciles étapes qui les conduisaient aux côtes d'Asie et les invitaient à entretenir avec ce pays un perpétuel échange de migrations, de commerce et d'idées. Ne voyons-nous pas d'ailleurs que les
1. Voir une communication faite par M. Foucart à l'Académie des Inscriptions, séance du SI aTril 1876.
INTRODUCTION. xïii
tribus des Léléges et des Gariens se soiil répandues des nvages de l'Asie Mineure jusqu*à ceux de la Grèce où elles ont dû laisser quelques-unes de leurs traditions? Or, ces peuples étaient en relation nécessaire avec les États les plus anciennement civilisés de TAsie, surtout avec les Phéniciens dont la prospérité maritime et commerciale est très-antérieure à celle de la Grèce. Il paraît donc impossible que la mythologie hellénique n*ait pas admis anciennement, mais dans une mesure qu*on ne peut déterminer, certains éléments orientaux que Ton démêle encore dans quelques-unes de ses fables, en particulier dans la légende d*HercuIe et dans celle d*Aplirodite. Mais combien d'autres de ces éléments étrangers, perdus et confondus avec le temps dans le vaste courant de riiellénismc, y sont aujourd'hui méconnaissables ! Il est arrivé de la mythologie ce qui est arrive de l'art qui, eu empruntant à l'Assyrie, par l'intermédiaire de l'Asie Miiteure, quelques-uns de ses procédés primitifs, a su les modiGer si heureusement et en tirer un si merveilleux parti qu'ils sem« blent lui avoir toujours appartenu. 11 est donc souvent difficile de distinguer ce que le génie hellénique a réellement inventé en mythologie, de ce qu'il s'est borné à transformer et à marquer de son empreinte ; et c'est moins dans la Grèce propre que dans ses colonies asiatiques, dans son archipel et surtout dans la grande île de Crète qu'il faut s'attendre à rencontrer les légendes de provenance exotique qui sont venues successivement se greffer sur SCS mythes indigènes.
Cette dernière considération nous amène à tenir compte d'une distinction importante dans l'étude des fables grecques : la distinction des races auxquelles ces fables appartiennent, et des contrées où chacune d'elles a eu son développement local. C'est en se plaçant au premier de ces points de vue, que M. Dietrich Mùller a pu composer un livre ingénieux, malheureusement incomplet, qui a pour titre : Mythologie des races helléniques^. Si, en effet, les plus anciennes traditions de la Grèce nous montrent la religion de Jupiter universellement reconnue par toutes les populations de cette contrée, pour lesquelles il fut toujours le dieu panhellénique, le culte de la plupart des autres divinités parait, au contraire, s'être développé d'abord isolément au sein de chaque tribu et n'être sorti de son berceau pour se propager et se répandre au loin que par suite de ces migrations fréquentes qui remplissent toute la première période de l'histoire grecque. Ainsi Apollon fut, à l'origine, une des principales divinités de la race dorienne; ainsi Poséidon, adoré
1. Mythol, (ter griech. Stâmme, 2 toI. GôUingcn, 1 857-1 8G8. Gerhard, dans le secon volume de sa Mythologie grecque, a fait ressortir, par la division même des chapitres, celte distinction des races au point de vue mythique. Cr. du même auteur, Ueber Gn'echenlandê Yolknlâmme und Stammgnttheiten^ Berlin, lH5i.