llesiod., Theog.y
homérique à Hermès sont plus significatirs. La vie solitaire qu'elle mène loin de la société des dieux bienheureux, la sombre caverne où elle habite, son commerce avec Jupiter au sein des ténèbres, indiquent qu'elle est une divinité de la nuit. Hermès est donc l'enfant du ciel et de la nuit, dans un sens plus étroit et plus rigoureusement exact, comme nous allons le voir, qu'Apollon est le fils de Zeus et de Lèto.
L'épithète la plus ancienne du dieu paraît être celle d'^ApYsiç^vir;?, qui sert souvent à le désigner dans les poëmes homériques. Si, comme on l'a supposé dès l'antiquité, ce mot est une forme éoliennc pour 'ApYstçivTY;^*, il aurait signifié à l'origine : celui dont la blanche lueur (ipYs;) rend les objets visibles, en d'autres termes, le crépuscule ou l'aube matinale. Une idée analogue semble ressortir du sens que les Grecs attribuaient plus généralement à 'Apy£'.?ôvty;ç qu'ils traduisent par : meurtrier d'Argos. Argos est le bouvier chargé par Hèra de garder dans les pâturages célestes lo, la blanche génis^îC. Des yeux innombrables couvrent son corps tout entier, ou, selon d'autres traditions, ils se partagent le devant et le derrière de sa tcte, les uns étant fermés tandis que les autres sont ouverts. iVrgos à la lumière blanche ou brillante, être puissant et gigantesque, était, aux yeux des Grecs, l'image du ciel nocturne dont l'immensité est semée d'étoiles qui, successivement, scintillent et s'éteignent, et qui sont comme autant d'yeux ouverts qui veillent sur la lune. Hermès, ajoutait la légende, reçut de Zeus l'ordre dcdéroborla génisse lo à la surveillance de son redoutable gardien. Grâce à la vertu de sa baguette magique et au jeu enchanteur de sa flûte, il réussit à endormir le géant, à lui fermer les yeux, et il lui coupa la tête. Le ravisseur de la vache céleste, le meurtrier d'Argos pourrait donc personnifier le crépuscule du matin qui fait pâlir la lune dans le ciel et qui éteint la lumière des étoiles. Mais il est plus probable, comme le remarque M. Ploix*, que cette légende est le résultat d'une interprétation erronée de l'épithète 'ApYeiçsvrr^ç. « En traduisant 'ApYî'-95VTY;ç par meurtrier d'^Vrgos, on a oublié, dit-il, le sens primitif du mot ; on a attribué à Hermès un meurtre dont il n'était pas coupable et que les mythographes se sont plus lard complu à développer. »
Une fable non moins ancienne est celle des génisses d'Apollon dérobées par Hermès : fable traitée sur un ton humoristique par l'auteur de l'hymne homérique, librement et ingénieusement développée par
1. Interprétation de Cornutus, De iS'a/. /)., xvi. Sur cette épithète, voir Wclcker, 1,336, iiot. 7.
2. I):ms une intéressante et substanlicilc étude sur Hermès publiée dans les Mémoires de In Société de LinguisliquCi t. II, 2* t'asc, p. 161.
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lui, mais avec des détails caractéristiques qui ne peuvent guère laisser de doute sur sa signification première.
 peine sorti du sein de sa mère, Hermès s'élance hors de son berceau et franchit le seuil de la caverne où il vient de naître pour se mettre à la recherche des bœufs d'Apollon. Le soleil venait de se plonger dans TOcéan, quand le jeune dieu arrive aux montagnes de Piérie, où les bœufs immortels des divinités bienheureuses ont leurs ctables. « Il sépare promptement du troupeau cinquante génisses mugissantes et les pousse à l'écart, à travers un sol sablonneux, en ayant soin de retourner leurs traces, car il n'oubliait point ses habiles artifices. » A la faveur de la nuit, sa sombre auxiliaire, il arrive avec son troupeau sur les bords de l'Alphée et il enferme son larcin dans une grotle profonde. Puis, au point du jour, il revient sur les cimes du Cyllène, se glisse dans sa demeure à travers la serrure « semblable au souffle de l'automne ou à une vapeur, et rentre dans son berceau où il s'enveloppe de langes comme l'enfant qui vient de naître ». Cependant, c( quand TAurore, fille du matin, apportant la lumière aux mortels, sortit de rOcéan aux profonds abîmes », Apollon se met en marche et, guidé par sa science divinatoire, il arrive sur le Cyllène, à l'entrée de la sombre grotle où sa vue pénétrante découvre le jeune larron. Hermès nie son vol avec impudence. Mais Apollon l'emporte dans ses bras et ramène devant le tribunal de Jupiter qui, après s'être amusé des ingénieux artifices de son fils, lui ordonne de servir de guide à Apollon et de lui montrer la place où il a caché les génisses. « Les deux beaux enfants de Jupiter se hâtèrent donc de se rendre à la sablonneuse Pylos, près du gué de l'Alphée, et ils arrivèrent aux champs et à la haute étable où le fruit du larcin avait été enfermé à l'heure de la nuit. Là, Hermès s'enfonça dans la grotte de pierre et il ramena à la lumière les fortes têtes des génisses. »
Ce récit, qu'il faut lire tout entier dans le texte de l'hymne homérique, et dont notre incomplet résumé ne peut faire soupçonner la grâce ingénieuse et piquante, peut, si on le dépouille de ses circonstances accessoires, se réduire à ces éléments simples : Hermès est le voleur qui, après le coucher du soleil, dérobe les troupeaux d'Apollon, qui les conduit à Pylos pendant la nuit et qui, au lever de l'aurore, est forcé de restituer son larcin. Pour l'intelligence de cette phrase, il est tout d'abord nécessaire de déterminer la signification des génisses volées par Hermès.
Le troupeau du dieu hellénique de la lumière rappelle le troupeau d'Indra de la mythologie védique, ses vaches brillantes qui lui sont également dérobées par les puissances des ténèbres, soit par Vala le
voleur, soit par les Panis. c( Les dieux et les hommes désirent leur retour : mais où les trouver? Elles sont cachées dans une étable obscure et solide, ou bien elles sont dispersées aux extrémités du ciel et les voleurs ne veulent pas les rendre. Enfin, dans le lointain le plus profond, paraissent les premiers signes de TAurore. Elle se montre, et avec la rapidité de l'éclair, peut-être même comme un chien qui s'élance sur une piste, elle traverse l'obscurité du ciel. Elle cherche quelque chose, et, en suivant la bonne voie, elle l'a trouvé. Elle a entendu le beuglement des vaches, et elle revient à son point de départ avec un plus vif éclat. Après son retour se lève Indra, le dieu de la lumière, prêt à engager un combat acharné contre les noirs démons, à enfoncer les portes de l'étable où étaient renfermées les vaches brillantes et à rendre la lumière, la force et la vie à ses pieux adorateurs S x> Le rapport du mythe védique avec le mythe grec est évident. Or, les vaches d'Indra désignent tantôt les nuages, tantôt les rayons du soleil. C'est ce dernier sens qui paraît dominer dans les fables grecques où il est question des génisses divines. Comment ne pas rapprocher le troupeau d'Apollon de celui d'Hélios, le dieu-soleil, dont parle le poète homérique*? Hélios a sept troupeaux composés de cinquante bœufs chacun ; ce qui nous donne un nombre total de trois cent cinquante têtes de bétail, <c nombre qui ne décroit ni ne s'auginente jamais » et qui correspond exactement à celui des jours de l'année primitive des Grecs. Les jours ou les soleils, qui se succèdent avec une constante régularité, avaient donc été assimilés à des bœufs ou à des génisses brillantes qui, chaque matin, sortent de leurs étables pour cheminer à travers les pâturages célestes et, chaque soir, rentrent dans la caverne qui doit les abriter pendant la nuit. Le troupeau d'Apollon ne peut avoir un autre sens, et Hermès qui le dérobe est nécessairement la puissance ténébreuse qui cache les rayons solaires. C'est le crépuscule du soir qui, enfant à peine né, après le coucher du soleil, exécute son larcin, qui entraîne les génisses divines à reculons sur le chemin qu'elles ont parcouru, qui les ramène à leur point de départ, à Pylos, c'est-à-dire aux portes du ciel qui vont livrer passage à la brillante lumière. 11 rentre alors dans sa caverne; il est de nouveau l'enfant qui vient de naître, le petit jour^, le crépuscule du matin qui ne peut tenir longtemps
1 Nous empruntons cette traduction à Max Mûiler {Nouv. leçoru sur la science du lan gage, t. II, *p. 214 de latrad. de.MII. Perrot et Harris).