CHAPITRE PREMIER
S'il était possible de suivre un ordre chronologique dans Texposition des fables divines de la Grèce, la théogonie, qui suppose un travail systématique et des efforts de réflexion auxquels les mythes primitifs sont complètement étrangers, ne devrait pas faire Tobjet du premier chapitre d*une mythologie hellénique. Mais les doctrines théogoniques sont si intimement mêlées aux traditions populaires, et nous les rencontrerons si souvent sur notre route qu'il est nécessaire, dans l'intérêt de la méthode et de la clarté, de les exposer tout d'abord brièvement, en essayant d'en déterminer la valeur.
Le problème de l'origine des choses n'a pas attendu les spéculations de l'école ionienne pour trouver en Grèce une solution. Longtemps avant Thaïes, Anaximandre et Heraclite, la poésie mythologique avait entrepris de satisfaire, par des explications merveilleuses, la curiosité naturelle de l'homme au sujet de la formation de l'univers et de la naissance des dieux. Mais il est plus facile de constater l'existence de cette première cosmogonie que d'en faire l'histoire. Comme elle
ii*cntrdit pas dans le cadre de i*cpopée héroïque, les poëraes homériques n'y font que de rares allusions et n'en renferment que de bien courts fragments, d*oti il est impossible de déduire un système. Quelque chose a pu s'en conserver dans la Théogonie hésiodiquc. Mais cette Théogonie, composée de poésies d'âges divers, mêlée d'interpolations dont on ne saurait encore aujourd'hui, après tous les savants travaux dont elle a été Tobjet*, déterminer exactement l'origine et rétendue, a évidemment altéré et dénaturé sur plus d'un point les croyances primitives de la Grèce. Mythologique par la forme, elle est philosophique par le fond, et quelques-uns des morceaux qui la composent sont probablement contemporains des premières tentatives des philosophes-physiciens pour découvrir le principe élémentaire de l'univers. La théogonie orphique, qui a emprunté plus d'un élément à l'Orient, qui a subi des remaniements successifs et dont plusieurs fragments, parmi ceux qui nous ont été conservés, appartiennent aux dernières époques de l'hellénisme, est encore bien plus éloignée que l'œuvre attribuée à Hésiode de l'esprit de l'antique cosmogonie*. Quant au système de Phérécydès de Syros, l'intenlion de concilier les fables traditionnelles avec la philosophie s'y aperçoit tro() clairement pour qu'on puise à cette source sans défiance. A défaut de textes qui expriment dans leur intégrité et dans leur premier enchaînement les plus vieilles conceptions cosmogoniques de la Grèce, nous sommes forcé de nous borner à en rechercher les traces éparscs et à raconter, d'après Hésiode surtout, l'histoire de la formation du monde et la succession des générations divines.
Les plus anciens indices qui nous restent de ces premières conceptions se trouvent dans deux passages de l'Iliade '. Il y est dit que tous les dieux doivent leur naissance à Océan et (piOcéan a pour épouse Tliéhjs, Océan est donc le père, le générateur; Thétys est la mère, la mère féconde qui enfante et qui nourrit. Quelles furent les premières créations de ce couple divin? Connnent toute la série des êtres dépend-elle de lui? C'est ce (jue nous ignorons. Mais la façon dont les Grecs concevaient Océan nous explique comment ils ont pu chercher en lui l'origine du monde. Fleuve immense, dont le large
1. Voir surtout Schoemann, Die Hesiodisr.he Théogonie ausgelegt und beurtheilt, cl le mémoire du même auteur . au louic H do se» Opttscula academica. Cf. Gerhard, Die fîesiodiscfie Théogonie; Welcker, même litre (Elberfeld, 1805), et Tédition plus récente de la Théogonie^ ^uhViée par M. II. Flach (Berlin, 1875).
^. Sur l;i cosmojronie orphique, qui est en dehors de notre cadre, voir Loheck, Aglaophonnts, liv. II, tJ" partie, chap. v; A. Maury, Dev. arch.. ?• année, p. 341 et le chapitre sur l'orphisme du mémo auteur, dans sou Hisloire des Religions de la Grècet t. III, p. 300 et suiv.