‹ Mythologie de la Grèce antiqueChapitre 198 sur 550 · Comm. sur les Œuvres et les Jours, p. G · texte numérisé non relu

Comm. sur les Œuvres et les Jours, p. G

sait qu*Épicharme, dans sa comédie des noces d*Hébé, avait représenté sous des traits ridicules le somptueux banquet des dieux, grands mangeurs de poissons. Les divinités des eaux se transforment, pour la circonstance, en pourvoyeuses de TOlympe. Poséidon revient avec un navire chargé de coquillages de toute espèce : les Muses vont à la pêche en eau douce. De là les noms qui leur sont donnés par le poëte. Or, comment Épicharme, dans cette parodie mythologique, aurait-il pu attribuer un pareil rôle aux Muses, si la croyance générale et populaire de son temps ne les avait reconnues comme divinités des eaux ? Suivant Pindarc, ce sont les Muses, ce sont « les filles, à la large ceinture, de Mnémosyne au péplos d'or, qui ont fait jaillir Tonde pure de Dircé, près des remparts et des portes de Cadmos^ » Plutarque, gardien fidèle des traditions religieuses, faisait des libations communes aux Muses, à Poséidon et à Amphitrite, avant de terminer un banquet. Cette association des Muses avec les divinités de la mer et des fleuves a dû persister dans les croyances * ; car les textes qui y font allusion sont desépo(|ues les plus diverses. On en trouve des traces chez les mythographes qui, suivant leur habitude, expriment cette relation par des mariages cl des généalogies. D'après Apollodore et Maxime de Tyr, Calliope s'unit avec le fleuve Œagros pour donner le jour à Orphée ; Melpomène avec Achéloos pour enfanter les Sirènes. De l'union d'Euterpe et du fleuve Strymon naît Rhésos*. Il ressort de tous ces textes que les Muses ont appartenu d'abord à la nombreuse famille des Nymphes, habitantes des rivières et des sources. Mais, si tel fut, à n'en pas douter, leur signification primitive, comment expUquer le double caractère de ces divinités? Par quel travail latent de l'imagination hellénique ces génies féminins des eaux devinrent-ils, avec le temps, les divinités du chant et de l'inspiration poétiques? Faut-il croire que, chez les premières populations de la Grèce, le sentiment de l'harmonie musicale s'éveilla d'abord au bruit de l'eau, à l'harmonie naturelle des fleuves et des torrents? Les paroles mesurées et cadencées, les modulations de la voix humaine ne parurent-elles que les échos des grandes voix de la nature ? C'est là une hypothèse vi^aisemblable, mais dont il serait téméraire de faire une réalité.

Génies harmonieux des sources et des eaux limpides, les Muses sont, par là même, douées du don prophétique. Le règne de Poséidon était, en efTet, peuplé de divinités fatidiques, répandues partout, dans le

i. /«/Am., V, 98.

2. La lutte des Muses et des Sirènes tcmoi^e égnlemeiit de ce rapport.

3. Apollod., I, 3, 2,4. Max. Tyr., Disserl., XXXVII, 439, éd. Davis. Hygin., fab.,U\,

cours des ruisseaux comme dans les profondeurs des mers ^ a Par leurs chants, dit Hésiode, les Muses réjouissent dans TOIympe le grand esprit de Jupiter, en disant ce qui est, ce qui sera, ce qui a été • », — « Rends tes oracles, ô Muse ! disait Pindare, et je serai ton prophète ' ». Suivant Plutarque, la première Sibylle provenait de Tllélicon, où elle avait été nourrie par les Muses ^. A Delphes, elles étaient considérées comme les assistantes et les gardiennes de roracle*^. Dans le poëme des Argonautiques, ce sont elles qui enseignent la divination à Aristée ^ Ce caractère des Muscs s'explique, en outre, par leur antique association avec Apollon, qui devint de bonne heure le dieu des oracles par cxceN lence.

Apollon est le dieu Musagète^ c'est-à-dire le chef du chœur des Muses. Son rôle ne se confond point cependant avec celui de ces divinités. Les plus anciennes descriptions de la vie de l'Olympe nous montrent Apollon jouant de la cithare, tandis que les Muses forment un chœur de chant^. D'après la Théogonie^ ce sont les Muses qui inspirent sur la terre les chanteurs ; c'est Apollon qui est le dieu des citharèdes^. La distinction entre la lyre d'Apollon et le chant des Muscs était donc très-nettement établie à la première époque littéraire de la Grèce ; et plus tard, quand on donnera des instruments musicaux comme attributs aux Muses, on s'écartera de l'idée mytholo;5ique primitive. A la même époque, l'inspiration des aèdes qui chantaient en s'accompagnant de la lyre provient à la fois des Muses et d'Apollon. « Démodocos, dit Ulysse, je t*honore au-dessus de tous les mortels ; ou c'est la Muse, fille de Jupiter, qui t'a instruit, ou c'est Apollon* ». Les aèdes semblent cependant tenir surtout des Muses le don divin de l'inspiration; ils sont avec elles en communication plus familière et plus intime, a La Muse elle-même leur a enseigné leur art, et elle chérit la tribu des aèdes divins ^^».

Ces déesses du chant formèrent pendant longtemps un chœur aussi indissoluble que celui des Charités. C'est à ce chœur des Muses que

1. Nérde, Proléc, Glaucos, sont des dieux propliètes. Les nymphes des eaux ont eu leurs oracles; par exemple, sur le mont Citbéron, au-dessus de Platées (Plut., ^m/., U, 4. Pausan., IX, 5,3).

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