Ibid
6 MYTHOLOGIE DE LA (iRÈCE ANTIQUE.
fracas du tonnerre ; Stéropcs, c'est l'éclair; Argès, l'éclat blanchâtre des feux électriques. D'Ouranos et de Gaea naissent ensuite des êtres gigantesques et monstrueux, dont le corps immense a cinquante têtes et est armé de cent bras : c'est Kottos (le furieux), Briareus (le vigoureux), Gyès (le membru) ; enfants redoutables qui, dès leur naissance, sont en horreur à leur père, qui ont voué au Ciel une haine implacable. Conception dont la mythologie primitive des Aryas nous donne la clef. LeRig-Véda est, en effet, rempli du récit des luttes que soutient Indra, le dieu céleste, contre ses ennemis, contre les ennemis de la lumière, les noirs démons des nuages et de l'obscurité qu'il frappe de sa foudre et qu'il perce de ses flèches. D'après une image analogue, les monstres détestes d'Ouranos, que nous dépeint le poëte, ce sont les nuages aux formes multiples et gigantesques, nés des vapeurs terrestres et qui livrent au firmament lumineux de perpétuels combats.
Cependant Ouranos, qui avait pris une si large part à l'œuvre de la création, veut, à un certain moment, en arrêter le cours. A mesure que des enfants lui naissaient, il les plongeait dans les entrailles de la terre. Gîea, révoltée de la cruauté de son époux, arme contre lui le plus habile et le plus sage de ses fils, Cronos, qui surprend son père, le mutile et jette au loin les dépouilles de sa virilité. Ces divins débris tombent sur la mer, flottent à sa surface : autour d'eux s'amasse une blanche écume d'oii naquit Aphrodite. La mutilation d'Ouranos par son fils est une fable dont nous ne saurions préciser la signification naturelle, mais qui, par la place qu'elle occupe dans la Théogonie, correspond à une grande idée abstraite. La condamnation d'Ouranos à l'impuissance et l'avènement de son fils Cronos marquent en effet une période nouvelle, une seconde phase dans le développement de la création. Ouranos avait essayé d'entraver ce développement en détruisant ses propres enfants; il a payé la peine de ses coupables efforts. L'œuvre de génération, un instant suspendue, reprend donc son cours sous la direction de Cronos, c'est-à-dire du Temps*, qui préside désormais à la marche nécessaire des choses. Cette idée est encore indiquée chez le poëte par l'union de Cronos et de Rliéay qui n'est point ici ce qu'elle sera plus tard, une divinité de la terre. La Rhéa cosmogonique (celle qui coule) est l'emblème du mouvement, de la succession et de la durée. L'éternelle nature, victorieuse des premiers obstacles qui s'opposaient à ses progrès, continuera donc son travail de formation. Les Titans, les puissances primordiales enchaînées par
1. CeUe explication du nom de Cronos est la plus ^^cncralement ndniise. Cependant M. Bréal [Uercuie vt Cacus, p. 57), rattache ce mol à la racine kar, faire, créer (d*où le grec xpaivtiv) et il fait observer que dans les Yédas, Krânan est un dieu créateur.
Ouranos, retrouvent leur liberté, et de nouvelles générations divines viennent s'ajouter aux anciennes.
. Bientôt, en effet, Pontos, uni à Gœa, devient rancétre de toutes les divinités qui personnifient les forces et les mille aspects delà mer, de toutes celles des rivières et des sources, dont on trouvera dans la Théogonie la longue énumération ^ A ces créations dans Tordre de la nature correspondent, sous le règne de Cronos, d'autres créations qui appartiennent à l'ordre moral : allégories abstraites où s'expriment tous les sentiments et tous les principes liés h l'existence de l'homme qui bientôt fera son apparition. La Nuit, cette fille primitive du Chaos et do l'Érèbe, donne naissance à la Mort, au Sommeil, à la troupe des Songes; elle enfante les Parques, Némésis, la Fraude, la Débauche, Taffreuse Vieillesse, l'ardente Discorde. La Discorde à son tour engendre le Travail pénible, la Douleur, les Combats, et enfin le Serment : (( le serment fatal à l'homme qui ne craint pas de se parjurer. » Le règne de Cronos a donc vu apparaître l'idée de la moralité, avec tous les développements qu'elle contient.
L'univers cependant est loin d'être achevé, et, avant d'arriver à sa forme dernière, il devra traverser une nouvelle révolution. Le second maître du monde aura le même sort que le premier. Comme lui, il essayera de mettre obstacle au progrès de la vie; comme lui, il sera vaincu, renversé et détrône par son fils. L'histoire mythique d'Ouranos se reproduit, avec quelques variantes, dans celle de Cronos. De même que celui-là plongeait dans les entrailles de la terre tous les enfants que Gsea lui donnait, Cronos engloutit dans son propre sein tous les nouveau-nés de Rhéa. Un seul parvient à lui échapper, grâce à un stratagème de sa mère. Cet enfant dérobé à la voracité de Cronos c'est Zeus, qui réussira à enchaîner son père et le forcera à rendre à la lumière les dieux qu'il avait engloutis '. C'est donc en vain que le temps dévore et consume tout ; les choses qui ont été seront encore ; la vie de la nature n'aura point d'interruption et sa fécondité ne sera plus inutile.
Les trois règnes successifs d'Ouranos, de Cronos et de Zeus ne sont point, à ce qu'il semble, une invention cosmogonique ; ils doivent correspondre à d'anciennes traditions. L'épithète de Kpovtwv appliquée à Jupiter devait faire supposer qu'il avait eu un père du nom de Cronos'. D'autre part, le Ciel et la Terre étaient, pour les premières
2. Pour le développement du inylhe, voir plus loin, chap. u, 3.
3. Interprétation de Max Mûller (Essais de mythologie comparécy p. 194 de la trad. de M. G. Perrol).
g MYTHOLOGIE DE LA GRÈCE ANTIQUE.
populations de la Grèce, le couple primordial, auteur de tous les êtres. Quand Jupiter fut devenu le dieu suprême et sans rival, le père commun des dieux et des hommes, il fallut expliquer comment il avait eu avant lui Cronos et Ouranos. Ainsi se formèrent les mythes qui sauvegardèrent la toute-puissance de Jupiter en imaginant qu*il avait détrôné son père , étant meilleur et plus fort que lui , et que Cronos lui-même avait renversé Ouranos. En s'emparant de ces fables, Hésiode leur a fait exprimer une idée d'une grandeur incontestable. A ses yeux, le monde n'est pas arrivé d'un coup, ni facilement, à l'état d'équilibre et d'harmonie ; il n'y est arrivé qu'au prix de plusieurs révolutions et par une série de progrès dont rien n'a pu entraver le cours. Dans cette marche de l'univers vers son terme de perfection, l'idée de Tordre va se dégageant de plus en plus ; mais l'ordre ne régnera véritablement que lorsque Zeus aura vaincu toutes les puissances ennemies qui s'opposent encore à son action.
Entre la chute de Cronos et Tavénement de Jupiter se place, en effet, une période de résistances et de conflits, où la nature bouleversée est en proie à une redoutable crise : crise d'enfantement d'où doivent sortir les formes nouvelles et supérieures de la vie. La lutte des forces contraires, et le triomphe des meilleures d'entre elles sur les plus imparfaites, semble donc avoir été, dans la pensée du poëte, la condition même du développement des choses au sein de la nature; idée qui ressort du récit qu'il nous fait du combat des Titans contre les dieux Olympiens. Le mythe des Titans est sans doute très-antérieur à Li Théogonie, et le texte de l'Iliade contient déjà plus d'une allusion au châtiment que subissent dans le Tartare Cronos et ses frères*. Mais, si Hésiode n'a fait que recueillir une fiction fort ancienne, il a pris soin de la développer, de lui donner le souffle et la vie; il l'a interprétée poétiquement; il en a fait un des grands drames de la nature aux premiers âges du monde.
Les Titans, qui sont au nombre de douze (six Titans mâles et six Titans femelles), doivent leur naissance au couple générateur primitif : le Ciel et la Terre. Au point de vue théogonique, la Titanomachie n'est donc autre chose que la lutte des enfants de Gaea et d'Ouranos contre les fils de Cronos dont Zeus est le chef. Mais, il est à remarquer que les Titans ne combattent pas tous contre les Olympiens. Parmi les Titans femelles, nous trouvons deux divinités qui seront plus tard associées à Jupiter, qui, en langage mythologique, deviendront ses épouses : Thémis et Mnémosyne. Thémis, d'où naîtra Dikè, c'est l'idée de l'ordre