CHAPITRE ni
La question des Mystères d*Éleusis, et des Mystères de la Grèce en général, a été, depuis une cinquantaine d'années, Tobjet de travaux approfondis, de sérieuses enquêtes, et même d'une vive polémique dont l'apparition de la Symbolique du docteur Creuzer (1812) a donné le signal et où ont pris part successivement quelques-uns des plus éminenls philologues de l'Allemagne : Yoss, i.obeck, le sceptique auteur de Y Aglaophamus (1829), Otlried Mùllcr, Welckcr, Prelier et Gerhard. L'érudition française, entrée à son tour dans la lice, y a été dignement représentée par M. A. Maury, par M. Guigniaut surtout qui, dans deux mémoires sur les Mystères, lus en 1851 devant l'Académie des Inscriptions, a résumé les débats, a contrôlé et critiqué les opinions de ses devanciers, et a su trouver ainsi les justes tempéraments et les sages conclusions oii il convient de s'arrêter sur ce sujet tant controversé. Après le travail de M. Guigniaut, dont les résultats ne sauraient êlre modifiés que par la découverte de documents nouveaux, il serait téméraire de notre part de vouloir reprendre la question. Nous nous contenterons donc d'en résumer les idées essentielles et d'en indiquer les points de vue divers.
A côté des cérémonies publiques du culte national et populaire, il y avait en Grèce des cérémonies religieuses d'un caractère secret et d'où était exclu quiconque n'avait pas satisfait à certaines conditions déterminées. Ces cérémonies, considérées dans leur ensemble, étaient désignées par le terme de mystères, mot que l'église chrétienne a emprunté au culte hellénique, et dont la signification éveille l'idée du silence qui était imposé aux initiés^ A quelle époque remontent les Mystères de la Grèce? C'est ce qu'on ne saurait déterminer. Car, s'il faut renoncer à y voir, avec Creuzer, des institutions sacerdotales qui auraient été
1. Elles étaient encore désigneras parles mots re/ervf (accomplissement d'un acte religieux) et Spyixj (qui a le même sens, mois qui plus tird, applique spécialement aux cultes bacchiques et asiatiques, devint synonyme de fêtes bruyantes et désordonnées).
LES MYSTÈllES D'ELEUSIS. 365
apportées en Grèce par des colonies venues d'Egypte ou d'Asie, on ne peut admettre non plus que les Mystères soient aussi récents que Lobeck a cherché à le prouver. Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'aux époques historiques ces cérémonies étaient intimement liées au culte des divinités pélasgiques dont les sanctuaires furent toujours en Grèce l'objet d'une grande vénération. 11 semble donc que l'institution des Mystères doive être attribuée à ces populations pélasgiques qui précédèrent les tribus helléniques sur le sol de Grèce, et dont la religion se conserva à côlé de celle di s envahisseurs, pour se confondre plus tard avec elle. Le silence d'Homère, d'Hésiode surtout, au sujet des Mystères, n'est pas une raison qui doive nous faire nécessairement conclure à leur date récente : ce silence peut simplement signifier que ces religions secrètes, reléguées alors dans l'ombre de quelques sanctuaires, ne jouissaient pas encore de la faveur qu'elles acquirent plus tard. C'est seulement, en effet, à partir du sixième siècle que les Mystères exercent un sérieux attrait sur les âmes religieuses et que l'on court en foule se faire initier. Au même moment, les cultes asiatiques de Cybèle et d'Adonis pénétraient eu Grèce. Le mysticisme oriental, comme le remarque M Guigniaut, stimula donc sans doute le mysticisme grec en lui communiquant une exaltation et un enthousiasme qu'il n'avait pas eus jusqu'alors au même degré. La religion d'Eleusis faisait alliance en même temps avec les dogmes de la secte orphique. Or, comme les textes ne nous permettent pas de remonter plus haut que cette époque, il est impossible de déterminer la forme pi emière des Mystères éleusiniens ni de faire l'histoire de leurs développements successifs. Il faut les étudier dans leurs rites déjà compliqués, déjà mêlés d'éléments étrangers, tout en nous référant à l'hymne homérique à Dèmèter, comme au monument le plus ancien, et, par conséquent, à l'autorité la plus grave qui puisse éclairer la question.
Le mystère est de l'essence de toutes les religions, de celles des sociétés les plus civilisées comme des peuplades les plus sauvages. Les indigènes de plusieurs parties de l'Amérique pratiquaient, il n'y a pas longtemps encore, des cérémonies secrètes, de véritables initiations qui avaient pour effet de communiquer à ceux qui y prenaient part un caractère sacré, une vertu divine qui les mettait en relation avec les esprits. Les nègres du Dahomey ont encore aujourd'hui leurs mystères*. Toutes les religions de l'antiquité ont eu des rites que les prêtres tenaient cachés aux regards du vuli^aire. La Grèce n'a pu échapper à cette loi. Le sentiment religieux sous toutes ses formes, nobles ou grossières,
1. Voir les fails curieux cités à ce propos par H. Maury, Religions de la Grèce, t. H, p. 504-505.
36a MYTHOLOGIE D£ LA tiRÈCB AMIQLE.
aspire, en elTet, à la connaissance de Tinconnu, à la participation d'un secret divin. Mais chez les Grecs le mystère n'a pas envahi la religion tout entière. Il s'est attaché surtout au culte de Dènièler, de Perséphone et de Dionysos, c'esl-à-dire au groupe des divinités chthoniennes. La raison s'en comprend facilement. Kien de plus mystérieux pour l'homme que la terre, qui est à la fois la source de toute production et de toute vie et le tombeau commun des êtres. Les divinités qui l'habitent doivent donc posséder le secret de la vie et de la mort ; et c'était ce secret sans doute qu'on allait leur demander à Eleusis, en essayant d'entrer en communication avec elles par des rites spéciaux et par de religieuses |)ratiques.
Celte révélation divine, on le conçoit, ne pouvait éclater soudainement
aux regards et aux oreilles des hommes; il y fallait une préparation.
Ceux qui voulaient être initiés devaient s'arrêter à différentes stations
dans le parcours de cette pieuse route dont le dernier terme était la
yue et la possession du secret des dieux. L'initiation avait donc des
degrés successifs. C'est ce qui ressort nettement d'un fait historique
raconté par Plutarque^ Démétrius Poliorcète, qui venait de chasser
Cassandre du Péloponèse, écrivit à Athènes où il allait rentrer, qu'il
Youlait être initié aussitôt après son retour, et qu'il entendait recevoir
rinitialion complète, depuis les petits Mystères jusqu'aux Mystères
époptiques, c'est-à-dire jusqu'à la révélation dernière. «Or, dit PI u-
tarque, le désir de Démétrius était contraire aux lois religieuses, et rien
de pareil ne s'était fait jusqu'alors. Les petits Mystères se célébraient
au mois d'Anthestèrion, les grands en Boèdromion, et après cela, il
fallait, pour être admis t^ l'époptie, qu'il se fût écoulé au moins un an. »
On sait à quel expédient misérable s'arrêtèrent les autorités grecques
et quelle conciliation ridicule elles inventèrent entre la loi religieuse et la
volonté du Macédonien. Un décret changea le nom du mois où l'on se
trouvait en celui d'Antheslèrion, et quand Démétrius eut reçu les petits
Mystères, un second décret imposa au même mois le nom de Boèdro-
mion. Le calendrier ne souffrit pas seul de celte lâche complaisance; la
règle des Mystères était violée, et désormais elle le sera souvent par les
Grecs en faveur de leurs vainqueurs. Mais celte première atteinte aux
lois religieuses d'Eleusis témoigne clairement de leur antique existence.
Il y avait donc une gradation, très-neltement établie, d'une part des
petits Mystères aux grands, séparés entre eux par un intervalle de
sept mois; de l'autre, des grands Mystères à ceux de Vépoptie entre
lesquels un an au moins devait s'écouler. Souvent, en effet, les initiés