Apollod., ap. Schol. Theocn, IdylL
analogue à celle de ceux qui sont initiés aux grands Mystères. C'est d*abord une marche au hasard, avec de pénibles circuits au sein de Tobscurité, à travers de redoutables passages, sur une roule sans fin. Avant d'arriver au terme, la frayeur est au comble ; on frissonne, on tremble d'épou\ante : une sueur froide vous glace. Mais ensuite une lumière merveilleuse éclate à vos regards : on est transporté dans des lieux de délices, d'où 8*échappent des voix et des harmonies sacrées, où Ton entend des paroles saintes, où Ton voit des chœurs de danse et de divines apparitions ^ » — D'après les premières phrases de ce texte, il est évident que certaines scènes des Mystères transportaient l'imagi ation des initiés au sein même des enfers dont elles éveillaient en eux la salutaire terreur. C'est un fait auquel les écrivains grecs font plus d'une allusion. Dans un dialogue de Lucien, dont la scène est dans l'empire des morts, un personnage adresse à son interlocuteur la question suivante : « Dis-moi — car il est évident que tu as été initié à Eleusis — ne trouves-tu pas que ce qui se passe ici ressemble à ce que tu as vu là-bas ? * . » Aristophane, dans ses Grenouilles^ exprime une idée familière à tous ceux qui avaient assisté aux cérémonies d'Eleusis, quand il conduit le chœur des mystes, la procession d'Iacchos, jusqu'aux portes du palais d'Hadès'. De même le passage soudain des ténèbres à la lumière, par un de ces changements à vue dont l'art du théâtre attique avait donné le secret, figurait les joies divines de la vie de l'Olympe pour Corè délivrée des ténèbres d'en bas, et indirectement, pour les hommes, le contraste des horreurs du Tartare avec les béatitudes des Champs-Elysées. « Les propylées du temple étaient ouverts, tous les voiles tombaient, et la divinité se montrait aux regards des mystes, rayonnante d'un éclat céleste ^. » C'était donc le monde de la pure lumière et comme l'Olympe entrouvert qu'il leur était donné de contempler dans cette image où la divinité se révélait à eux, pour ainsi dire, face à face.
Ces cérémonies étaient-elles accompagnées d*un enseignement dogmatique, directement donné par les prêtres aux initiés ? Ceux qui étaient admis dans le sanctuaire y entendaient-ils la révélation de hautes vérités, religieuses et morales, dont la connaissance leur était réservée, à l'exclusion des profanes? Ou bien, comme l'a soutenu Lobeck, les Mystères n'étaient-ils composés que de rites dépourvus de sens dont le
i. Plutarch., Fragm., de Anima, 2, 5, édil. Dûbncr, coll. Didot. 2. Lucien, CatapL, 22.
r>. ▼. 310 et siiiv.y 450 cl suîv. Cf. les repri'scnlations des vases peints dans Gerhard, Aiiterles. Vascnbilder, tab. 41 sqq. et Mysterieubilder. 4. Tbcmist., Ora/., XX. p. 255, éd. Ilarduin.
LES MYSTÈRES D'ÉLEUSlS. 373
spectacle était fait uniquement pour amuser les yeux et pour frapper rimagination ? Les textes seuls peuvent résoudre la question.
« Aristole, ditSynésius, est d'avis que les initiés n'apprennent rien de précis, mais qu'ils reçoivent des impressions et qu'ils sont mis dans une certaine disposition d'esprit, après y avoir été convenablement préparés*. » — « J'écoutais ces choses avec simplicité, dit Plutarque, comme dans les cérémonies de l'initiation et des mystères, qui ne comportent aucune démonstration, aucune conviction produite par le raisonnement'. » Les rites mystérieux d'Eleusis n'étaient donc pas accompagnés d'un enseignement exégétique qui en fit pénétrer le sens caché. Les symboles n'y étaient point expliqués : ils étaient simplement proposés aux regards comme des objets de foi qui excluent tout raisonnement et toute discussion. Les cérémonies d'Eleusis, comme celles de tous les cultes, parlaient d'abord aux yeux, et par les yeux faisaient impression sur l'imagination et sur le cœur. Le drame hiératique qu'on y représentait, avec son brillant appareil et la variété de ses scènes pathétiques, était avant tout un spectacle qu'on suivait avec intérêt, sans s'inquiéter d'y découvrir un sens profond. De nos jours, quand un homme simple assiste, sous les voûtes d'une cathédrale, à une solennité religieuse, il est ébloui par l'éclat des objets qui frappent ses regards, enchanté parles sons et les harmonies que son oreille perçoit, enivré des vapeurs de l'encens ; sa pensée ne va guère au delà. Mais, comme cet homme a reçu une instruction élémentaire sur les choses saintes, il sait cependant que le spectale auquel il assiste n'est pas un spectacle sans signification, et bien qu'il ne connaisse pas la raison de tout ce qu'il voit, il éprouve un sentiment confus analogue à ces impres' sions dont parle Âristo te, et qui n'est autre que le sentiment religieux. De même sans doute, les tableaux qui se déroulaient aux regards des initiés, les objets symboliques qu'ils touchaient, les formules mystérieuses qu'ils entendaient prononcer, tous ces rites, dont la raison précise leur échappait, n'étaient cependant pas vides de sens pour eux et éveillaient dans leurs âmes des impressions d'un ordre supérieur à celles d'un spectacle purement humain'.
Ils avaient été préparés, en effet, à ce sentiment du divin par l'instruction préalable qu'ils avaient reçue dans les petits Mystères. « Après les purifications, dit Clément d'Alexandrie, viennent les -petits Mystères qui comportent un certain fondement d'instruction et une prépa-
1. Aristot.^ap. Synes., Orai.y p. 48, éd. Petau. 3. Plut., De defeciu oracalorum, cap. xxii.
3. Voir les belles pages qu'a consacrées ù la question des Mystères M. Renan, dans son aperçu sur les Religions de Vantiquité (Éiudet (jl^ histoire religieuse^ p. 50-60) .
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ration à ce qui doit suivre : dans les grands Mystères, il ne reste plus rien à apprendre; il n'y a plus qu'à contempler et à concevoir*. » Cet enseignement, limité aux petits Mystères, ne pouvait être d'une bien grande portée. Comme c'était le premier et le plus simple degré de l'initiation, il ne contenait certainement pas la révélation d'importantes vérités, qui eussent été réservées pour les mystères époptiques. L'instruction religieuse se bornait, sans doute, à la communication de quelques formules sacramentelles et des noms secrets des dieux, à la récitation de certaines légendes sacrées, dont le texte servait de commentaire aux premiers rites accomplis et aux scènes qui devaient être représentées plus tard. On chercherait vainement la trace de dogmes particuliers à la religion des deux Grandes Déesses, et qui auraient été, à Eleusis, l'objet d'une révélation directe. C'est aux yeux, non pas à la raison que s'adressaient les Mystères, et, s'ils contenaient un enseignement pour les initiés, cet enseignement indirect ressortait de la contemplation des cérémonies saintes.
Parmi ces cérémonies, celles qui traduisaient aux yeux la légende de Perséphone étaient particulièrement instructives. L'image des enfers où séjournait la déesse après son enlèvement, le tableau féerique de son ascension à la lumière et des joies célestes de l'Olympe ne pouvaient être contemplés par les initiés sans éveiller dans leur âme le souci de leur destinée. Si les ténèbres du Tartare les épouvantaient, si la divine lumière les ravissait en extase, ils devaient songer qu'un jour, eux aussi, descendus dans le sein de la terre, ils verraient ou ces horreurs ou ces béatitudes. Les poètes leur en avaient parlé vaguement; mais ici, à Eleusis, ils contemplaient des images qui leur donnaient le frisson des infernales réalités. C'est, en effet, la préoccupation de la vie future, c'est la terreur des peines du Tartare, qui semble avoir surtout pousséles à mes vers le sanctuaire d'Eleusis. En prenant part aux rites des Mystères, on croyait apaiser les divinités chthoniennes qui régnent sur le monde infernal, et les honneurs qu'on leur rendait pendant la vie n'étaient qu'un moyen de s'assurer leur faveur après la mort. « Ceux qui éprouvent ces craintes, dit Plutarque, pensent que des initiations et des purifications peuvent leur être utiles, et que sanctifiés par ce moyen, ils passeront dans l'IIadès une vie heureuse, au sein des jeux, des harmonies, des chœurs de danse, dans des lieux revêtus d'une relatante lumière et d'un air pur'. »
1. Clom. Alex., Strom., V, p. 689, Polter. Nous ne traduisons pas les derniers mots de cette phrase, qui sont très-obscurs ; mais cette omission ne peut altérer la pensée générale du texte.