Pausan., II, 25, 4-11 ; Slral»., Vllf, p. 363, a
Les premiers traits de ces descriptions infernales se trouvent déjà dans y Iliade. Au vingtième chant du poëme, quand les dieux descendent de rOlympe pour prendre part à la grande bataille engagée sous les murs de Troie, Jupiter fait retentir son tonnerre dans les hauteurs célestes, et Poséidon ébranle la terre dont Iladès habite les profondeurs. Le roi des morts est ému de cet épouvantable fracas :
Piuton sort de son trône, il pâlit, il s'écrie ;
Il a peui' que ce dieu dans cet affi*eux séjour
D'un coup de son ti'ident ne fasse entrer le joiu\
Et par le centre ouvert de la terre ébranlée
Ke fasse voir du Styx la rive désolée,
Ne découvre aux vivants cet empire odieux
AbhoiTé des mortels et craint môme des dieux *. '
Celte demeure souterraine d'Hadès était représentée comme une prison immense, dont les larges portes, toujours ouvertes pour la foule qui s*y presse, restent inexorablement fermées sur ceux qui sont une fois entrés. L'idée de la réclusion éternelle de la mort s^ex'primait encore par ie personnage de Cerbère^ le chien de garde qui veille sans cesse au seuil des enfers. Cerbère, dont le nom est identique au mot sanscrit Sarvariy qui signifie a la nuit, » était une personniGcation des ténèbres qui suivent le coucher du soleil, de même que le chien Orthros (le Vriira de la mythologie indienne) exprimait Tobscurité du matin avant les premiers rayons du jour*. Ce chien de la nuit était une bête redoutable et perfide, a Ceux qui entrent dans les enfers, dit Hésiode, il les flatte de la queue et des oreilles, mais il ne les laisse plus sortir; toujours aux aguets, il dévore ceux qu'il surprend prêts à franchir les portes'. » Les monuments représentent d'ordinaire Cerbère sous les traits de ces chiens de bergers, hargneux et grondants (Gg. 110), que les voyageurs ont le désagrément de rencontrer souvent dans les montagnes de Grèce. Pour ajouter à l'idée de sa férocité dévorante, on lui donnait trois têtes ; quelquefois il a la queue d'un serpent.
D'après une autre conception, qui s'ajoute à celle-ci, la région des morts est séparée de celle des vivants par des fleuves qui la limitent et qui l'enserrent tout entière de leurs replis. Peut-être le spectacle des eaux qui jaillissent du sol, leur source commune, avait-il donné aux
1. Uiad., XX, V. Gl et suivants, traduits par Roilcau (Traité du Sublime de Longin, chap. vn).
2, Sur ridcnlilé de CerlMTC ot de Sarvari, voir un article do M. Max Mûllcr dans les Tranêactions of the Philoloyical Society, avrjl 1848. Cf. Nouvelltts leçont $ur la Science du langage, t. II, p. 224, traduct. française.
Z Tfieogan., 31 !; 700, sqq.
Grecs le vague pressentiment d'un fait que la science moderne a établi ; celui de l'existence, à diverses profondeurs, de vastes nappes d'eau souterraines. Peut-être aussi, quand ils voyaient un cours d'eau s'engouffrer subitement d.insia terre, croyaient-ils qu'il allait arroser l'empire infernal. C'est cette dernière idée qui explique la fable du Styx. Dans V Iliade, le Stifxe»t le seul Deuve infernal dontle nom soit cité ; fleuve redouté qui participe à la terrible puissance des divinités d'en-bas, et par lequel les dieux eux-mêmes ne jurent qu'en tremblant, liera s'écrîc, dans un serment solennel : « J'en prends à témoin et la terre et le vaste ciel qui est au-dessus de nos têtes, et le Styx, dont le courant descend de haut dans la terre', n l.'auteur de la Théogonie ne parle qu'avec une sorte d'épouvante de « cette eau glacée qui glisse en silence le long d'un rocher immense, escarpé, et qui parcourt un long chemin dans la sombre nuit de la terre aux vastes replis *. » Ces traits de description ne sontpasuneTanlaisic lie l'imagination grecque. Il semble, comme le remarque Pausanias', qu'Hésiode et le poète homérique aient eu sous les yeux le Styx quand ils composaient ces vers. La tradition généralfi de l'antiquité grecque, depuis Hérodote jusqu'à Pausanias, plaçait, en effet, le Styx dans un des cantons les plus sauvages de la Grèce, en Arcadic, au pied des montsAroaniens, à quelque distance de la bourgade de Nonacris. Aujourd'hui encore, le caractère sombre, funèbre, vraiment infernal, du paysage qui encadre te Styx, suffit à expliquer le sentiment de frayeur mjstéricuse dont les antiques habitants de l'Arcadie étaient restés saisis à son spectacle. Qu'on se représente une gorge étroite de montagne, enfermée entre des masses de rochers dont