Odyss., X
3. Pour les Grecs rAchcron, qu'ils faisaient dériver de a^of» signiGait c le fleure des douleurs. » Mais cette étymologie est fort douteuse.
infernal Aïdoneus^ dont Tempire était en communication avec les eaux de FAchéron, est devenu un saint chrétien, Hagios Donalos (prononcez Aïdonat), dont la légende raconte la lutte contre un dragon fantastique, et auquel sont consacrées plusieurs églises du pays^ Quant au Pyriphlégélhon (le torrent de feu) et au Cocyte (le fleuve des gémissements)^ leurs noms prouvent suffisamment qu'ils ne sont que des symboles des souffrances des âmes enfermées dans TUadès.
Pour pénétrer dans leur dernière demeure, les âmes doivent traverser ces fleuves qui les séparent du monde qu'elles quittent. Mais si au temps d'Homère et d'Hésiode, elles accomplissent seules ou sous la conduite d'Hermès ce suprême voyage, il n'en est pas de même aux époques postérieures. La croyance aux fleuves de l'Hadès a suggéré alors aux Grecs l'idée d'un nocher infernal, sans cesse occupé à transporteries ombresdes morts de l'une à l'autre rive. Ce nocher, c'est Charon* : personnage que nous voyons paraître pour la première fois dans les comédies d'Aristophane ', qui, plus tard, fut représenté par Polygnote, à Delphes, et dont les dialogues de Lucien, quelques vers expressifs de Virgile et les bas-reliefs des sarcophages expriment l'image. Vieillard blanc et morose, hideux à voir et repoussant, il dirige lui-même, à travers les eaux bourbeuses et les marécages de l'enfer, la noire barque où il accueille ceux qui lui ont payé le prix du passage : l'obole que la piété des vivants déposait dans la bouche des défunts une fois enfermés dans le tombeau. Dur et intraitable, Charon est une image de la mort et de ses rigueurs. La sombre imagination des Etrusques se le représentait sous les traits d'un boun^eau au service des puissances infernales, d'un égorgeur qui, armé d'un énorme marteau, se mêle avec Mars au fracas des batailles, où il assomme et il tue. Ce génie de la mort vit encore aujourd'hui dans les croyances populaires ; c'est Charos ou Charontas dont parlent si souvent les chansons grecques ; Toiseau noir qui fond sur sa proie, le cavalier ailé qui attache ses victimes au pommeau de sa selle et qui les entraîne à travers les airs, malgré leur résistance et leurs cris, aux infernales demeures.
Une image non moins effrayante était celle qu'on voyait sur les murs de la Leschè de Delphes. Polygnote avait osé y représenter la mort dans ce qu'elle a de plus horrible pour l'homme : il l'avait peinte sous
1. Voir la llièse de M. Mézières, De fluminibus inferorum. Paris, 1855.
2. Diodore (I, 92, 2 ; 96, 8) prétend que le nom de Charon cl la croyance à son rôle infernal viennent de lÉgyple : assertion peu vraisemblable ; car Hérodote n'eût pas manqué de faire ce rapprochement. Xipùiv est sans doute un euphémisme [de x^if'f*^)-
5. Ran., 180-270. Lysistr., 606. Dans Bschyie [Sept, ad Theb , 854-860) le nom de Charon est peut-être sous-entendu.
les traits d'un démon qui ronge les chairs des cadavres et ne leur laisse que les os. a Ce démon, dit Pausanias, est d'une couleur bleue tirant sur le noir, comme ces mouches qui se posent sur les viandes; il montre les dents ; le siège où il est assis est recouvert d'une peau de vautour *. » Les artistes chrétiens du moyen âge n'ont rien inventé au delà. L'imagination seule de Polygnote, d'ailleurs, avait donné la vie à ce démon Eurynomos, dont le nom était inconnu des poètes épiques qui, auparavant, avaient transporté l'esprit des Grecs au sein des horreurs infernales.
Dans l'épopée, en effet, les génies de la mort, analogues à l'Eurynomos de Polygnote, ce sont les Kères (Kfjps;) ; noires divinités, filles de la Nuit'; vierges ailées, aux vêtements rouges de sang, véritables vampires qui, comme les Walkyries de la mythologie Scandinave, s'abattent sur les champs de bataille où elles font leur proie des mourants et des blessés. Le poëme du Bouclier d'Hercule, nous les montre exerçant leur épouvantable activité. « Les Kères noires, faisant grincer leurs dents blanches, aux yeux terribles, sanglantes, insatiables, se disputaient ceux qui tombaient. Toutes étaient avides de boire le sang noir. Quand elles tenaient un guerrier gisant sur le sol ou qui venait de tomber blessé, elles enfonçaient leurs grands ongles dans sa chair, et son âme s'en allait dans l'Aïdcs, dans le Tartare glacé. Rassasiées de sang humain, f elles' jetaient ce cadavre derrière elles, et elles couraient, à travers le tumulte et le carnage, à de nouvelles proies *. » Outre les Kères du champ de bataille, il y en a d'autres qui, sous des formes diverses, tendent des pièges incessants à la vie humaine qu'elles sont avides de détruire, et le plus souvent la Kèr qui donne à Thomme le coup fatal n'est autre que la 3/oim considérée dans son action meurtrière.
Quelquefois la même idée s'exprimait simplement par la Mort personnifiée. Thanalos, on le sait, est un des personnages de VAIceste d'Euripide. Il est représenté d'ordinaire sous les traits d'un homme robuste, barbu et avec de grandes ailes, qui enlève et emporte dans ses bras ses victimes (fig. 111). Mais de bonne heure la poésie grecque semble avoir voulu atténuer l'horreur naturelle que Thanatos inspire. « Thanatos est le frère d'Ilypnos : » ce sont eux qui, d'un mouvement commun, sur leurs ailes rapides, emportent en Lycie le corps de
i. Pau^n., X, 28, 7.