Ufid.. XIV
mère, qui vole toujours au niveau de la tète des mortels », c'est-à-dire qui est toujours prêt à se glisser dans Tintelligence humaine pour y porter le trouble. Quand l'homme est livré à ce démon tentateur, il ne s'appartient plus à lui-même; il court en aveugle au crime et au châtiment qui le suit. Or, d'après le texte homérique, Atè est « la fille vénérable de Zeus ». Cela veut-il dire que le dieu suprême est Tauteur du mal moral? Non, telle n'est point la pensée homérique. Combien de fois le poêle ne nous parle-t-il pas des maux que les mortels s'attirent par leurs propres folies, par le mauvais usage qu'ils ont fait de leur liberté ! Il reconnaît donc à l'homme la responsabilité du mal comme celle du bien. « Atè est fille de Zeus », c'est une expression allégorique dont le sens est évident. Elle signifie simplement que le mal moral, avec toutes ses conséquences, est une loi de la condition humaine et que cette loi, comme toutes les autres, dépend du dieu suprême*.
Jupiter, d'ailleurs, n'a point livré l'homme à Atè sans défense et sans espoir. S'il permet que l'homme commette des fautes, parce que c'est là une des misères inhérentes à sa nature, il a placé pour lui le remède à côté du mal. Ce remède, c'est le repentir et la prière. Les divinités qui habitent les sphères lumineuses ont le cœur ouvert à la bienveillance et à la pitié : leur justice n'est nullement une justice inexorable. (( 0 mon fils, dit Phœnix à Achille, il ne te sied pas d'avoir un cœur sans miséricorde. Les dieux eux-mêmes ne sont pas inflexibles, eux qui nous sont si supérieurs en vertu, en dignité et en force. Des sacrifices, d'humbles prières, des libations, le fumet des victimes, peuvent fléchir leur colère, quand un homme les supplie après avoir enfreint leurs ordres, après avoir commis unc'faute. Les Prières sont les filles du grand Jupiter*. » Ici encore, l'allégorie recouvre une grande idée religieuse. Les héros homériques sont persuadés que les prières peuvent intercéder auprès du maître des dieux pour que la faute soit effacée et le châtiment épargné au coupable. 11 est donc possible à l'homme d'échapper à cette fatalité du mal oii il semblait enchaîne par Atè, le mauvais génie : même après sa faute, l'espérance ne lui est pas interdite. Mais il faut qu'il sache s'abaisser devant les dieux : il lui faut dompter son orgueil humain, ouvrir son cœur à l'humilité et au repentir.
La croyance à Jupiter, père des hommes et maître tout-puissant du
1. Sur Atè, voir les passap^cs homériques suivants : //iVir/.. IX, 505-511 ; XIX, 91 ; 126 et suiv. Cf. une excellente analyse du caractère d'Atè dans rouvrap:<^ de M. Girard sur le Seutiment religieux en Grèce d'Homère à Etfcfnjie, |>. 11ô.