Herod., V
entre les cités grecques pour leurs héros nationaux et éponymes*. » Ces croyances, malgré ce qu'elles pouvaient avoir d'étroit et de mesquin, trouvaient leur raison d'être dans un sentiment religieux qu*il nous est facile de comprendre. La conception d'êtres semi-divins, immortels et puissants dans le tombeau, intercédant pour l'humanité, en reliant le ciel à la terre, achevait et complétait la hiérarchie des êtres. La distance infinie qui séparait l'homme des dieux est désormais comblée. Entre les Olympiens et les mortels vit une classe intermédiaire de personnages glorieux, impérissables, à la double nature, que Thomme a tout près de lui, dans le sein de la terre, qu'il peut invoquer dans ses pressantes nécessités, auxquels il s'adresse d'autant plus volon tiers quils ont appartenu jadis, eux aussi, à l'humanité. Mais, est-il besoin de dire que ces croyances, en se développant, devaient multiplier à l'excès les formes déjà si nombreuses de la superstition ? A mesure qu*on avance dans l'histoire de la Grèce, il semble, en effet, que les héros s'enrichissent de tout le crédit que perdent les dieux. Le besoin d'objets nouveaux d'adoration chez un peuple qui vieillit, et qui en vieillissant perd le sentiment vrai de son antique religion, ne suffit pas à expliquer un pareil fait. C'est au principal pouvoir religieux de la Grèce, c'est à l'oracle de Delphes qu'il faut attribuer, en grande partie, le développement toujours croissant du culte des héros.
La Pythie, consultée dans des circonstances critiques, ne se bornait pas à recommander à l'adoration des Grecs les personnages les plus illustres de leur histoire légendaire. On la vit plus d'une fois élever à la dignité de héros, canoniser, si je puis dire, des personnages réels et contemporains, dont la mort avait été accompagnée ou suivie de circonstances extraoï^dinaires. Il est difficile de dire, dans la plupart des cas, quels motifs avaient inspiré la Pythie ou ceux qui lui dictaient ses réponses; il nous suffit de savoir que ces motifs étaient quelquefois des plus généreux. A la veille des guerres médiques, les habitants d'Amathonte, dans l'île de Chypre, s'étaient rendus coupables d'une odieuse cruauté. Assiégés par Onésilos, qui voulait les détacher de l'alliance perse, ils avaient réussi à s'emparer du corps de leur ennemi tombé dans une sortie ; ils lui avaient coupé la tête et avaient suspendu ce hideux trophée au-dessus de la porte de leur cité. Quand cette tête, exposée à l'action de l'air, fut dépouillée de sa chair, un essaim d'abeilles vint s'établir dans ses excavations et y déposer ses rayons. Le fait parut si inquiétant aux gens d'Amathonte, qu'ils envoyèrent sans retard une députation à Delphes. La Pythie leur commanda de donner
1 Beiigions de la Grèce, I, p. 562.
la sépulture à la tète du général et les condamna à instituer des sacrifices annuels en Thonneur du lu^ros Onésilos. Telle était Tautorité de l'oracle que les habitants d'Amathonte n'hésitèrent pas à faire cette éclatante réparation à la victime de leur barbarie ^
Quand la voix du dieu de Delphes, parlant par l'organe de la Pythie, eut décidé que certains hommes pourraient, après leur mort, aller rejoindre la troupe des héros antiques et obtenir sur la terre les mêmes honneurs qu'eux, Yhéroïsation^ si Ton me permet de forger le mot, fut considérée comme la récompense due par la piélé des hommes à tous ceux qui avaient rendu à leur pays d'éclatants services. Après les guerres médiques, nous voyons les habitants de Marathon offrir des sacrifices héroïques aux guerriers qui étaient tombés sur leur sol dans cette lutte mémorable *. Léonidas, Pausanias, le vainqueur de Platées, plus lard, Lysandre, eurent des autels à Sparte^. L'Athénien Miltiade, le Lacédémonien Brasidas étaient adorés en Thrace comme des héros \ Aux derniers moments de l'indépendance hellénique, Aratus et Philopœmcn sont l'objet du même culte. Au jour qui leur est consacré, les rhéteurs composent des panégyriques, les poètes des hymnes pour célébrer leurs vertus .Des cités entières se rendent en procession solennelle à leur sanctuaire: on leur sacrifie comme à des dieux; on se plaît à rêver d'immortelles destinées pour ces défenseurs obstinés de la patrie, dont ils sont les dernières et glorieuses images*. La reconnaissance de la Grèce avait déjà rendu les mêmes hommages à quelquesuns des poètes inspirés qui avaient enchanté sa jeunesse, des législateurs qui avaient fondé ses cités, des écrivains et des philosophes qui Pavaient illustrée par leur génie. C'est ainsi qu'Hésiode en Béotie, Lycurgue à Sparte, Bias à Priène étaient des héros, que Démocrite eut une chapelle chez les Abdéritains, que les Stagirites érigèrent un temple à Aristote\ Un héros plus singulier, en apparence, est ce Philippe deCrotone dont parle Hérodote, cet athlète souvent vainqueur aux luttes d'Olympie, le plus beau des Grecs de son temps, et à qui sa beauté valut après sa mort les honneurs divins; mais peut-on être surpris qu'il se soit trouvé un pays grec pour décerner à l'un de ses enfants une pareille apothéose?