‹ Mythologie de la Grèce antiqueChapitre 9 sur 550 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

Or, d'après les fondaleurs de la mythologie comparée, ce qui est vrai pour le langage, est vrai aussi pour la religion. Les peuples ariens, en quittant successivement leur berceau emportaient avec eux le môme fond de traditions religieuses que chacun d'eux devait, séparément, modifier et transformer à son gré, mais sans pouvoir le détruire complètement, sans que les indices des premières pensées et des premières émotions de nos ancêtres en face du spectacle des choses se soient absolument effacés des mylhologies antiques. La comparaison de ces mylhologies, en dégageant les éléments qui sont communs à toute la race arienne, peut donc nous mettre sur la trace des plus anciennes croyances de nos pères et nous faire remonter, à travers une longue série de siècles, jusqu'aux jours ou s'éveillait dans leur Ame et se traduisait dans la poésie de leur langage le sentiment du divin. Mais, de même que le sanscrit nous offre les traits les plus fidèles de la langue qui fut la source commune des différents idiomes des peuples indo-européens, de même ce sont les Yédas, c'est-à-dire leur plus ancien monument religieux, qui devront nous présenter l'image la moins altérée de leurs croyances premières. Or, Tétudedu Rig-Véda, ce recueil des hymnes sacrés des Aryas, ne peut laisser aucun doute sur le véritable caractère de leur religion ^ Là, nulle trace de symbole réfléchi ni d'allégorie préméditée. Ces hymnes ne sont que l'expression naïve et le fidèle reflet des impressions produites sur l'àme de l'homme par le spectacle de la nature. Partout autour de lui l'Arya sent la présence et la domination d'une puissance mystérieuse : ne sachant comment la nommer, il la glorifie dans chacun des phénomènes par où elle manifeste son action. 11 l'adore dans la production du feu, dans le retour régulier de la lumière du jour, dans les nuées qui versent la pluie, dans le souffle du vent qui rafraîchit ou qui dessèche, dans la fureur des tempêtes célestes. Tous ces pliéno- Jiiènes, il les désigne par mille épithèles dont la variété correspond à son inépuisable étonnement. D'après Max Miillcr, ces épithètes, transformées par la magie de son sentiment poétique, acquièrent quelquefois pour lui une existence substantielle; elles deviennent, dans son imagination, des êtres merveilleux auxquels il rend un culte de reconnaissance ou de respect, d'amour ou de crainte. Ces noms deviennent des dieux, dieux vagues et fugitifs que, d'un hymne à l'autre du Yéda, on voit tour à tour naître et s'évanouir. Les auteurs des hymnes n'ont pas encore oublié la signification des noms de leurs dieux, et, à certains moments, ils semblent se rappeler que ces dieux n'ont d'existence et de réalité que dans le langage de leurs adorateurs. La nature des divinités védiques est donc souvent assez transparente

1. Voir A. Maiiry, Croyances et légende» âe Vnntiqtùté. — La religion des Aryan.

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pour qu*on voie clairement leur origine, pour qu'on assiste à leur naissance, à leur lente et graduelle formation, et c'est seulement dans le véda qu'on peut étudier et observer les germes de cette végétation mythologique dont les puissants rameaux devaient s*épanouir plus tard, avec un éclat luxuriant, sur le sol de la Grèce ^

L*axiome célèbre « Nomina Numina » , qu'Eugène Bumouf aimait déjà à répéter^, est donc devenu le principe fondamental de la mythologie comparée; et c'est sur ce principe que cette science a édifié les théories par où elle essaye d'expliquer l'origine de tous les mytlics indo-européens. Si, comme le veut Max Huiler, les dieux n'ont été d'abord que des noms, de simples épithètes appliquées par les Aryas aux phénomènes qui frappaient leurs regards^ il est évident que la nature de ces dieux s'éclairera d'elle-même, si l'on parvient à pénétrer la signification des épithètes qui leur avaient été données par leurs premiers adorateurs. Les mythes, c'est-à-dire les actions attribuées aux divinités, souvent inexplicables à qui se renferme dans les limites de la Grèce, prendront un sens quand, grâce aux Yédas, on découvrira à quel ordre de phé* nomènes naturels ils se rapportaient primitivement. Mais on est forcé de reconnaître que déterminer le sens exact de ces premières épithètes qui devinrent des dieux, est une tâche d'une extrême difficulté. A l'âge où le langage créait, sans le vouloir, les personnes divines, âge d'impressions sensibles et de vie poétique qui ne connaissait pas les abstractions, chaque objet, chaque phénomène frappait l'homme par des qualités variées qu'il devait exprimer par auUint de mots différents. Comment un mot unique eùt-il suffi, par exemple, à traduire toutes les impressions qu'éveillait chez ces âmes jeunes le spectacle du soleil, observé dans sa courte et brillante carrière ? Pour elles, le soleil était celui qui vivifie et qui féconde, mais il était en même temps celui qui brûle et qui tue; c'était Tétre étincclant qui, chaque matin, inonde de joie le cœur de l'homme serré par les angoisses de li nuit ; cYHail l'archer céleste qui lance ses traits d'or dans tout l'espace étliéré ; c'était le vainqueur des puissances ténébreuses, celui qui ouvre et qui perce les sombres nuées ; c'était le héros à la vie éphémère, qui naît le matin pour mourir le soir, consumé dans le vaste embrasement du bycher qu'il allume. Le soleil pouvait donc être désigné par plusieurs noms différents, selon qu'on le considérait sous l'un ou sous l'autre de ces aspects. Plus tard, quand un nom fixe lui eût été donné, ces anciennes épithètes, devenues inutiles et sorties de l'usage courant, conti-

1. Nous ne faisons, bien entendu, que rapporter ici les théories do Max^MûUer, sans entreprendre de les discuter pour le moment. Voir les Essais de mylhol. comparée de cet auteur, trad. de M. G. Pcrrot, p. 80 et suiv.

2. Préface du t. III du Baghavata Pourana, p. 80-88. Nous trouvons cette indication dans un article publié par M. Renan dans \e Journal Asiatique, 1854, p. 430, note. •

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niièrent à vivre, mais elle tombèrent dans le domaine mythologique. Ces attributs divers d'un même être, cessant d'être compris comme tels, se transformèrent, nous dit-on, en autant d'êtres divins, enfants de l'illusion produite sur l'esprit de l'homme par son propre langage. Les Grecs se souvenaient encore que Phœbus et Apollon, Hélios et Hypérion n'étaient que les noms divers d'un même dieu ; mais ils ne savaient déjà plus qu'Héraclès, Persée, Œdipe, d'autres héros encore, n'avaient été d'abord que des épithètes appliquées également au divin soleil. Grâce à l'exubérance poétique de l'imagination des premiers Aryas, le même spectacle naturel avait donc donné naissance à plusieurs dieux distincts, dont la science cherche aujourd'hui, non sans peine, à retrouver la commune origine.

Lm polyonymie (Timitive de la langue arienne n'est pas la seule cause de ce que Max Muller a appelé « la maladie mythologique du langage ». Les mots dont se servaient les Aryas pour exprimer leurs impressions en face des phénomènes de la naturt! ne pouvaient être, en raison même de leur variété, ni assez précis, ni assez caractéristiques pour rester toujours exclusivement attachés aux mêmes objets. La même qualité, en effet, peut être commune à phisieurs objets à la fois ; et, si ces objets divers sont désignés dans le langage par cette qualité unique, ils tendront nécessairement à se confondre. « Supposons, par exemple, dit Max Millier, une racine qui signifiait « briller, ra- « nimer, réjouir • ; cette racine pouvait être appliquée successivement à Tanrore qui apparaît brillante après la sombre nuit, à une source qui jaillit du rocher et réjouit le cœur du voyageur, au printemps qui réveille la terre après le sommeil de l'hiv.T. L'aurore, la source, le printemps, portaient ainsi le même nom et devenaient homonymes »*. — Il faut convenir que celte homo' nymtet si elle fut une cause fréquente d'illusions pour nos premiers pères, est aujourd'hui une cause presque inévitable d'erreurs pour ceux qui veulent savoir quels objets précis étaient désignes par ces mots vagues, et qui essayent de démêler cet écheveau confus du langage mythologique. L'étude de la signification des plus anciennes épithètes divines offre donc un critérium très-peu sûr. On pourrait compter les noms des divinités grecques qui ont été expliquées jusqu'ici, d'une façon certaine, par la langue des Védas. La liste n'en serait pas longue *.

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