IL MYTHES FIGURÉS DE DEMETER
Éleusis était le principal centre du culte de Déméter. Les mystères qui s’y célébraient avaient acquis depuis le vie siècle une importance telle, qu’on a pu les considérer comme la plus haute expression des idées religieuses de l’antiquité. Nous n’avons pas à résumer ici les longues controverses auxquelles a donné lieu l’étude des mystères2. La question n’est pas près de trouver sa solution : on est réduit aux conjectures sur les rites auxquels prenaient part les dévots pèlerins qui, partis d’Athènes, suivaient la voie sacrée jusqu’aux propylées du temple éleusinien. Il est au moins vraisemblable que les cérémonies réservées .aux initiés comportaient une sorte de mise en scène théâtrale : les épisodes de la légende de Déméter y étaient retracés dans une série de scènes émouvantes, qui parlaient aux yeux et agissaient vivement sur l’imagination des spectateurs. Parmi ces légendes, celle de l’enlèvement de Goré avait la première place. Les différentes phases en sont bien connues, grâce au poétique récit de l’Hymne homérique. Goré, jouant avec ses compagnes dans la prairie de Nysa, et « cueillant les roses et le safran, les belles violettes, et les iris, et les hyacinthes », est ravie par Aïdoneus ou Hadès, « qui malgré sa résistance l’enleva sur son char
1. Outre les ouvrages cités plus haut, voir Gerhard : Übet den Bilderkreis von Eleusis, dans les Akad. Abhandlungen.
2. Voir l’intéressant chapitre de M. P. Decharme : Mythologie de la Grèce antique, p. 3G4.
d’or, et l’entraîna gémissante, quoiqu’elle appelât à grands cris son père, le fils de Kronos, le très haut et le très fort1 ». Les voyages douloureux de Déméter à la recherche de sa fille forment comme le second acte de ce drame mystique. Faut-il rappeler comment Zeus
consent à envoyer Hermès qui ramènera Perséphoné ; comment celleci, ayant imprudemment goûte à quelques graines d’une pomme de grenade, doit sur l’ordre de Zeus être pendant l’hiver la compagne d’Hadès; comment enfin Déméter apaisée consent elle-même à reconduire sa fille dans les Enfers?
Si cette légende pouvait être traduite dans le temple d’Eleusis par des tableaux tour à tour sombres et brillants qui figuraient tantôt les régions infernales, tantôt l’Olympe éclatant de lumière, l’art y trouvait le sujet de compositions dramatiques. L’enlèvement de Coré est souvent représenté. Praxitèle avait traité cette scène dans un groupe de bronze, où le maître athénien avait pu déployer toutes les ressources de son génie habile à traduire les sentiments passionnés. Un peintre alexandrin, Nicomaque, avait emprunté à cet épisode le
(Monnaie de Sardes.)
i. Hymne homérique à Déméter , IV, vers x à 21.
LE retour de persÉphonÉ. (Peinture de we. )
sujet d’un tableau. On est frappé de retrouver la même scène sur un grand nombre de monnaies, comme celles de Nysa, de Sardes, de Cyzique, d’Hiérapolis, où les graveurs reproduisaient peut-être des monuments de la grande sculpture. Un tel motif s’imposait également à la peinture de vases ; mais la plus riche série de monuments est celle des sculptures de sarcophages. Il est facile de comprendre qu’à l’époque romaine, les idées de rénovation et de vie future aient trouvé une heureuse expression dans cette composition allégorique. Aussi, sur plusieurs sarcophages, comme ceux de la salle des Muses du Vatican et du palais Ricasoli à Florence, les sculpteurs réunissent souvent plusieurs scènes du mythe dans le cadre du bas-relief: ils figurent, comme dans autant de tableaux juxtaposés, la cueillette des fleurs (àvGo'Xoyta), le rapt de Coré et le départ de Déméter, montée sur un char attelé de dragons, qui s’élance à la recherche de sa fille. La faveur dont cette allégorie jouissait à l’époque romaine est encore attestée par des peintures d’Ostie et du tombeau des Nasons.
Le retour de Perséphoné à la lumière, sous la conduite d’Hermès, est moins fréquemment représenté. Un exemple au moins mérite d’être cité: c’est la belle peinture de vase que nous reproduisons et qui montre Perséphoné. encore à demi engagée dans le monde souterrain, et accueillie par Hécate en présence de Déméter. L’artiste a suivi la tradition courante, bien que, dans un des Hymnes orphiques, ce soit Déméter elle-même qui ait été chercher sa fille1.
i. Hymnes orphiques : XLI.
LES DIVINITES DE LA TÈRRE. 24?
Dans son groupe de la Katagousa , connu seulement par une brève mention de Pline1, Praxitèle s’était sans doute inspiré d’une des dernières phases du mythe ; suivant toute vraisemblance, l’œuvre faisait pendant au groupe de l’enlèvement. La restitution de la Katagousa a fait l’objet d’une ingénieuse étude de M. Heuzey, qui retrouve dans plusieurs groupes de terre cuite de Ta« nagra le souvenir de la composition de Praxitèle2. Si séduisante que soit cette hypothèse, on hésite à croire que le maître athénien ait représenté Déméter portant Coré, et les figurines tanagréennes semblent plutôt faire allusion à un jeu de jeunes filles. La scène de l’enlèvement, où le char d’Hadès joue un grand rôle, commandait en quelque sorte, dans le second groupe, un rappel du même motif. On imagine volontiers, avec M. O. Rayet, que Praxitèle avait montré Déméter reconduisant dans les Enfers Coré, montée auprès d’elle sur un char. N’est-ce pas ainsi que, dans la vie ordinaire, la fiancée se rendait sur un chariot à la maison de son époux ?
Quand sa douleur est apaisée, Déméter comble les hommes de bienfaits. Avant de quitter Eleusis, elle confie à Triptolème le grain de blé qui doit féconder les champs, et lui donne pour mission de répandre parmi les humains ce don précieux. Tel est le sujet du beau bas-
1. Pline, N. H., XXXIV, 69. Fecit... et ex ære pulcherrima opéra : Proserpinæ raptum, item Catagusam.
2. L. Heuzey : Recherches sur un groupe de Praxitèle d'après les figurines de terre cuite ; Gazette des Beaux Arts, 1875. Cf. O. Rayet : Monuments de l’Art antique , ire livraison, Figurine de Tanagra, collection Lécuyer,
relief trouvé à Éleusis, et conservé au musée d’Athènes. Mais le commentaire figuré du mythe de Triptolème se
trouve surtout dans une longue série de peintures de vases : la kylix de Hiéron, dont nous reproduisons un fragment, est une des plus belles. Triptolème y porte
le costume consacré, la couronne et les longs vêtements qui lui donnent une apparence féminine. Monté sur un char ailé, attelé d’un serpent, il s’apprête à accomplir le voyage mystérieux que Sophocle racontait dans une pièce aujourd’hui perdue, intitulée Triptolème. D’une main il tient la gerbe de blé dont il va enseigner aux hommes la puissance bienfaisante; de l’autre il tend une coupe pour recevoir le breuvage divin que lui verse Perséphoné. Un tel sujet était cher entre tous aux habitants de l’Attique; en le traitant, les potiers du Céramique ne faisaient que traduire une légende populaire, bien faite pour flatter le patriotisme athénien. C’était Triptolème, disait-on, qui avait fondé la ville d’Eleusis au retour de ses courses lointaines et rempli le premier les fonctions de prêtre des Grandes Déesses.