II. — LES HARPYIES ET LÈS SIRENES
Cerquand : Études de Mythologie grecque. — Schrader :
Die Sirenen. Berlin, 1868.
A côté de cette personnification directe de la mort, il faut placer des êtres mythologiques, tels que les Harpyies et les Sirènes, qui se rattachent au symbolisme de la Grèce. Ce n’est pas que leur rôle soit exclusivement funéraire. Dans la tradition poétique, les Harpyies, souvent considérées comme les filles de Typhon, sont l’image de la tempête, et, à ce titre, peuvent être associées aux génies des orages. On se rappelle, d’autre part, le rôle des Sirènes dans la légende d’Ulysse; c’est au bord de la mer, près du détroit de Sicile, que les croyances populaires plaçaient leur séjour; elles sont donc, à certains égards, des déités de la mer. Mais en dépit des transformations que leur caractère a pu subir, Harpyies et Sirènes ont une origine commune, un type analogue, et elles sont en relation étroite avec les divinités de la mort.
C’est sans doute l’oiseau à tête humaine, représentant le souffle de la vie dans le rituel égyptien, qui a fourni aux Grecs leur type artistique1. E11 attribuant cette forme aux Harpyies, les Hellènes traduisaient par une vive image l’idée de ces vierges terribles, « ravisseuses », qui personnifient les fureurs de la tempête et les souffles mortels. Sur le monument lycien appelé le
1. Voir L. Heuzey : Catalogue des Figurines de terre cuite du Louvre , p. 12.
Tombeau des Harpyies , elles ont l’aspect d’oiseaux de proie à buste de femme, qui emportent dans leurs serres
(Bas-relief du monument de Xanthos. — Musée Britannique.)
les âmes des morts. Ailleurs, sur des vases peints, on les voit guettant les mourants, prêtes à remplir leur
mission funèbre. Avec le temps, il est probable que leur type devient purement humain ; elles se rapprochent ainsi des autres divinités ailées. Un curieux exemple nous est fourni par un vase peint d’Égine, oü on lit l’inscription Apsmiia à côté de deux femmes ai»
FIG. III. IIARPYIEP.
(Peinture d’un vase d’Égine.)
lées emportées par une course rapide. Néanmoins, la poésie ne perd pas le souvenir de leur forme primitive. Pour Virgile, les Harpyies sont encore des « oiseaux à visage de vierge : un fluide immonde s’écoule de leurs flancs; leurs mains sont armées de griffes, et ia faim pâlit sans cesse leur visage1 ».
i. Virgile : Enéide , III, vers, 216.
L’idée de souffle se retrouve aussi dans la conception des Sirènes ; mais ce n’est plus la violence des vents de tempête, c’est un souffle musical, harmonieux, dont le charme est fatal à ceux qui y cèdent. Si la légende associe les Sirènes à la vie des marins, leur caractère funèbre rappelle les origines d’oü leur type dérive. Une terre cuite cypriote du musée du Louvre les montre dans une sorte de maison funéraire, allusion évidente à des idées dont les Grecs s’empareront. Ces divinités, au buste de femme etau corps d’oiseau, prennent place sur les stèles funèbres
des Grecs, soit seules, soit mêlées à des scènes qui ne
fig. 112. — sirène. (Marbre d’Athènes.)
»$>o MYTHOLOGIE FIGURÉE DE LA GRÈCE.
laissent pas de doutes sur leur caractère de symbole du deuil1. Une stèle attique montre une Sirène jouant de la lyre entre deux pleureuses. Tantôt elles surmontent la stèle; c’était la destination du marbre attique que nous reproduisons; tantôt elles en décorent le fronton. Les instruments de musique dont elles jouent, lyre, flûte ou barbiton, font allusion à leur rôle de Muses de la Mort. C’est ainsi qu’auprès du bûcher d’Héphestion étaient placées des figures de Sirènes, dont les corps creux renfermaient les chanteurs du thrène funéraire.
§ III. — LES AMES. LA PSYC HOSTASIE .
On a vu que la figure de l’âme est quelquefois placée entre les serres des Harpyies, par exemple sur les bas-reliefs de Xanthos. L’imagination grecque prêtait en effet une forme sensible à l’âme elle-même. Ce n’est pas ici le lieu de rechercher si cette conception était particulière à la Grèce, ni quelle idée les Grecs se faisaient des éléments qui, pour eux, composaient Tâme2. Il faut seulement noter que certaines représentations figurées s’expliquent par une conception très particulière, qui a vécu dans les croyances du peuple pendant toute la durée de l’hellénisme. Pour les Grecs, l’âme, à la sortie du corps, est une substance demi-matérielle, qui revêt la forme d’un petit fantôme, Yeidôlon , gar-