CHAPITRE II
Gerhard : Die Griechische Unterwelt auf Vasenbildern, etc. Arch.
Zeitung , 1843 et 1844.
§ I. — l’enfer.
Les traditions mythologiques sur le séjour des morts ont subi des transformations. Elles sont loin d’être d’accord dans les poèmes homériques1. Tandis que dans YOdyssée les morts habitent une région ténébreuse, située au delà du fleuve Océan, dans Ylliade, Hadès règne sur un royaume souterrain qui communique par des issues avec le séjour des vivants. C’est cette dernière tradition qui finit par prévaloir quand la poésie est amenée à décrire avec plus de précision le monde infernal, à propos des voyages d’Héraklès, d’Orphée et de Pirithoos dans la demeure des morts. Ces descriptions fournissent à l’art des traits expressifs
1. Voir l’étude de M. H. Martin : Les traditions homériques et hésiodiques sur le séjour des morts. Annuaire de l’Association des études grecques, 1878.
et lai permettent de créer une sorte de cycle figuré des divinités infernales Pausanias dit en propres termes que dans ses peintures de Delphes, Polygnote avait suivi la tradition de la Minyade et de Y Odyssée. On est réduit aux conjectures pour restituer cette scène de la Nekuia dont Polygnote avait décoré les murs de la Lesché. Mais nous savons au moins, grâce aux peintures céramiques d’une époque plus récente, comment l’art grec concevait, dans un tableau d’ensemble, le groupement des principales divinités infernales.
Ces vases sont de fabrique italo-grecque. Les plus importants sont le vase de Canosa, conservé à Munich, celui de Ruvo, à Carlsruhe, et celui d’Altamura, que possède le musée de Naples. Ils offrent ce singulier intérêt, de procéder, avec de légères variantes, d’un original commun, où l’on ne retrouve cependant aucune analogie avec la grande composition de Polygnote. Sur le vase d’Altamura, qu'on peut choisir comme type1, le centre de la scène est occupé par le palais d’Hadès : c’est une sorte de dais, supporté par des colonnes, qui abrite le couple infernal, Hadès et Persé-phoné. Les deux divinités semblent assister à un banquet; Perséphoné offre un plat à son époux, qui tient un canthare, comme pour faire une libation. A côté du palais, Orphée, en costume asiatique, joue de la lyre, et près de lui se tiennent les Érinyes ([njoivai). De l’autre côté, et disposé symétriquement, le groupe des trois juges infernaux, Eaque, Rhadamanthe et Triptolème ; on sait
1. Voir l’article de M. U. Kœhler : Annali delV Instituto, 1864, p. 283-296.
en effet que, d’après certaines versions, Triptolème fut adjoint aux juges des Enfers, dont le nombre n’était pas fixé. Au-dessous, dans une sorte de registre inférieur, est figuré un large fleuve qui se divise en deux branches : c’est l’Achéron, avec ses ramifications, le Cocyte et le Pyriphlégéton. Une végétation de plantes aquatiques couvre ses rives, comme dans la peinture de Polygnote. Près du fleuve, Héraklès, assisté par Hermès, s’efforce d’entraîner Cerbère, et de chaque côté du héros apparaissent les criminels légendaires condamnés aux supplices de l’Enfer : Sisyphe, surveillé par une Érinys (Mavta) et cessant son travail à l’approche d’Héraklès ; les Danaïdes portant leurs hydries. Une figure féminine montée sur un hippocampe se tourne vers Héraklès. Dans le haut du tableau, de chaque côté du palais d’Hadès, sont placées les âmes exemptes de punition : c’est Mégara, fille de Créon et épouse d’Héraklès, avec ses filles ; ce sont Pélops, Myrtilos et Hippodamie, les deux premiers faisant le pacte dont la fille d’Oenomaos doit être le prix.
On le voit, tous ces personnages sont purement mythologiques; aucune allusion au sort des âmes vulgaires ni à leur place dans le Tartare, comme dans la peinture étrusque de la Tomba delV Orco, à Corneto, où de petites figures, représentant les âmes des morts obscurs, grimpent et sautillent dans les branches d’un arbre dépouillé de ses feuilles1. La présence de Pélops et de Myrtilos s’expliquerait difficilement, si l’on voulait
i. Mon. inediti delV Instituto, t. VIII, pi. XIII-XV. Cf. Helbig : Annali, 1870. Cette peinture trahit d’ailleurs des emprunts manifestes à la mythologie grecque.
retrouver dans cette scène une allusion aux idées morales dont vivait Pâme de la foule. Les mystères d’Eleusis ont-ils, d’autre part, exercé quelque influence sur les représentations du monde infernal? On sait que l’enseignement des mystères comportait une sorte de mise en scène, avec l’apparition soudaine du palais d’Hadès1. Mais s’il est téméraire de nier cette influence, les traditions poétiques ne suffisent-elles pas à expliquer cette conception artistique de l’Enfer, où sont réunis les criminels mythologiques, et où la présence d’Orphée et d’Héraklès rappelle un cycle de légendes bien connues? Grâce à la poésie, l’art avait fait un choix parmi les figures qui caractérisaient le monde infernal ; c’est ainsi que la peinture italienne, après Orcagna, s’inspire des descriptions de l’Enfer faites par les poètes.
Ces tableaux d’ensemble sont loin de présenter toutes les divinités infernales réunies. Il y a lieu de les compléter, et de chercher d’autre part, avec plus de détail, quelle physionomie l’art donnait à ces personnages dont l’imagination hellénique avait peuplé la sombre demeure d’Hadès.