BACCHUS
Devenu grand , Bacchus entreprit la conquête des Indes. Il march.ait dans cette expédition , à la tête d'une troupe d'hommes et de femmes qui n'avaient d'autres armes que des thyrses, des cymbales et des tambours. Pan, Silène, les Satyres, les Gorybantes, et Aristée , l'inventeur du miel , suivaient ses pas. Sa conquête ne coûta point de sang : les peuples se soumettaient avec joie à un conquérant plein'd'humanité , qui leur imposait de sages lois , leur enseignait l'art de cultiver les champs, et leur découvrait l'usage de la vigne. Pressé un jour par la soif, dans les déserts sablonneux de la Libye , il implora le secours de Jupiter ; et aussitôt le maître des dieux fit paraître un bélier, qui conduisit Bacchus a une fontaine, où il se désaltéra lui et sa troupe. Dans l'effusion de sa gratitude , il fit bâtir en cet endroit , à l'honneur de Jupiter- Ammon , un temple devenu bientôt célèbre, et où, des trois parties du monde , venaient en foule les adorateurs , quoiqu'il fallût traverser, pour y parvenir, un désert immense et brûlant. A son retour en Grèce , Bacchus épousa une des filles de Minos , roi de Crète , Ariane , abandonnée dans l'île de Naxos par Thésée (1).
Malgré sa bienveillance naturelle, Bacchus châtia sans ménagements ceux qui ne voulurent pas le reconnaître pour un dieu , ou qui méprisèrent ses bienfaits.
Les Minéides et Lycurgue éprouvèrent le fatal effet de son courroux.
Les Minéides , filles de Minée , étaient au nombre
(1) Suivant une tradition bien différente , Ariane , trahie par Thésée , se donna la mort. Racine y fait allusion dans ces vers de la tragédie de Fhèdre ; c'est Phèdre qui parle (acte I , scène III) :
Ariane , ma sœur , de quel amour blessée , Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
de trois : Iris , Clymène et Alcithoé. Habiles à broder et à faire de la tapisserie, elles cherchaient, dans le travail , leur plus douce récréation. La fête solennelle de Bacchus était arrivée ; toute la population d'Orchomène y prenait part. Les Minéides seules, qui méprisent un culte extravagant , ne veulent quitter ni leurs navettes ni leurs fuseaux , pressent leurs esclaves plus que de coutume , et , se moquant de l'accoutrement des Bacchantes , tournent en ridicule les peaux dont elles s'affublent , le thyrse qu'elles agitent, les couronnes qui ceignent leurs fronts. Ni les conseils de leurs parents , ni les avertissements des prêtres, ni les menaces faites au nom de Bacchus, ne fléchissent leur résolution : elles s'obstinent à travailler , et, sous prétexte de plaire à Minerve, déesse des arts , elles dérobent à Bacchus les heures qui lui sont destinées. Tout à coup, sans voir personne , elles entendent un bruit confus de tambours, de flûtes et de trompettes ; elles respirent une odeur de myrrhe et de safran ; la toile qu'elles ourdissaient se couvre de verdure ; un cep de vigne s'élève de leurs métiers ; le palais frémit et s'ébranle ; elles croient voir briller dans leurs appartements des torches allumées, cl entendre hurler des bêtes féroces. Effrayées de ce prodige et enveloppées de fumée, les Minéides veulent fuir; mais pendant qu'elles cherchent , pour s'y cacher , l'endroit le plus secret du palais , une peau déliée s'étend sur leurs membres, des ailes minces et transparentes couvrent leurs bras. Sans avoir de plumes, elles se soutiennent en l'air ; elles s'efforcent de parler : un cri est la seule voix qui leur reste. Devenues chauves-souris , elles se plaisent autour des maisons , et n'habitent point les forêts ; elles fuient la clarté du jour, et ne volent que pendant la nuit.
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Lycurgue, roi des Edones en Thrace, ami de Bacchus , l'avait aidé à planter la vigne sur les bords du fleuve Strymon; mais un jour, ayant bu immodérément de la nouvelle liqueur, dont il ignorait Teffet, il tomba dans l'ivresse, outragea sa mère et frappa son fils. Dès ce moment , ennemi déclaré du vin , il s'opposa de toutes ses forces à la propagation de la vigne, coupa les ceps qui tapissaient les coteaux de son territoire, et intima à ses sujets l'ordre de suivre son exemple. Bacchus ne put envisager froidement des actes qu'il taxait d'impiété ; et , bannissant de son cœur les sentiments d'amitié qui l'avaient uni à Lycurgue , il fit saisir ce roi , l'entraîna violemment au sein des forêts du mont Pangée , et l'ayant garrotté à un arbre , l'y abandonna aux bêtes féroces.
Les fêtes de Bacchus s'appelaient Orgies ou Bacchanales. Les femmes qui les célébraient se nommaient Bacchantes, Ménades, Thyades et Bassarides.
Un point essentiel de ces fêtes était d'y paraître couvert de peaux de boucs, de tigres ou d'autres animaux soit domestiques soit sauvages. On s'y barbouillait le visage avec du sang, avec de la lie de vin rouge , ou avec le jus des mûres. On se travestissait comme dans une mascarade ; on courait çà et là en poussant des cris , comme feraient des frénétiques ; c'était à qui inventerait le plus de scandales ou de folies. Pour faire le personnage de Bacchus, ou choisissait un gros garçon bien nourri , bien réjoui , que l'on plaçait sur un chariot auquel s'attelaient les prétendus tigres, tandis que les boucs et les chèvres gambadaient autour , à l'instar des Faunes et des Satyres. Le vieillard qui représentait Silène paraissait sur un âne , à la suite du cortège, et excitait par sa tournure grotesque les éclats de rire des spectateurs. Ces tumultueuses fêtes avaient lieu princi-
paiement sur le mont Githéron , près de Thèbes , et sur les monts Ismare et Rhodope , en Thrace. •
Penthée , roi de Thèbes et petit-fils de Gadmas , voyait avec douleur cette licence effrénée des Orgies ; et voulant y mettre enfin un terme , il se rendit en personne sur le mont Githéron , bien déterminé d'y châtier les Bacchantes et leur abominable cortège. Mais ces femmes furieuses, parmi lesquelles se trouvaient sa mère Agave et ses tantes, se jetèrent sur lui et le massacrèrent.
— On représente Bacchus sous la figure d'un jeune homme sans barbe, frais, joufELu , couronné de lierre ou de pampre , tenant le thyrse dans une main , et des grappes de raisin ou une coupe dans l'autre ; son vêtement est une peau de léopard. Tantôt il se repose à l'ombre d'une vigne , tantôt il est assis sur un tonneau ; quelquefois on le voit dans un char attelé de tigres et de lions ; on le peint souvent avec des cornes, symbole de force et de puissance. Les Grecs lui immolaient la pie , parce que le vin rend indiscret , parce que cet animal détruit les bourgeous de la vigne. Sa plante favorite était le lierre , dont la vertu est d'empêcher l'ivresse ou d'en affaiblir le fâcheux effet.
Entre les noms et surnoms donnés à Bacchus par les Grecs et les Romains , six méritent surtout d'être connus. Il est appelé Dionysus ou Dionysius , mot d'une origine controversée ; — il est appelé Liber , c'est-à-dire libre , parce que le vin , en épanouissant l'esprit de l'homme , le dégage momentanément de tout souci , et le jette dans une certaine liberté d'actions et de discours ; — Evius , mot formé du cri d'euo/ié .' par lequel Jupiter encourageait son fils pendant le combat contre les géants ; — lacchus , d'un verbe grec, qui veut dire « crier, vociférer, » à cause