PÉLOPS. — ATRÉE ET THYESTE
que Atalante , fille de Jasius , l'atteignit d'un coup de flèche derrière l'oreille , et l'abattit : MéUagre lui porta le coup mortel, le dépeça, et en offrit la tête à l'habile chasseresse. Rien ne semblait plus naturel que cette marque d'estime accordée à une étrangère. Mais les oncles maternels de Méléagre, jaloux de voir une femme arcadienne remporter tous les honneurs delà chasse, la provoquèrent, lui enlevèrent de force la hure du sanglier, et accompagnèrent cette insulte de discours outrageants. Méléagre, transporté de fureur, ne peut se contenir; il court sur ses oncles, les perce tous deux de son épée , et rend à la belle Atalante la dépouille du sanglier.
Althéa aimait ses frères. Dans le désespoir que lui causait leur perte, elle jeta au feu le tison fatal qu'elle en avait autrefois retiré; il se consuma', et avec lui périt Méléagre, .dont une fièvre ardente dévorait les entrailles, à mesure que la flamme du foyer consumait le tison. Cette mort répandit le deuil dans la ville de Galydon. Althéa , revenue de son délire , connut l'énormité de son crime , et se tua. Les sœurs de Méléagre ne purent se résoudre à quitter le corps de leur frère ; elles se couchèrent sur son tombeau, refusant toute nourriture, et ne cessant de baiser les lettres de son nom gravées sur le marbre. Diane apaisée par tant de catastrophes, et voulant mettre un terme à la douleur de ces jeunes filles, les métamorphosa en oiseaux qu'on appelle mèlèagrides.
§ 17. I*élops. — Atrée et Thyeste.
Pélops était le fils de Tantale^ roi de Lydie. Les dieux voyageant dans l'Asie Mineure sous la figure humaine, habitèrent chez Tantale, prince im-
pie et cruel, qui , pour éprouver si ses notes étaient réellement des divinités et s'ils connaissaient les choses cachées, égorgea son propre fils Pélops, nouvellement né, le coupa en morceaux, et l'ayant fait rôtir, le servit avec d'autres viandes apprêtées. Les dieux connurent le crime , et s'abstinrent de toucher à ce mets abominable. La seule Gérés, affamée ou distraite, mangea une épaule de Pélops. Jupiter rassembla les membres épars de cette innocente créature, lui rendit la vie , et substitua une épaule d'ivoire à celle que Gérés avait dévorée. Tantale , bourreau de sa famille, fut précipité dans le Tartare.
Pélops, dont le royaume était alors faible et appauvri, se trouva en butte aux attaques des rois voisins. Il quitta donc la Lydie avec Niobé sa sœur, et se retira en Grèce , où il demanda en mariage la belle HipPODAMiE, fille à'OEnomaûs, roi d'Elide.
Seule héritière du trône, Hippodamie était aimée et recherchée de plusieurs princes ; mais OEnomaûs, averti par un oracle qu'il serait malheureux avec son gendre, mit à la possession de sa fille une condition difficile à remplir. Gomme il excellait à conduire les chars , et qu'il avait des coursiers aussi rapides que le vent, il publia que sa fille appartiendrait à celui des prétendants qui le vaincrait à la course des chars , mais que la mort serait le partage infaillible des vaincus. Treize d'entre eux avaient déjà subi cette épreuve, et leurs cadavres gisaient sur la poussière, lorsque Pélops réclama l'honneur de combattre. Quoique ses chevaux, choisis par Neptune même, eussent toutes les chances favorables, il n'osa cependant se mesurer d'égal à égal avec le roi d'Elide. Il tenta la fidélité de Myrtile, écuyer d'OEnomaûs, et le corrompit par des présents. Myrtile scia en deux le char du roi, et en rejoignit si bien les deux por-
tions, que l'œil n'y découvrait aucune jointure. Le char se rompit au milieu de la carrière; OEuomaûs mourut de la chute, et Pélops, époux fortuné d'Hippodamie, monta sur le trône d'Elide.
Ses conquêtes furent promptes, ses armes firent trembler ses ennemis, sa réputation s'étendit au loin, et son nom fut donné à la presqu'île méridionale de la Grèce {le Péloponèse).
Du mariage d'Hippodamie et de Pélops naquirent Atrée et Thyeste. Ces deux frères, fameux dans l'histoire par leur haine mutuelle, le sont encore plus par les crimes qui s'ensuivirent et dont un seul donnera l'idée des autres. Après de longues querelles, le perfide Atrée, feignant de vouloir oublier le passé, proposa à son frère une entrevue amicale. Thyeste, trompé par les apparences, se rendit avec empressement au palais de .son frère, et prit part au festin qui devait sceller leur réconciliation. Mais, à la fin du repas, lorsqu'on eut invoqué les dieux, et que les deux frères se furent juré de vivre en amis, Atrée fit apporter deux têtes sanglantes : c'étaient celles des deux fils de Thyeste! Et il lui apprit avec une joie féroce que les viandes dont il avait goûté étaient la chair de ces victimes. Le soleil se cacha, dit-on, pour ne pas éclairer de pareilles horreurs.
Un frère d'Atrée, nommé Plisthène, donna le jour à Agamemnon et à Ménélas, qui sont souvent -désignés sous le nom à.'Atrides, quoiqu'ils ne fussent pas fils, mais seulement neveux d'Atrée.
§ 18. OiUdipe.
OEdipe, un des plus malheureux princes qui aient existé, était fils de Laïus, roi de Thèbes, et de Jocaste.
Avant leur mariage, ces deux époux se rendirent au temple de Delphes pour y consulter l'oracle d'Apollon ; et sa réponse fut « que le fils qui naîtrait de leur hyménée serait un jour le meurtrier de son » père et l'époux de sa mère. )^ L'enfaiit naquit, et Laïus, pour éviter de plus grands malheurs, appela un de ses confidents intimes et lui dit : « Va, et fais mourir cet enfant. » Quoique dévoué à son roi, cet homme recula devant une injonction si odieuse, et sentit défaillir son cœur. Mais n'osant pas désobéir entièrement, il porta l'enfant sur le mont Githéron, lui perça les pieds, y passa une courroie, et le suspendit à un arbre. Ses gémissements attirèrent un berger du voisinage, qui paissait les troupeaux de Polybe, roi de Gorinthe. Goberger s'appelait Phorbas; il eut pitié de l'enfant, le prit dans ses bras, et le porta à Péribée, femme de Polybe, qui le garda près d'elle, le fit élever sous le nom ai Œdipe (1), et l'adopta pour son fils.
OEdipe entrait à peine dans sa quatorzième année, et déjà les ofiB.ciers de la cour avaient admiré, en plusieurs occasions, sa force et son adresse. Vainqueur dans tous les jeux du gymnase, il excita tellement la jalousie de ses jeunes compagnons, qu'un d'entre eux, pour le mortifier, lui dit qu'il n'était qu'un pauvre enfant trouvé, un fils adoptif.
Tourmenté par ce reproche, OEdipe en conçut des scrupules sur son origine, et interrogea avec anxiété, à diverses reprises, celle qu'il avait toujours appelée sa mère ; mais Péribée, qui le chérissait, se gardait bien d'éclaircir ses doutes ; elle s'efforçait , au contraire, de lui persuader qu'il était son fils. Afin d'ob-
(1) OEdipe, en grée, signifie aux pieds enflés.
tenir une certitude, Œdipe alla consulter l'oracle de Delphes, dont il reçut, pour toute réponse, le conseil ce de ne plus reparaître dans son pays natal, s'il vou- » lait éviter de tuer son père et de devenir l'époux » de sa mère. » Frappé de ces mots terribles, et résolu de ne pas retourner à Gorinthe qu'il regardait comme sa patrie, il marcha tristement vers la Pkocide. Arrivé près du bourg de Delphes, il rencontra dans un chemin étroit quatre personnes, parmi lesquelles était un homme âgé assis sur un char, qui lui enjoignit arrogamment de s'écarter de la route et de laisser le passage libre, accompagnant cet ordre d'un geste menaçant. Une querelle s'engagea. On tira l'épée; Œdipe tua le vieillard sans le connaître : ce vieillard était Laïus I
Après cette catastrophe , qui privait de son roi la ville de Thèbes , une calamité d'un genre inouï désola toute la contrée : c'était le Sphynx. Ce monstre avait la tête, le visage et les mains d'une jeune fille , la voix d'un homme, le corps d'un chien, la queue d'un serpent, les ailes d'un oiseau et les grifi'es d'un lion. Il se tenait sur une colline, près de Thèbes, arrêtait de là tous les voyageurs , leur proposait une énigme captieuse , et dévorait ceux qui ne la pouvaient résoudre. Plusieurs milliers d'infortunés avaient déjà péri. Crèon, qui occupait le trône (1), sacrifiant son intérêt propre à l'intérêt public , fit annoncer dans toute la Grèce qu'il donnerait Jocaste et la couronne de Thèbes à celui qui délivrerait la Béotie de ce fléau. La mort du Sphinx dépendait de l'explication d'une énigme qui était proposée en ces termes : Quel est V animal qui a quatre pieds le matin,
(1) Créon était le frère de Jocaste.
deux à midi , et trois le soir ? OEdipe , dont la sagacité égalait Tamour de la gloire , se présenta au monstre écouta l'énigme et répondit sans hésitation « que cet » animal était Vhomme, qui, dans son enfance, mar- » clie à la fois sur ses pieds et sur ses mains , dans » l'âge viril sur ses deux pieds , et , dans sa vieily> lesse , se sert d'un bâton comme d'un troisième » pied. » Le Sphiax , furieux de- se voir deviné , s'élança d'un rocher où il était , et se hrisa la tête dans le fond d'un précipice.
Sauveur de Thèbes, OEdipe monta sur le trône, et devint l'époux de Jocaste, dont il eut deux fils, Etéocle et Polynice , et deux filles , Antigène et Ismène.
Plusieurs années après ce mariage , les Théhains furent affligés d'une peste qui attaquait indistinctement les hommes et les animaux, et qui résistait aux ressources de l'art , aux prières et aux sacrifices. L'oracle, refuge ordinaire des malheureux, déclara que la Béotie ne serait pas délivrée de ce fléau avant que le meurtrier de Laïus fût connu et hanni du royaume. OEdijpe , qui ignorait le nom et la qualité du vieillard tué jadis par lui en Phocide , ordonna , pour découvrir l'assassin de Laïus , les recherches les plus scrupuleuses ; elles aboutirent à mettre au jour trois faits horribles : qu'OEdipe était lui-même ce meurtrier désigné par l'oracle; que Laïus était son père , et Jocaste sa mère. A cette révélation accablante, il fit éclater un désespoir sans bornes ; et, se jugeant indigne de voir la clarté du jour, il s'arracha les yeux avec la pointe de son épée.
Chassé de Thèbes par ses deux fils, il s'achemina vers l'Attique, dénué de tout, couchant sur la dure, et mendiant son pain de porte en porte. Antigoue , sa fille aînée , lui servait de compagne; elle guidait les pas incertains de ce vieillard aveugle , et adou-
cissait par les plus tendres caresses l'horreur de sa situation. Ils arrivèrent près de Golone, bourg voisin d'Athènes , dans un bois consacré aux Euménides, et dont l'entrée était interdite aux profanes. Quelques habitants, surpris d'y voir ce roi criminel, voulurent le contraindre d'en sortir ; et peut-être eût-il péri sous leurs coups , si Antigone ne les eût fléchis par sa douceur et par ses larmes. Œdipe fut conduit à Athènes , auprès de Thésée , qui le reçut avec humanité , et lui accorda une retraite hospitalière, où il passa le reste de ses jours.
Cependant OEdipe, lorsqu'il avait abandonné Thèbes , sa patrie , avait accablé de ses malédictions Etèocle et Polynice , et demandé au ciel que ces ingrats se disputassent à main armée le sceptre qu'ils lui arrachaient. Pour, prévenir l'effet de ces imprécations, les deux frères ne voulurent point gouverner ensemble , et convinrent que tour à tour l'un resterait éloigné de Thèbes, pendant que l'autre y régnerait l'espace d'une année. Etéocle, qui était l'aîné, monta le premier sur le trône; mais, au terme convenu, il refusa d'en descendre. Polynice, courroucé de cette tromperie , se retira chez Adraste , roi d'Argos , dont il devint le gendre, et qui lui promit des secours pécuniaires, une armée et la victoire. Thèbes fut bloquée par les troupes argiennes que commandaient sept vaillants capitaines , appelés par excellence les Sept Chefs. C'étaient : Adraste , roi d'Argos ; Polynice et Tydée , ses gendres ; le devin Amphiaraùs ; Gapanée , Parthénopée et Hippomédon. La défense des portes de Thèbes fut confiée par Etéocle à un pareil nombre d'habiles commandants. Après divers engagements meurtriers, mais non pas décisifs, les deux frères résolurent enfin de terminer la guerre par un combat seul à seul , en présence
des deux armées : ils périrent l!un et l'autre dans ce duel.
Créon , devenu chef du gouvernement , défendit sous peine de mort à tous les Thébains d'accorder la sépulture aux ennemis restés sur le champ de bataille ; et nul d'entre eux n'osa violer cette défense- La seule Antigone , sœur de Polynice , moins sensible à la crainte de mourir qu'au désir de rendre à son frère les honneurs funèbres, trompa la vigilance des gardes, sortit de Thèbes pendant la nuit, trouva le corps et le brûla. Surprise dans ce pieux devoir , elle fut condamnée à être enterrée vivante; mais elle prévint son supplice en s'étranglant. Hémon, fils de Créon , et amant d' Antigone , se précipita sur le cadavre de cette héroïque princesse , et s'y poignarda.
§ 19. Tyclée.
Tydée, guerrier fameux, était fils d'OEnée, roi de Galydon. Banni de sa patrie pour un homicide involontaire , il trouva un asile honorable en Argolide , chez le roi Adrasle , qui lui donna en mariage une de ses filles : la seconde venait d'épouser un autre prince fugitif, Polynice, fils d'OEdipe.
Quand Adraste leva une armée i30ur soutenir les droits de Polynice au trône de Thèbes, ïydée en fut un des principaux chefs. Mais avant que d'ouvrir les hostilités , Adraste , en monarque prudent , voulut tenter encore d'amener Etéocle à des sentiments de paix et de justice; et il envoya dans ce but Tydée comme ambassadeur à la cour de Thèbes. La jeunesse guerrière de cette ville y était alors occupée à des combats gymnastiques, prélude des jeux cruels de Mars; Tydée fut invité à s'y joindre. Il accepta