EUROPE
Pyrame , qui est sorti plus tard de la ville, reconnaît sur le sable les traces de l'animal , et tremble pour les jours de Thisbé ; mais lorsqu'il trouve le voile sanglant, il ne doute plus de l'accident qu'il appréhende ; il se persuade qu'elle a péri. Hors de lui-même, il arrive sous l'arbre du rendez-vous ; il y arrose de larmes le voile de son amante, et se donne la mort d'un coup d'épée.
Cependant Thisbé, revenue de sa frayeur, sort de la retraite où elle s'était cachée ; s'approche du mûrier, et reconnaît le corps inanimé de Pyrame , près du voile fatal qui a causé son erreur. « Je te suivrai » dans la mort, » dit-elle, « et ne te quitterai point; » nos parents ne refuseront pas d'unir nos restes » dans le même tombeau. » Elle dit, et, appuyant son sein contre la pointe de l'épée encore fumante, elle se laisse tomber et expire. Le mûrier sous lequel Pyrame et Thisbé venaient de périr fut teint de leur sang, et le fruit qu'il portait devint, dès cet instant, d'un noir pourpré.
§ 3. Europe.
Europe, fille d'Agénor, roi de Phénicie, et sœur de Cadmus , était d'une beauté éclatante. Jupiter la vit, et résolut de l'enlever. Mais, pour mieux atteindre son but , il se métamorphosa en taureau , se mit à paître dans la prairie, voisine de la mer, où Europe jouait avec ses compagnes, et bientôt, par son allure douce et caressante, par ses grâces et par son tendre meuglement, il attira les regards des jeunes Phéniciennes. Europe s'approche du paisible animal, l'orne de guirlandes, lui offre des herbes fleuries, flatte mollement son cou de sa blanche main , et ose enfin
s'asseoir sur son dos. Ses compagnes allaient suivre son exemple ; le perfide taureau ne leur en laisse pas le temps : il s'échappe , court droit à la mer et s'y jette. Europe pousse un cri d'effroi, tend les bras vers le rivage, pâlit, frissonne, quand elle voit les flots entr'ouverts et les monstres marins qui bondissent à ses côtés.
Occupée naguère à cueillir des fleurs dans la prairie et à tresser gaiement les couronnes destinées aux nymphes , elle ne découvrait plus , dans l'obscurité de la nuit, que les étoiles et les ondes. Sitôt qu'elle eut touché les bords de l'Ile de Crète : « mon père I » s'écria-t-elle, transportée de douleur ; « ô mes frères » et mes amies, près de qui je passais des jours si » paisibles ! Où suis-je ? Où vais-je ? Est-ce une illu- » sion qui m'abuse ?. .. Avoir quitté ma patrie et mes » pénates 1 avoir osé franchir la vaste étendue des » mersl... Ah 1 si l'on me livrait ce monstre exécra- » blel dans la fureur qui me possède, je trouverais » des forces pour le mettre en pièces, pour briser les » cornes de ce taureau que tout à l'heure j'admirais » tant!... Malheureuse! que tardes-tu à quitter la » vie ? Avec cette ceinture qui t'est restée , tu peux, » suspendue à ce chêne, terminer ton sort : à moins » que tu n'aimes mieux , esclave avilie , filer de tes » royales mains la tâche qu'il plaira à une étrangère » de t'imposer. » Telles étaient ses plaintes. Vénus l'écoutait avec un malin sourire, et près d'elle son fils, tenant son arc détendu. Quand la déesse eut assez joui de ce barbare plaisir : « Modère, » lui ditelle, « modère cette fureur, si l'odieux taureau vient » lui-même te livrer ses cornes pour les briser. » Ignores-tu que tu es l'épouse de Jupiter ? Apaise » tes sanglots : apprends à soutenir la haute fortune