L. Cl
Serres, 7 octobre 188e.
Léon Cladel en Belgique
fî^ilADI1 ou P'utot Glatel ainsi |aC qu'orthographient et même pro- \39 noncent plus d'un Flamand, maint Hollandais et force gens d'origine tudesque, Cladel, Léon Cladel, je ne l'avais encore jamais vu, mais j'avais beaucoup lu ses livres. Celui de la Croix-aux-Baufs, acheté à la gare du Midi, un soir d'été, au moment de quitter
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Bruxelles pour Virginal où ma maisonnée était en villégiature, m'avait laissé la résonnance d'une émotion poignante, et son drame se déroulant dans le paysage quercynois hantait ma mémoire comme le résidu d'un rêve violent. Le Bouscassiè et son idylle avaient, depuis, mis un adoucissement à cet âpre souvenir. Mais Ompdrailles et la Fête votive de Saint-Barthoïomée Porte-Glaive, successivement recherchés et dévorés avec une curiosité obsédante, m'avaient rendu l'impression première de brutalité épique, tendre pourtant à certaines pages. J'avais construit l'auteur d'après mes sensations; je me le figurais robuste, ramassé, solide sur ses jambes de bon piéton rustique, la main rude, le col court, le teint broyé dans le rouge et la sépia, les cheveux noirs, crépus et durs : bref, celui qui avait groupé sous le titre Mes Paysans quelques-unes de ses œuvres les plus intenses devait être un paysan; celui qui avait sculpté Ompdrailles, le lutteur triomphant, devait avoir quelque chose de la musculature de son héros.
EN BELGIQUE
Un jour je reçus de lui une courte lettre. Il avait lu la Forge Roussel, une de mes Scènes de Il Vie Judiciaire. Il me disait : C'est bien. L'écriture, où les majuscules et les minuscules se mêlaient en désordre, me sembla un croquis confirmant la figuration que je m'étais faite du personnage.
J'<»tais sous l'influence de ces impressions, et le Cladel de mon imagination, jamais contredit dans ses contours, prenait peu à peu la fixité des profils de médaille, quand, il y a un an, Camille Lemonnier, au banquet que notre jeune école artistique organisa comme une émeute pour venger des dédains officiels lui, le vivant, et Octave Pirmez, le mort, dont la chaise vide couronnée de roses et le couvert sans convive, lui faisaient face, me dit, après l'apaisement des toasts, et des acclamations : Je vais me marier : tu seras mon témoin, hein? — Je répondis : Oui. — 11 ajouta : Tu le seras avec Léon Cladel.
A quelques semaines de là, le jour fut fixé. Lemonnier préparait son gîte dans la banlieue
LEON CLADEL
à la Hulpe, à la sortie de la forêt de Soignes, presque au bord du grand étang. En arrivant le matin à la ville pour les derniers soins, il entrait au vieux Palais de Justice où j'étais pour plaider, me tenait cinq minutes dans un vieux couloir, braquant sur moi, derrière son binocle, ses bons yeux ouverts dans sa face un peu rougeaude sous son front diminué par les boucles rousses qui s'y abattent, et m'expliquait de son ton saccadé, entrecoupé de hein! quelque détail de ménage ou quelque projet littéraire.
L'avant-veille de la cérémonie il m'aborda en disant : Cladel arrive demain. — Chez toi?
— Non, impossible, ma maison n'est qu'une cabine. — Où alors? — A l'hôtel de Hollande, je l'y ai annoncé. — A l'hôtel de Hollande, rue de la Putterie! Mais c'est un cimetière dans un bas-fond. — Et! que veux-tu? c'est un homme simple, cénobitique, ennemi du faste.
— Très bien, mais l'ennui, la solitude froide, le marasme de lieux sans soleil 1 II est du Midi, n'est-ce pas? C'est un Montalbanais? —
IN BIIGIQUI IX
Oui , mais les grandes auberges luxueuses Thor ^pileraient et toutes les autres se ressemblent. — S'il logeait chez moi? — Il n'y faut pas |>enser : c'est un malade, un sauvage, un fauve , tu ne peux pas recevoir en appartement un <^ nglier. — Mais c'est aussi un grand écrivain, un admirable artiste; il Faut qu'il y ait toujours place pour ceux-là ; qu'importe le confortable et l'étiquette? — Soit. Tu ne m'en voudras pas, si tu as quelques misères? — Je n'en aurai pas, car je ne les verrai pas. Un souverain de la littérature descend chez moi, voilà tout ce que je sais. L'honneur est pour moi et pour ma demeure. Seul je serai l'obligé. Le lendemain , empêché par des devoirs professionnels, d'aller moi-même à la gare, je recrutai deux Jeune-Belgique, Octave Mans et Max Waller, qui acceptèrent d'être les aides de camp de mon futur hôte pendant son séjour en Belgique. Ils le reçurent à la descente du wagon et joyeusement l'amenèrent en voiture découverte. Nous étions en juillet. Quanti le landau s'arrêta dans l'allée cochère, je vis pour
LÉON CLADEL
la première fois ce natif du Quercy, que je croyais pareil aux arbres bien plantés des pentes qui, de la Méditerranée à l'Océan, achèvent les Pyrénées en les rattachant aux plaines dont Toulouse est la reine.
Il était assis sur la banquette du fond à côté d'Octave Maus ayant en vis-à-vis Max Waller l'imberbe. Il avait l'aspect souffreteux. Il était maigre. 11 me regardait avec de petits yeux vifs scintillant dans un visage de Christ émacié. Sous un chapeau de haute forme défraîchi, posé bizarrement, sans doute pour la facilité du voyage, sur un chapeau bas, en feutre, descendaient des cheveux châtain foncé qui rejoignaient une barbe longue. Le teint était terfeux, la physionomie maladive et inoubliable. Il me regardait, inquiet, eût-on dit, et étonné.
J'étais stupéfait! Stupéfait! oui, mais ému, troublé, devant cette silhouette touchante, doucement triste et résignée, me semblait-il, qui se substituait tout à coup, avec une poésie pénétrante, au personnage massif et danton-
IN BELGIQUE
nesque qui jusqu'alors pour moi correspondait au nom de Cladel et venait de s'évanouir comme un fantôme au premier chant du coq.
Le- deux jeunes introducteurs sautèrent de la voiture. Et lui, non sans effort, descendit.
« Soyez le bienvenu chez moi, lui dis-je. Je suis heureux de recevoir à mon foyer un artiste el un maître. — Je vous remercie de me donner I hospitalité, répondit-il; c'est le meilleur moyen de nous connaître, ce que je souhaite de bc n cœur. >
Nous le menâmes à l'appartement qui lui était destiné. C'étaient, au deuxième étage, une chambre à coucher et un salon, largement éclairés sur le boulevard Waterloo dont les six rangées d'orme?, serrés et feuillus, formaient, par leurs cimes, un amoncellement de verdure derrière lequel se développait l'immense perspective du nouveau Palais de Justice, dressant son dôme, pareil à un aérostat, dans un horizon fermé à l'Occident par les coteaux brabançons de la vallée de la Senne. Deux fenê-
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très étaient ouvertes sur le balcon par lequel entrait l'air frais du plateau d'Uccle.
Il marcha droit à ce grand soupirail et à cette vue admirable, il regarda, paraissant nous oublier. A gauche, dans un lointain vaporeux, au pied des collines sur lesquelles la ville s'étage, dans les prairies, un train, petit à cette distance comme un jouet, fuyait sans bruit, déroulant sa vapeur. « Où va ce train? dit-il. — A Paris, reprit l'un de nous. • Il resta pensif.
Puis rentrant dans la chambre et regardant tout ce qui avait été disposé, avec beaucoup de soin et quelque luxe, pour lui faire le séjour agréable : « C'est fort beau, dit-il. — Et avec hésitation : Je ne suis pas habitué à cela. N'auriez-vous pas une mansarde... avec rien dedans? »
Il nous vint à tous un sourire. • Pas pour le moment, répondis-je. Mais je puis en faire dégarnir une. »
A ce moment survint une mienne cousine, parente de ma femme, arrivée de Toulouse deux ans auparavant pour passer chez nous
IN MICIQUE
une huitaine, et qui depuis (l'excellente fille) ne nous avait plus quittés. Est-ce son éloge où le nôtr«« qu'elle faisait par cette fidélité, confiante et n lïve? Petite, noire, étonnamment vivace, toujours joyeuse, grassouillette comme le deviennent à trente ans les espagnoles y compris celle* dont les ancêtres, débordant l'arête montagneuse de l'isthme, ont peuplé les rives de la Garonne, elle avait exulté à l'annonce de la prochaine arrivée d'un compatriote. Parlait-il le pitois natal, ce méridional parisianisé? Quand elle l'aperçut, en sa mince stature, avec son visage jaune envahi par le poil, ses luisants regards, décharné et nerveux, portant tans doute en ses veines le sang sarrasin de quelque compagnon de l'émir Abd-er-Rahman vaincu par Charles Martel, elle n'en douta plut tans doute, car elle lui dit, sans attendre la présentation : • Eh! ru, de Mounralba, souy de Toulouio l le mémo soulel nous a cramars quand eren pitchous. Te saludi*.
* Moatalbanais, je sais de Toulouse, le même soleil nous • brûles quand nous étions petits. Je te salue !
XIV LÉON CLADEL
Un Natchez entendant résonner boulevard de la Madeleine l'idiome des grands lacs n'aurait pas été plus ébahi que notre voyageur au bruit caressant de cette langue lointaine. Comme un coup de lumière, une expression ravie éclaira son visage. Il fit brusquement un pas vers elle, et, lui serrant le bras à deux mains, exclama : Unepaiso, Boudious! Unepàiso! Pas pcussible'! Le cor me mounto sur la bouqueto ; me cal l'embrassa! * — Et l'enveloppant, il lui déposa à travers les longs fils de sa barbe un affectueux et bruyant baiser à chaque coin de la bouche, m A la bounhouro! Sios un be'ritable pais**, dit gaîment la cousine. — Et elle ajouta : « On s'embrasso pas atal aici. Soun de cadenos de pouts***. »
Se tournant alors vers moi : Je demande qu'on me confie monsieur Cladel. Je veux être
• Une payse ! Bon Dieu ! Une payse ! Est-ce possible ! Le cœur me monte aux lèvres, il faut que je l'embrasse.
** A la bonne heure ! Tu es un vrai compatriote.
*** On n'embrasse pas comme ça ici. Us sont froids comme des chaînes de puits.
IN BEICIQUI
M ménagère.. Oui, votre servante, ici, dit-elle. Quand vous aurez besoin de n'importe quoi, appelez, je me nomme Élisa.
Il reprit : E!isa? allons donc! Nous dirons comme chez nous, là-bas, Lisette ou Lisou. Par Saint-Carnus de l'Ursinade, je retrouve ici ma grande patrie, la France, et ma petite, le Quercy!
Il s'installa, et dès le soir, après un repas eord al qu'il trouva un peu long, car, bien qu'arrosé de Barsac et de Frontignan, des vins de su province, le dîner fut servi à la flamande, il était acclimaté.
Le lendemain nous étions à la Hulpe, par un de ces temps à gros nuages, humides et froids même en été, qui donnent de si vives couleurs au verdoyant paysage de la banlieue bruxel-
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loise. Le vent du sud-ouest, arrivant à grand souffle de l'Atlantique, rasant jusques à trente lieues des côtes la zone maritime et unie des Flandres, balayait de ses rafales les premiers ourlets montagneux du Brabant, et faisait résonner en une longue et sourde clameur les cimes chevelues qui, sur les quatre mille cinq cents hectares de la forêt de Soignes, un des lambeaux extrêmes de la Sylve ardennaise, noircissent la ligne de faîte qui sépare le bassin de la Senne du bassin de la Dyle.
Lemonnier fut marié sans faste dans la salle, nue comme un parloir de couvent, de la maison communale, par un bourgmestre rustique, imprégnant fortement de l'accent du terroir la lecture qu'il fit aux futurs des articles du Code Napoléon sur les droits et devoirs des époux. Quand le secrétaire débita, en la forme sèchement légale, l'acte de la cérémonie, j'appris que Cladel était né en 1835. Il avait donc quarante-huit ans, mais les lancinantes influences de la vie l'avaient vieilli plus que ce laps. Mélancolique, silencieux et grave, il assistait
IN IILCIQ.UI
au déroulement des formalités juridiques , comme un homme qui sait, hélas! qu'en ce monde il y a plus d'heures moroses que d'heures joyeuses, et qui ne doute plus que même là ot rayonne, pour tout illuminer passagèrement, la beauté d'une jeune femme, la destinée prépare des germes pour les douleurs futures.
Un repas familier nous assembla autour de la table modeste de l'auteur du MâU et du Mort. Constantin Meunier, le peintre des épisodes navrants de la vie sociale, le commentateur des misères ouvrières, était là. Dans l'ordonn.ince de la table, son visage affligé et timid?, répondait au visage souffrant et rêveur de Cladel. Tous deux exprimaient en des types différents, le symbole du crucifié qu'avait lait ressortir sur la plaque de mon imagination le premier aspect de mon nouvel ami, Meunier avec douceur, Cladel avec énergie.
La fête s'acheva dans la sérénité des haltes que font les laborieux sur la route du travail, sans le bruit et sans les frivolités que le vulgaire imagine être la naturelle floraison des