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réunions d'artistes et qui sont si peu d'accord avec leur dure existence de connus méconnus.
Cladel séjourna sous mon toit cinq semaines. Le mariage de Lemonnier n'avait pas été le seul but de son voyage. Atteint depuis longtemps de ce mal bizarre qui transforme un homme en... fabrique de sucre, voyant ses forces faiblir, sa longue crinière grisonner, ses dents s'éclaircir, tourmenté par l'âpre besoin de santé qui est le souci des ouvriers de l'esprit plus peut-être que des ouvriers du corps, il venait essayer chez nous d'un nouveau traitement après avoir épuisé ceux de la science parisienne. Lemonnier lui avait parlé de cures accomplies par un sien ami. Il avait pris d'autant plus aisément confiance qu'il en était à la période où l'on désespère de trouver un secours efficace dans ses entours immédiats. Il arrivait à Bruxelles, comme d'autres à Cannes ou à San-Remo.
Depuis, guéri, ou tout au moins singulièrement soulagé par l'observance d'un régime monastique, il a décrit, dans un article du Cil-
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Biis, sous le titre Un Brabançon, la curieuse personnalité de son médecin belge, un rustique comme lui, athlétique, modeste et bon, qui lui dit un jour que, se levant de table après avoir fêté un Chambertin de 1865, il se heurtait la face, voulant passer... à travers une glace sans tain dressée devant lui : Cela n'arrive qu'à des paysins comme nous.
La présence de Cladel à Bruxelles avait Tait événement parmi les Jeune -Belgique qui en étaient encore a la lune de miel de leur bruyant hymen avec l'indépendance littéraire, téméraires ainsi qu'on l'est quand on ne se doute pas encore du péril qu'il y a à braver les formes officielles, galopant comme des poulains à travers les conventions de notre milieu doctrinaire, huant, invectivant, cassant les vitres et les ner, mettant tout en rumeur et soulevant une poussière effroyable d'où on les voyait sortir, compacts et joyeux, pour charger sans relâche le vieux troupeau des ruminants de la littérature. Emile Verhaeren, l'auteur des Flamandes, seul, l'avait déjà vu, chez lui à Sèvres.
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Cherchant la maison, rue Brongniart, il s'était adressé, pour demander l'adresse, à un personnage hirsute qui promenait deux grands chiens. C'était le maître lui-même. Il l'intro duisit dans la demeure étrange que je devais connaître plus tard, et, indisposé, le chargea presque incontinent de conduire madame Cladel à un dîner que l'on donnait à Paris comme préliminaire à la première représentation du Nouveau- M onde, un drame apocalyptique de M. Villiers de l'Isle-Adam, qu'un malheureux libraire avait monté en y engageant tout son avoir et qui devait, le soir même, sombrer corps et biens. Verhearen nous avait raconte les péripéties de ce repas fantastique auquel était venue une cohue bourdonnante de gens de lettres et de gens de théâtre dans laquelle il s'était trouvé pris et emporté comme une feuille sèche dans les tourbillons d'un torrent.
Dès qu'il sut Léon Cladel arrivé, il accourut et avec lui toute la bande ou plutôt la phalange, Albert Giraud, Georges Eekhoud, Iw.m
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Gilkin, Georges Rodenbach, Emile Van Aremberg, Arthur James et les autres.
CVtait tous les matins, vers dix heures, réception dans le salon dont Cladel, qui ne pensait plus à la mansarde avec rien dedans, s'était si bien accommodé qu'il avait demandé qu'on y en retînt un feu clair de bûches. O puissance de l'imagination chez les grands metteurs en scène, il ne cessait de dire, quoique la ca îicule fût venue : Fait-il froid chez vous! Comme on sent que c'est un pays du Nord.
Dans un fauteuil, les pieds sur les chenets, à proximité d'une table encombrée en peu de jours de journaux arrivés de Paris et de paperasses noircies de son écriture, paisible, content, mal peigné, vêtu d'une vareuse de cette couleur indécise dont se culottent aux champs les vêtements des garçons de labour par la mystérieuse harmonie qui donne aux lièvres la teinte des sillons, ses jambes grêles marquant leur ossature à travers un pantalon de forme iégendaire, il parlait avec la dignité simple et l'autorité tranquille d'un maître,
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tantôt anecdotisant sur le mouvement littéraire de Paris, tantôt dissertant sur les œuvres de ses jeunes interlocuteurs. Et sans relâche il roulait des cigarettes, prenant le papier dans urve poche de son veston et le tabac dans l'autre, réussissant très peu à former le mince cylindre, hors duquel bavaient les filaments mal arrimés, frottant alors des allumettes dont invariablement une douzaine au moins s'éteignaient avant qu'il eût trouvé, dans ses discours, l'hiatus opportun pour mettre le bout aux lèvres et aspirer les premières bouffées.
Rodenbach le disait inélégant. La cravate blanche, nouée en corde, du rude fils de Montauban-Tu-Ne-Le-Sduras-Pas , et le superbe papillon de soie noire dont les ailes s'étalaient au col du poète de V Hiver mondain, faisaient, en effet, vis-à-vis comme chien et chat, et certes se seraient sauté à la figure s'ils avaient été vivants. Gilkin déclarait Cladel admirablement excentrique. Verhaeren et Eekhoud, les terriens, se délectaient à sa grandiose ignorance des raffinements de la convenance bourgeoise. Giraud
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semblait ne voir que l'âme. James, muet quoique fringant en sou attitude éveillée de petit coq anglais, se contentait de lui faire craquer les doigts, au départ, par sa poignée de main, détachée comme un brusque coup de sonnette. Quant à Lemonnier, lié à lui de longue date, et plus mûr, il l'approchait avec les bonnes et rondes allures d'un cheval d'attelage pour un compagnon de timon et de râtelier.
Il y eut aussi là, après quelques jours, un assistant qui n'avait au sujet du maître qu'une opinion : qu'il fallait lui lécher les mains et le visage. C'était un terrier d'écurie, blanc avec une étrange tache fauve noyant son œil gauche, court et musclé comme la cuisse d'un gymnas'.e, remuant et infatigable, ayant flairé, eûton cru, dans l'écrivain cette tendresse pour l'animal qui, si souvent au cours de ses récits, adoucit les rudes assauts contre l'homme et par la droiture de la béte apaise la rancœur que donnent les misères sociales. Il était monte un matin, comme s'il avait empaumé une piste, et avait gratté à la porte qui lui fut tout
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de suite ouverte. Cladel griffonnait alors les derniers feuillets de sa Kyrielle de Chiens. Tippo se présentait comme s'il posait sa candidature à ce cénacle. Et certes il avait des titres sérieux. Entré chez nous par hasard, à la campagne, il avait trouvé l'auberge si bonne qu'il refusa de suivre son maître, un fermier du voisinage, qui venait le réclamer, et dont il déchira le pantalon quand il lui mit une ficelle au cou pour l'emmener de force. Devant une si belle preuve de préférence, nous l'achetâmes. Il avait aussi été cause dans une promenade publique, de la chute d'un auguste personnage dont le cortège chamarré avait exaspéré ses instincts démocratiques. Cladel, qui n'aime pas les rois, lui parut selon son cœur et il s'installa entre ses pantoufles. Je vois encore celui-ci le baisant sur le museau humide et frais, au moment de quitter Bruxelles et faisant, très ému, des adieux de frère au quadrupède qui, paraissant comprendre, grognonnait et gémissait à petit bruit.
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Locsque le personnel de cette réception du matir s'était dispersé, Cladel se mettait au tra vail, écrivant d'abord à celle qu'il nommait sa chère mienne, restée à Sèvres, maternelle bergère d'un troupeau gracieux de quatre petites filles et d'ur\ garçonnet, le dernier-né, encore aux bras de sa nourrice. Puis, quand il était reven j de cette envolée intellectuelle vers le nid familial, il s'occupait de la rédaction de quelque article destiné à Cil Bits, au Réveil et parfois à VÊvenement. Enfin, son grand souci pour lors était la transformation en drame de son roman d*Ompdrailles, le Tombeau-des-Luuevrs. Avec des patiences et aussi des impatiences brutales de sculpteur, il s'acharnait à ce bloc de granit pour l'adapter aux proportions du théâtre, mécontent, irrité, quand il le croyait irréduc-
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tible, joyeux et expansif quand il avait dégagé une scène nouvelle qui lui plaisait.
Il sortait peu, ce voyant dont les yeux semblaient constamment renversés vers la vie intérieure et qui certes, de tous les hommes que j'ai rencontrés, est celui qui m'est apparu le plus dégagé des préoccupations matérielles enveloppantes, marchant avec des allures de somnambule en proie aux grands rêves de ses conceptions littéraires, toujours préoccupé d'élargir les événements aux proportions héroïques, empruntant à ce remuement de choses épiques résonnant sans trêve en son âme, des allures de pasteur de peuple et de roi Lear déguisé sous des vêtements achetés chez un fripier, creusant ses discours d'un profond labour, ou s'enlevant à grands coups d'ailes. Dans notre existence belge, si départementale même à Bruxelles, si mesquine en ses soucis, fidèle écho du journalisme casanier et plat dont chacun de nous prend pour un sou quotidiennement, comme un ivrogne prend un verre de genièvre, c'était comme la résonnance
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d'un diapason nouveau et fortement sonore avec lequel essayaient de se mettre d'accord ceux qui vivaient dans sa virile intimité.
A ix heures et demie nous dînions. Il avait la place d'honneur, à côté de la cousine, sa payse, ma femme étant déjà aux champs, en Hesbaye, où bientôt je conduisis notre hôte : cette excursion sera racontée plus loin. La table était dressée dans une pièce très claire, sorte de vérandah, dominant le jardin dont la mosaïque de fleurs vives s'ouvrait en préau entre les arcades de la cour. Presque toujours quelques amis, datant des années de jeunesse, dépliaient la serviette avec nous, se réjouissant de passer quelques heures cordiales avec l'écrivain qui, sous tant de rapports, réalisait pour nous, démocrates et gens de travail, un des types les plus caractéristiques d'un grand cœur simple, convaincu, ami des humbles, altéré de justice. Car dans l'artiste, nous autres, nous cherchions l'homme, résolus, sans dédaigner ceux qui amusent, à ne donner notre admiration la plus haute qu'à ceux qui élèvent.
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Cladel flairait vite leur sympathie. La niaise comédie qui suit d'ordinaire les présentations mondaines, où chacun affecte, aussi longtemps que cela peut durer, un rôle de convention et de prétentions, ne commençait jamais. Chacun se livrait tout de suite tel qu'il était, vaille que vaille, et la causerie allant son train n'était qu'une expansion de pensées sincères, s'attendrissant, quand cela venait, sous la caresse de sentiments vrais. On y vit Hector Denis, l'économiste, mettant dans ce concert intime et dans ce tableau , la note chagrine de sa misanthropie, son hésitante et profonde vue des phénomènes sociaux, son profil aquilin, son œil enfoncé, sa voix en sourdine, ses grands discours où, devant la contradiction, se hérissait une légère impatience. On y vit Eugène Robert, ce Parisien né à Gand par accident, développant au-dessus de sa petite taille la calvitie de son vaste front. Cladel l'écoutant disait : « Quelle lame ployante, et piquante, et coupante! mais elle est dans un endroit humide : il y a dessus un peu de
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rouille belge. • Et Robert de répondre : « Il en faudrait davantage pour les bons citoyens qui m'en ourent ; ils n'aiment pas les couteaux bien affilé-; à s'en servir ici on blesse et soi-même et les autres, • On y vit Victor Arnould, rendant mal par la parole les admirables choses qu'il sait écrire, et à qui l'onde sanguine montant trop aisément au visage donne, dès qu'il s'anime, l'apparence trompeuse d'un rougissant embarras.
Quand ceux-là y étaient, l'entretien sortait vite des plates-bandes purement littéraires entre lesquelles se promenaient les Jeune- Belgique. Traînés tous déjà parla main brutale du temps au sommet du versant de la maturité et commençant la descente sur l'autre pente, sachant des hommes tout ce qu'apprend la longue pratique du Barreau, mêlés à la politique active avec de courtes retraites marquant à peine une interruption, démocrates s'atténuant parfois pour le public, mais incurables dans l'intimité, ils en étaient à cette période de l'évolution individuelle où derrière toute
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forme artistique on met une idée et on en cherche chez les autres. Cladel, dédaigneux solitaire de l'action, avait moins qu'eux peutêtre le sens scientifique du mouvement qui lentement soulève l'écorce sociale pour faire émerger les misérables à la lumière et à l'équité. Mais en raison de cette inconscience, il avait plus les ardeurs de l'instinct. Celui qu'avait sacré révolutionnaire le livre poignant : Us Va-nu-Pieds, se montrait alors dans 6on sauvage enthousiasme. 11 confirmait les théories qu'exposait Hector Denis en les colorant à la palette de ses brûlantes espérances. Aux réformes pratiques que développait Arnould, il ajoutait la Marseillaise de ses images héroïques. Parfois, peu d'instants après, repris par la réalité décourageante, tournant la tête vers ce passé qu'il avait traversé, l'Empire, la guerre, le siège, la Commune, la république opportuniste dégénérant en orléanisme préparé par la corruption financière, il retombait de son spasme démocratique dans un abandon navré, et disait : « Plus de jeune équipe pour rem-
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placer la nôtre; d'intelligents freluquets, par nuées; des hommes, point! Voyez le glissement : nos aïeux ont Tait la Révolution; nos pères qui en tenaient d'eux le récit, la racontaient; nous la lisions; nos fils n'en parlent même plu*. »
Et si c'était au dessert que l'entretien arrivait i ce tournant où s'assombrissaient les perspectives, il apostrophait tout à coup mon premierné qui, silencieux, assistait à ces rites où il officiait en grand prêtre : Va me chercher les Va-nu Pieds, s'écriait-il.
A cet ordre, èprement commandé, l'adolescent se dressait brusquement et sortait; on l'entendait grimper les escaliers à longues enjambées, et il rapportait le livre. Cladel écartait un peu sa chaise, feuilletait pendant que nous rêvions, dans l'attente. Puis, sans autre préambule, d'une voix au début faible et embrouillant les paroles à travers sa denture démantelée comme les créneaux d'une muraille ruinée, il commençait, sans nous regarder, se laissant saisir par les filaments de son œuvre,